L'AVARICE
Le paysan Léonard était d'une lésinerie si sordide, qu'il est difficile de s'en former une idée. On ne pourrait guère lui comparer que cet avare qui , pour ménager l'encre , avait imaginé de ne pas mettre de points sur les i.
Léonard possédait, par son mariage, des terres d'une nature excellente, qui, bien entretenues, l'auraient eu bientôt comblé de richesses. Mais comme il avait du regret à rendre 'a ses sillons une partie du blé qu'il en avait retiré, et qu'au lieu de dix mesures de grain qu'il lui aurait fallu pour ses semailles, il croyait faire une belle économie à n'en employer que
six ; ses blés ne venaient jamais si drus que ceux des autres ; et dans quelques endroits leurs tiges éparses étaient comme ces baliveaux qu'on laisse de loin en loin dans une forêt qui tombe sous la cognée des bûcherons.
Loin de répandre sur ses guérets le fumier que lui donnaient ses troupeaux, Léonard croyait trouver un grand profit à le vendre. Aussi ses terres maigres et desséchées avaient-elles la mine de ces pauvres infirmes, à qui des riches impitoyables refusent un morceau de pain.
L'étendue de ses possessions aurait demandé le travail assidu de quatre hommes
blBLIOTHéyUE DES VILLAGES.
robustes. Léonard , à qui les gages et la nourriture de quatre valets semblaient une dépense énorme , dont il était inutile de charger sa bourse , se contentait des services d'un seul. Cependant ses bras n'en valaient que deux comme ceux d'un autre; et sou pauvre serviteur qu'il nourrissait mal , n'était pas d'humeur à s'excéder pour satisfaire l'avarice de son maître; en sorte qu'on ne vit bientôt prospérer dans son domaine que les ronces et les chardons.
On juge bien que son écurie, son étable, sa bergerie et sa basse-cour, n'avaient pas moins àsouffrir que ses champs. Avec quelques bottes de foin et quelques sacs d'avoine de plus, il aurait pu entretenir ses bêtes dans le meilleur élat; au lieu qu'elles ne tardèrent pas longtemps 'a dépérir par l'abstinence cruelle qu'il leur faisait endurer. H ne se passait presque point de semaine qu'il ne lui mouriit un cl)eval , une vache ou des moutons: toutes ses poules avaient la
f)épie. Ses agneaux , ne trouvant pas de ait dans les mamelles de leur mère, expiraient presque en naissant, et ceux qui \ivaicntquelques jours de plus devenaient la proie des loups . qui n'avaient a craindre ni berger ni chiens pour les défendre contre leur rage.
Le principe de Léonard était de vouloir faire lui-même tout ce qui lui aurait coûté de l'argent pour le donner à faire à un autre. Croiriez-vous qu'il se mit un jour en tête de tailler et de coudre ses habits pour n'être pas obligé d'en payer la façon au tailleur? Eh bien ! qu'y gagnat-il? Ses vêtemens furent mal fagotés, et il lui fallut plus d'étoffe que ne lui en aurait demandé le moindre ouvrier tant soit peu exercé dans sa profession.
Lorsque sa bêche ou quelqu'un de ses instrumens était brisé , vous pensez peutêtre qu'il en achetait un autre tout de suite avec l'argent qu'il avait en réserve?
Oh ! non , non. Il aimait mieux se servir encore le plus long-temps qu'il pouvait de sa moitié d'outil. Voyez cependant le beau profltl 11 en faisait moins d'ouvrage avec plus de fatigue ; et il retardait quelquefois des travaux très-pressés.
Comme il ne prêtait aucun de ses ustensiles à personne, personne aussi ne voulait lui prêter les siens. Avait-il un besoin indispensable d'une chose, ne fiit-ce que pour un jour ou deux, il était obligé d'en faire empiète, ou, ce qui lui arrivait le plus souvent, de s'en passer; tandis que tous ses voisins à l'envl se seraient fait un plaisir de la lui prêter, s'il avait jamais voulu leur prêter quelque autre chose a son tour.
Haï et méprisé de tout le monde , il l'était encore plus de son misérable valet. C'était peu de ne lui donner que des gages modiques, il avait encore le secret de lui en retrancher toujours quelque partie pour la moindre chose qui se cassait entre ses mains. Celui-ci en revanche ne se faisait pas un scrupule de le voler toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion, dans le peu de temps qu'il restait auprès de lui; car le plus long service ne durait pas plus de trois semaines. Ainsi d'un côté, Léonard se faisait piller de toutes les manières, et de l'autre il se voyait abandonné précisément dans quelque circonstance, où il aurait eu le plus grand besoin de n'être pas seul à soutenir le poids de ses travaux.
11 est aisé de concevoir que le poste vacant dans sa maison ne trouvait guère de gens empressés de s'offrir pour l'occuper. Il ne se présentait guère que de mauvais sujets, chassés des autres fermes pour fainéantise, pour ivrognerie ou pour vol. De là mille querelles dans la maison. Léonard n'était pas endurant. Il s'emportait toujours jusqu'à battre son homme ; et la justice l'avait déjà condamné si souvent à de grosses amendes,
iS4
BICLIOTHJÎQLt: DES \JLLAGr.S.
que. tout compte fait, ii ne lui eu eût pas ctiùlé (lavaut;ifje pour avoir un nombre sullisaiit de bons serviteurs qu'il aurait bien payés et bien nourris, et qui , à leur tour, se seraient fait undevdirde travailler de toutes leiHs forces pour ses intérêts.
