LA PARESSE
Gervais imaginait, parce qu'il élail fils iiniqiK', ot qiip ses paious possédaient une l.abitatioii liion meublée, des teiros en iton rapport, et des troupeaux nombreux, quil nauiail jamais besoin de travailler. Doii lui venait donc cette façon de penser extravagante?
De ce que dans ses premières années on l'avait pâté par mille complaisances déraisonnables, et qudn lavait toujours laisse maître de ses volontés.
Lorsque son père, dès la pointe du jour , allait dans les cbamps s'occuper du labourage , Gervais restait étendu dans son lit , et n'en sortait qu'au moment où son père rentrait pour se reposer un peu de sa falijue.
La première pensée de Gervais , a son réveil . élail de demander à sa mère ce qu'il aurait pour son déjeuner. U se mettait ensuite a le dévorer goulûment ; et quoique l'on servît d'ordinaire le dîner avant que la digestion Ce son di^euner fût entièrement achevée, il ne s'en remettait pas moins a manger , tant qu'il pouvait en tenir dans son estomac.
Ce n'était jamais que l'après-midi que commençait sa journée ; et lorsqu'il avait travaille nonchalamment une demi-heure, il se croyait accablé de fatigue , et allait se coucher sous un arbre pour se délasser. Ses parens , qui n'avaient acquis leur aisance qu'à force de sueurs, connaissaient bien le prix du travail , mais un fol engouement pour leur fils unique ne leur laissait pas la force de contrarier son goût pour la paresse. Ils étaient assez insensés pour croire qu'il se corrigerait avec les années, et qu'en tout cas, les biens qu'ils
devaient loi laisser le mettraient toute sa vie au-dessus du besoin.
Mais quarriva-l-il!' Ces parens cruellemont tendres moururent bientôt après, et Gervais se mit eu possession de leur héritage.
U se félicitait de ce que le temps était venu de jouir tout 'a son aise de la richesse où il croyait nager le reste de ses jours. Vous allez voir combien celle pensée lui coûta cher.
C'jmmeson principe était de s'épargner la peine de faire lui-même tout ce qu'un autre pouvait faire pour lui , il abandonna le soin de ses tro;!()eaux , de ses jardins et de ses terres 'a la bonne foi de ses valets; mais ceux-ci, témoins de la fainéantise de leur raaîlre , pensèrent bientôt qu'ils n'étaient pas obligés de se donner de grandes peines pour ses affaires , puisqu'il les négligeait, lui qui s'y trouvait le plus intéressé. Ils prirent le parti de suivie son exemple, et de se livrer, comme lui, a l'inaction.
Le bétail confié à leurs soins ne tarda guère à se ressentir de celle négligence. Il n'avait plus sa nourriture aux heures accoutumées. Tantôt il regorgeait de fourrage, tantôt il n'avait pas môme de litière. Les vaches commencèrent h ne plus donner tant de lait. Les moutons n'eurent plus une laine aussi belle. Les chevaux ne pouvaient plus faire autant de charrois , ni les bœufs autant de labours. U n'y eut pas même jusqu'à la basse-cour, la garenne et le colombier, qui ne tombassent dans le plus triste dépérissement. Qu'étaient devenus dans l'intervalle ces vergers, ces jardins et ces terres dont on
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îiiliûirait tant autrefois la foiiililé? Hélas! ii la place des grosses asperges et des melons rebondis , on ne voyait plus que des ronces et des herbes stériles. I.a mousse dévorait les branches des arbres , les chenilles eu rongeaient les fruits. Les blés, honteux de leur maigreur, se cachaient tristement sous les coquelicots et les Muets.
Ce n'esi pas tout. Les gens attachés au service de la ferme, n'ayant plus lœil attentif du maître pour les surveiller dans leurs fonctions et vérifier leurs comptes, s'accordèrent ensemble pour se passer l'un à l'autre toute sorte de vols et de fripcmnerics. Tandis que Gervais avait les pieds sur les chenets , les genoux sous la table, ou la tête sur le chevet, ses valets de charrueallaient labourer avecses bœufs les terres de ses voisios. Ses ûlles de bassecour ne lui comptaient que la moitié du produit de ses œufs et de son laitage; et le boucher lui faisait payer chèrement les gigots de ses propres moutons, dont il s'était accommodé à vil prix avec le berger.
Quand la fin de l'année arriva, le bourrelier, le charron , le forgeron et le maréchal se présentèrent devant lui avec de longs mémoires dont ils voulurent être
payés. A peine avait-il relire de ses bieuF ce qu'il fallait pour les satisfaire, il se vit obligé d'emprunter.
L'année suivante lui rapporta moins encore. Cependant avec ses dépenses ordinaires , il avait de plus à payer l'intérct de 1 argent qu'on lui avait prêté. 11 fallut donc emprunter de nouveau, avec cette différence que la somme fut plus forte et l'intérêt a plus haut prix.
D'année en année, il voyait diminuer ses revenus et croître ses dettes. Bientôt il ne fut plus en état d'en payer même les intérêts à ses créanciers : il voulut emprunter comme auparavant; mais cette fois personne ne voulut lui prêter même avec l'usure la plus énorme. Qui aurait voulu risquer son argent entre les masus d'un homme si dérangé?
Dès que le feu se fut mis dans ses affaires, il sévit bientôt dépossédé par la justice de tout ce bel héritage dont il n'aurait tenu qu'à lui de jouir jusqu'au tombeau ; et il fut obligé de venir en pleurant mendier un morceau de pain à cette mémo porte où son père , autrefois , avait fait passer une file de chariots gémissant sous le poids d'une riche moisson.