LA PARURE
Le vieux Jérôme étant près de mourir, fit venir auprès de son lit son fils et sa
fille; et parmi d'autres sages instructions, il leur donna celles-ci sur leur habillement.
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Celle qui achète pour sa parure des choses qu'elle pourraitse faire elle-même, a ses momcns i)erdus, commet une espèce de vol envers sou mari.
1! vaut mieux avoir de belles moissons sur ses terres , de bonnes vaches dans son élable , et quelques écus en réserve au fond du sac , que de |)orter des boucles d'or a ses oreilles et des colliers de perles autour de son cou.
Sa lillc Suzanne , qui ne tarda pas à s'établir, retint "a merveille celte utile leçon , et c'est maintenant une brave femme à qui tout prospère dans son ménage.
Son fils Ambroise ?e maria aussi deux ans après avec une fille d'un riche fermier du village voisin. Il n'y avait, ce semble, rien à reprendre dans ce dioix. Colette avait un cœur aussi bon que sa figure était douce et jolie. Mais elle aimait à être élégamment vêtue; ot sa petite vanité se réjouissait lorsqu'elle voyait les gens ouvrir de grands yeux pour admirer ses beaux babils. Je ne sais comment les femmes avaient introduit dans le village où elle était née la mode insensée de porter de larges rubans sur leurs bonnets, des fichus garnis de dentelle, des jupons de mousseline, et de ne chercher à se surpasser les unes les autres que par l'extravagance de leur parure. 11 en était tout autrement dans le village que Colette allait maintenant habiter. Les femmes n'y avaient rien porté jusqu'alors , dans leurs vêteraens , qui ne fût fait de la laine on du lin qu'elles avaient filé. Mais lorsqu'elles virent paraître Colette dans tout l'éclat de sa magniûccncc, elles trouvèrent bientôt le secret de persuader a leurs pères et à leurs maris qu'ils ne devaient pas les laisser humilier par la femme d' Ambroise, puisqu'ils étaient aussi riches que lui. De là
naquit aussitôt la plus sotte jalousie entre toutes ces folles.
Colette ne trouva plus ses habits assez beaux pour elle, lorsqu'elle vit les autres eu p trier de pareils. Klle crut devoir en acheter de plus brillans; ce qui fut bientôt imité par ses rivales. On ne s'en tint pas seulement aux habits, on porta la recherche jusque dans les ameublemens et même dans les ustensiles du ménage.
Les cuillers d'élain el la vaisselle de poterie furent méprisées. On ne pouvait plus manger qu'avec des couverts d'argent et sur de belle faïence. Ce n'est pas tout. Comment des femmes habillées comme des reines auraient-elles souffert à leurs côlcs des maris vêtus d'étoffes grossières? Cette bigarrure était trop humiliante pour leur vanité. Il falliV donc que les liomraes eussent des habits de drap fin , des boutons d'acier et des manchettes jusqu'au bout des doigts.
Comme leur village était assez près de Paris , et que leurs affaires les y appelaient fréquemment, ils cherchèrent par vanité à faire connaissance avec les gens de la ville ; et ils mettaient tout par écuelles lorsque ceux-ci venaient les voir. C'était à qui leur donnerait les vins les plus exquis, le gibier le plus friand, et à qui couvrirait sa table du linge le plus fin. Lorsque les repas étaient trop prolongés pour que leurs convives pussent se retirer avant la nuit , ils furent d'abord obligés de leur donner leurs propres lits et d'aller coucher dans la grange. Pour remédier a cet inconvénient , ils crurent n'avoir rien de mieux à faire que d'ajouter une nouvelle pièce à leur logement avec de beaux meubles et des croisées à grands carreaux. Ils appelaient cela se faire honneur de son bien. Les pauvres dupes!
Ils poussèrent cet honneur si loin , que lorsque l'un d'eux transportait ses denrées 'a Paris pour les vendre, la plus grande partie de l'argent qu'il en recevait restait
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chez le marchand d'étoffes , l'orfèvre et le tapissier. Et puis, au moment de payer les impôts, l'argent ne se trouvait plus pour y satisfaire ; il n'y avait jamais un louis d'or en réserve pour les maladies , pour les réparations de la ferme et pour d'autres besoins imprévus.
Heureusement pour eux , avant leur ruine totale , ils eurent occasion de remarquer à quoi tout cet étalage de faste devait naturellement aboutir. Mais malheureusement pour Ambroise, ce fut lui qui devait , à ses frais , leur donner cette triste leçon.
A peine eut-il brillé cinq ou six ans par sa dépense, qu'il fut chargé de dettes par-dessus les oreilles , dépossédé de ses biens, et contraint de dégoerpir avec sa femme et ses enfans déguenillés , pour aller mendier une retraite chez son beaupère.
Quelques-uns de ceux qui avaient cherché a l'imiter de plus près , se virent réduits à une situation presque aussi fàc!)euse.
