LE MECONTENT
Le fermier André faisait si bien prospérer ses affaires par son industrie et son activité, que le besoin était une chose inconnue dans sa demeure. On voyait presque tous les jours à dîner, sur sa table , un plat de viande ou de poisson. Le soir on y servait tantôt de la salade et des œufs . tantôt des légumes et du laitage, et toujours du bon vin. du pain savoureux et des fruits exquis.
Ses eufans étaient sains et robustes . et comme leur mère était aussi adroite que laborieuse , on ne les trouvait jamais avec du linge malpropre ou des habits déguenillés.
Les dimanches et les fêtes, lorsque le
temps était beau, toute la famille allait faire un tour de promenade dans l'un des villages voisins. On s'arrêtait sur la route pour prendre des rafraîchissemens, et ces petites parties de plaisir ne faisaient aucun tort au train du ménage.
Outre cela , le nom d'André jouissait d'une extrême considération , parce que tous ceux qui le portaient . avaient . de temps immémorial , reçu, en succession de leurs pères, des sentimens de droiture et d'honneur qui formaient la plus belle partie de leur héritage.
Voilà , me direz-vous , un homme qui devait vivre bien content de sa destinée.
Eh bien ! ce n'était rien moins que cela.
BIBLIOTilKQCE DES VILLAGES.
André, d'im caractère envieux, mécontent et jaloux, murmurait sans cesse contre la Providence divine de ce qu'elle ne l'avait pas fait naître dans un état plus relevé. Il regardait avec dépit tout ce qui était au-dessus de sa situation ; et il ne pouvait s'empêcher de porter envie a ceux qui paraissaient avoir sur lui quelque avantage, quoique cette apparence ne fût souvent que trompeuse. Il pensait toujours qu'il avait mérité autant qu'un autre d'occuper les postes les plus érainens , et qu'il était peut-être plus capable de les remplir avec honneur. Quelquefois même il soutenait que s'il avait été à la tête des finances, il aurait su combler le déficit sans établir de nouveaux impôts; enûn, à l'en croire, tout allait mal, parce qu'il n'avait pas le timon du gouvernement.
Le pauvre hemme ! qu'il connaissait peu le train du monde et la marche des affaires !
11 connaissait bien moins encore le véritable bonheur, en imaginant que dans un autre état il aurait pu mener une vie plus heureuse. Il ne voulait pas voir que son caractère mécontent l'aurait rendu malheureux , même dans les premières places , parce que quelque riche et quelque grand que l'on soit , de quelque honneur que l'on soit revêtu , on en trouve toujours de plus riches , de plus puissans et de plus considérés.
Ce n'est pas tout. Au lieu de renfermer en lui-même ces tristes pensées qui faisaient le tourment de sa vie, il cherchait à les faire passer dans l'ame de ses enfans. 11 leur parlait toujours de manière à leur faire croire que leur condition était la plus misérable de la terre. 11 portait l'amertume de ses idées dans leurs jouissances, et il leur peignait comme une source de délices toutes les choses dont ils étaient privés.
Lorsqu'ils se délectaient, par exemple, à manger d'un excellent plat de légumes ;
Ah ! leur disait-il , dans ce château la-bas, on fait bien meilleure chère. Ils ont tant qu'ils veulent du gibier, des pâtisseries et des liqueurs recherchées. L'eau nous en viendrait mille fois a la bouche , que ces bonnes choses n'y viendraient jamais, et à ces paroles , les bons légumes ne faisaient plus de plaisir aux enfans.
S'il voyait passer le fils de quelque homme riche avec de beaux habits, il appelait ses enfans pour le leur montrer. Voyez-vous, leur disait-il, avec quelle magnificence il est vêtu? Ah! mes pauvres enfans, quand je compare vos habits de bure avec ces habits de soie, quelle honte pour nous ! et les enfans pensaient qu'ils avaient à rougir de leurs habits.
Dans leurs parties de promenade , venait-il à rouler h côté d'eux une voiture, il s'écriait : Oh ! les beaux chevaux ! le superbe équipage ! voilà des gens bien heureux ! Ils se font traîner tout à leur aise , tandis que nous sommes obligés daller à pied comme des chiens. Les enfans , qui l'instant d'auparavant marchaient d'un pied léger, ne manquaient pas aussitôt de se plaindre de la fatigue, comme s'ils en eussent été accablés.
C'est par une suite naturelle de ces folles plaintes que le noble état de cultivateur a déjà commencé à devenir presque aussi méprisable aux yeux des enfans, qu'il est odieux à leur père, lis murmurent, comme lui, contre la Providence, de ce qu'elle ne les a pas fait naître fils de roi. Ils seront tous un jour richement pourvus, et ils vivent mécontens. Ils ne se réjouissent pas de l'aisance qui règne dans leur maison , mais ils s'affligent de celle qu'ils voient chez les autres.
André vient de tomber malade de la jaunisse. C'est la troisième fois que cette maladie l'attaque, et il finira par y succomber. Peut-être en ce moment regrettera-t-il la vie qu'il se rend aujourd'hui
KG
BiBI.IOTnKQIh DES VILLAGF.S.
.si iui|>orlunc. Je crains que ses onfans ii'.iient le même sort, si, lorsque leur raison sera un peu plus avancée , ils ne
clierclienl pas ù dompter celle liunieut cliaKfine qui blesse également la justice cl la raison.