Vous me dcinandeioz peut-être pourquoi je ne vous ai pas dit jusqu'à présent un seul mot de sa femme. Hélas ! mes amis, c'est par une bonne raison. H y avait déjà loni^-temps que la pauvre maliicureuse était morte, moitié de honte des vilenies de son mari, et moitié de douleur des privations de toute espèce qu'elle avait eu à souffrir de sa part, (pioiquVlle lui eût apporté en dot tout le bien qu'il possédait.
Un des chagrins dont elle avait été le plus tourmentée à sa dernière heure, c'était la perspective du sort cruel qui attendait un lils unique qu'elle laissait en bas âge. Moi , qui aime tant les enfans , j'aurais trop à gémir de vous peindre la situation de ce petit malheureux. On lui refusait jusqu'à la nouriiture qui lui était nécessaire. Vingt fois il aurait été à la veille de mourir d'inanition, sans la pitié des voisins compalissans. Vous l'auriez pris pour l'enfant du plus pauvre habitant du village, en le voyant poursuivi par la faim , courir à demi nu de porte eu porte pour disputer le pain d'aumône aux plus indigens vagabonds.
Il n'a\ ait pas encore six ans , que son père le forçait à de rudes travaux , pour lui faire gagner le peu d'alimens qu'il était obligé de lui donner. Il n'entendait jamais parler que du prix de l'or, de la nécessité d'en acquérir par toutes sortes de moyens, uniquement pour le tenir renfermé. H nerecevait d'ailleurs aucune autre instruction. Léonard se serait laissé arra«ber le cœur, plutôt que de tirer de sa bourse le peu d'argent qu'il lui en aurait coûté pour l'envoyer à l'école. Un jeune sauvage élevé dans la profondeur
des bois n'aurait été ni plus ijjnorant, ni plus grossier.
Dans un débordement qui arriva sur la Un de lautomne, une digue qui défendait la prairie de Léonard fut rompue par la violence des eaux. Kn s'occupant tout de suite du soin de réparer le domm;!g(> , il n'était besoin que de cinq ou six hommes pour rétablir en un jour les choses dans leur premier état, Mais ces cinq ou six hon)n)es, il aurait fallu payer leur journée, c'était précisément ce que Léonard ne voulait jamais entendre: il crut (ju'il saurait bien en venir à bout tout seul. 11 suspendit aussitôt la taille de sa vigne, quoiqu'il n'y eût pas un moment à perdre pour celte opération , ainsi que les vignes s'en aperçurent malheureusement l'année d'après; et il commença sa pénible entreprise. Mais comment ses forces auraient-elles pu sullire à ce travail? Tout ce qu'il faisait pendant le jour, le torrent le détruisait pendant la nuit. Enlin les eaux grossirent à tel point, que s'étant répandues sur toute la prairie , elles achevèrent de miner ce qui subsistait encore de la digue, et ne se retirèrent au bout de quelques jours , qu'après avoir emporté avec elles une partie du lerrein . laissant le reste sans défense à la merci de leurs nouvelles fureurs.
Cette expérience aurait dû le rendre plus avisé pour ce qui lui arriva dès le commencement de Ihiver. Mais peut-on corriger un avare? Sa maison mal entretenue commençait depuis long-lemps à menacer ruine. Le maçon ne lui demandait que dix écus pour la réparer.
Dix écus ! s'écria Léonard , comme s'il n'eût pas eu plus d'un sac rempli de cette monnaie. Pendant qu'il resserrait sa bourse, les crevasses s'élargissaient; et le maçon lui déclara bientôt qu'il n y avait pas d'autre parti à prendre que de la jeter à terre pour la rebâtir.
BIBLIOTHEQUE DES VILLAGES
Ces deux événemeas le plongèrent dans une douleur si vive qu'il en tomba malade. La fièvre aussitôt s'empara de son corps épuisé par un travail forcé, et acheva de dissoudre son sang appauvri par une mauvaise nourriture. On voulut lui parler de remèdes; il les refusa tous pour ménager quelques sous. Son avarice se rallumait plus vivement à mesure qu'il s'éteignait. Jamins il ne put consentir à ce qu'on allumât du feu dans sa chambre, tandis que la bise entrait de tous cotés par les lézardes desa maison. Aux douleurs de son mal , se joignait la crainte contiuuelle qu'on ne proûtàtde sa faiblesse pour venir le voler: il languit quelque temps
encore dans ces tourmens affreux ; et ii mourut enfin du regret de la dépense qu'allait causer son enterrement.
Quelle leçon pour vous, mes chers amis ! Léonard aurait pu couler de longs jours au sein de l'abondance, et jouir de la douceur de voir sa femme heureuse , et son fils élevé dans les principes d'une bonne éducation : et Léonard mourut jeune encore, après avoir fait mourir, avant lui, sa femme de chagrin, laissant un fils stupide et maladif, h qui tout l'or qu'il recueillit de son héritage ne put suffire pour redéfricher ses terres , repeupler ses étables , et reconstruire sa maison.