‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 69 sur 197 · LE DECOURAGEMENT · texte numérisé non relu

LE DECOURAGEMENT

Pans une journée brûlante d'été, où les moissonneurs, malaré leur fatij;ue, chantaient {laîmcnt en lianl leurs jierbes, el en mouillant les guérêts de leurs sueurs, il vint à se former tout à coup un orage sombre , dont lliorizon entier était obscurci. Les éclairs brillaient sans interruption, et l'on entendait dans léloignemeut gronder le tonnerre.

Tous ces braves gens aussitôt redoublèrent d'ardeur pour achever de rassembler leur moisson, et la mettre à l'abri de la pluie . dont ils ne se croyaient pourtant menacés qu'au bout d'une demiheure : mais h l'instant il s'éleva un tourbillon furieux qui porta la nue orageuse au-dessus de leurs têtes. La foudre partit el alla tomber au milieu du village sur une grange qu'elle mit en feu.

Les moissonneurs . qui . du milieu de leurs champs, virent lincendie, coururent de toutes leurs forces pour l'arrêter. Mais, avant leur arrivée, la flamme s'était déj'a si renforcée, et avait été portée si loin par l'impétuosité du vent, que les secours devinrent impossibles ; et le village entier fut réduit en cendres.

Ses malheureux habitans perdirent ainsi en moins d'une heure tout ce qu'ils avaient ramassé par le travail de plusieurs années. Le peu de blé qui leur restait de l'année précédente , le foin qu'ils venaient à peine de serrer, leur linge, leurs habits, leurs meubles , leurs petites provisions , tout était enseveli sous des monceaux de décombres fumans.

Cet affreux spectacle faisait couler des

larmes de tous les yeux. Les plaintes el les gémissemens remplissaient les airs.

On voyait les femmes et les enfans se rouler à terre en poussant des cris de désespoir. Matthias surtout était inconsolable. Grand Dieu ! s'écriait-il en se tordant les mains, que vais -je devenir?

malheureux que je suis ! J'ai perdu ma chaumière , mes bardes el mon lit. Il ne me reste pas même un sou pour acheter du pain. Je n'ai plus qu'à me jeter dans la rivière, ou à me précipiter du haut de ce rocher.

Thibaut qui l'ervendil, s'approcha de lui. Pourquoi tant se lamenter, lui ditil? J'ai perdu autant que toi. Je n'ai plus que la chemise que je porte sur le corps; mais ce corps me reste , et avec lui ma tê"e et mes bras. Il n'en faut pas davantage pour se tirer d'affaire. Il y a eu déjk tant de villages brûlés, sans que leurs habitans soient morts de faim. Ce qu'ils ont fait pour s'en préserver, pourquoi ne le ferions-nous pas comme eux?

Ces paroles encourageantes n'encouragèrent pas Matthias. Il continua de se désoler et de crier : Malheureux que je suis! que vais-je devenir? c'en est fait de moi , je suis perdu pour jamais.

Thibaut n'espérant plus rien de lui , alla trouver les autres incendiés , pour tâcher d'élever leur courage par ses discours. Mais ils étaient la plupart aussi lâches que Matthias, et ils s'écriaient comme lui : Malheureux que nous sommes! qu'allons-nous devenir? c'en est fait de nous, nous sommes perdus pour jamais.

BIBLIOTHEQLK DES VILLAGES.

Quelques-uns cependant écoutèrent les paroles de Thibaut, et consentirent à suivre ses conseils. Ils allèrent d'abord visiter les restes de leurs habitations , où ils trouvèrent encore quelques bons madriers peu endommagés . des ustensiles .

des outils, et leurs i))armites de fer que le feu n'avait pu fondre, ils envoyèrent vers la municipalité de la ville voisine, ■ pour lui demander des secours qui arrivèrent bientôt en abondance. In homme riche de leur voisinage, nomuié M. de La Haye, dont ils avaient respecté les propriétés dans les temps de troubles, s'empressa de venir a leur aide. 11 leur prêta un vaste haugard , sous lequel chacun d'eux transporta les gerbes qui étaient restées sur son champ. D'autres i)ersonnes charitables se joignirent à lui pour soutenir les plus malheureux pendant les rigueurs de l'hiver suivant. Quelques-uns vendirent une partie de leurs terres , d'autres trouvèrent à emprunter, sans intérêt, de leurs voisins généreux. Chacun deux eut bientôt assez d'argent pour relever sa chaumière et se procurer tous

les instrumens nécessaires à son travail.

Animés par ces premiers soulagemens, ils se mirent h labourer leurs terres avec plus de courage et d'aideur qu'ils n'avaient jamais fait: et la Providence bénit tellement leurs travaux , que dans peu d'années ils eurent regagné tout ce que le feu leur avait fait perdre. Ils y gagnèrent encore de plus les trois biens les plus précieux sur la terre, savoir, l'estime de soi-même, la conllauce dans les gens de bien, et un nouveau sentiment de reconnaissance et d'amour pour le Dieu de justice et de bonté.

Mais ceux qui s'étaient laissés aller lâchement au désespoir, portèrent la peine de leur indigne faiblesse. Personne ne se présenta pour les aider 'a rétablir leurs affaires. La plupart traînèrent le reste de leur vie dans la fainéantise et la langueur; et les autres, réduits au métier de mendians et de vagabonds, furent méprisés de tout le monde, et n'eurent que le triste pain de la charité pour ne pas mourir de faim.

ï. lU.

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