Ces malheurs flrent ouvrir les yeux à leurs voisins. Ceux-ci pensèrent qu'il valait mieux profiter du triste exemple des autres que de s'instruire à leurs propres dépens. Les plus sensés résolurent de tenir entre eux une assemblée, pour y rechercher les moyens d'engager leurs femmes et leurs filles à renoncer à tout cet attirail de parure, et à se contenter d'aller simplement et modestement vêtues comme autrefois leurs mères. Ils convinrent enssmble de les obliger de porter à la friperie tous leurs ridicules alfiquels, et de chercher au fond de leurs armoires leurs tabliers de mignonnette, leurs bonnets de batiste et leurs brassières de serge ou d'étamine, pour aller le dimanche d'après à l'église dans leur ancien habillement.
Cette résolution paraissait extrêmement sage ; mais comme les femmes n'avaient
point été appelées au conseil, il en arriva tout autrement que les maris n'avaient résolu.
Lorsque chacun d'eux , au sortir de rassemblée, voulut persuader à sa femme de se défaire dès le lendemain de toutes ses pretinlailles, il s'éleva dans le village un vacarme , tel que de mémoire d'homme on n'en avait encore entendu de pareil. L'une dit en face à son mari qu'il n'avait rien à voir à sa manière de se vêtir, et qu'elle n'était pas d'humeur de s'assujétir à un bizarre caprice. Une autre eut recours aux prières et aux larmes, et se plaignit de ce qu'on ne l'aimait plus. Les autres coururent implorer le secours de leurs parens pour les défendre de ce qu'elles appelaient des vexations. Elles s'assemblèrent aussi en un coin du village, et tinrent conseil sur la manière dont elles devaient s'y [)rendre pour faire avorter un projet si affligeant pour leur vanité. On n'entendit le soir que des plaintes dans tous les ménages; et dans ceux où les maris étaient tant soit peu violens , on en vint à de rudes coups. Le désordre devint enfin si général , que les pauvres maris , étourdis de tant de criailleries, aimèrent mieux renoncer à leur entreprise que de l'acheter de la perte de leur repos. Nous avons fait notre devoir, disaient-ils; si nos femmes et nos filles veulent nous réduire h la mendicité, elles en souffriront plus que nous.
Moi qui suis, comme je vous l'ai déjà dit, l'ennemi déclaré de toute violence, je pense que les honmies avaient tort de vouloir détruire tout d'un coup une mauvaise habitude que leurs femmes n'avaient prise que peu à peu ; mais aussi je pense qu'ils avaient plus de tort encore d'abandonner leur sage dessein , et de désespérer de sa réussite parce qu'ils s'y étaient mal pris, et que les choses n'avaient pas d'abord été au gré de leurs désirs.
Par bonheur il y avait dans le village
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un tisseiand, qui s'y élait retiré après avoir acquis de l'expérience en courant lonjï-temps le pays. Cet lionnne vit fort bien qu il n'aurait hienlôt plus douvraRP, si les femmes continuaient de prendre des étoffes étraufières pour leurs liabils. Il eut des conférences particulières avec quelques-uns des liabilans les plus sensés, et il leur proposa un autre moyen pour déjToûier leurs femmes et leurs filles de leur passion e\lravai;anle pour la |>arure. Les parens devaient se concerter avec ceux de leurs lils qui étaient près de se marier, et leur représenter qu'ils ne seraient jamais en état de s'établir ei de soutenir leur ménage si leurs fonunes devaient leur coûter tant d'arjicnt.
La sagesse de ce projet fut extrêmement goûtée de tous les gens raisonnables. Après avoir reçu l'instruction de leurs pères, tous les jeunes garçons qui avaient des pensées de mariage se réunirent un jour, et se protestèrent mutuellement qu'aucun d'eux ne prendrait une fenmie qui porterait sur son corps un biin de laine ou de 01 qui ne serait pas sorti de sa quenouille; qu'ils iraient plutôt chercher leurs épouses en d'autres villages où le luxe ne se serait pas introduit , et »|u'ils iraient même s'y établir s'il le fallait ; que personne ne donnerait h sa femme plus de cinquante francs par an pour son entrelien; et qu'au lieu de colliers. de boucles d'oreilles , de chaînes d'argent et de bijoux d'or, ils recevraient pour trousseau de leurs belles-mères une bonne vache ou des moutons. Tel fut le sage arrêté qui fut pris d'une voix unanime par tous les jeunes gens.
Comme il y en avait quelques-uns parmi eux qui avaient déjà fait des propositions de mariage, ils firent conûdcnce à leurs prétendues de ce qui s'était passé dans leur assemblée, et les prièrent, avec It's plus douces instances, de vouloir bien se conformer à celte décision.
Ils leur (irent sentir que , par ce moyen , ils pourraient se marier plus lot, et qu'H» auraient moins d'embarras à tenii' leur ménage, s'ils faisaient des économies dans leur élabli-ssemenl. Toutes celles qui avaient un peu de sens coumiini , ou beaucoup damour, consentirent san.»
peine à ces sacrifices, et firent part de leur résolution "a leurs connaissances cl à leurs amies. Klles virent toutes qu'il n'y avait pas "a badiner, et qu il valai' mieux cesser d être de vaines poupées, que de rester tristement filles toute leur vie. Chacune d'elles se détacha peu à peu, tantôt d'un chiffon de gaze, tantôt d'une garniture de rubans. Avant que six moi.e se fussent écoulés , on vit toutes les jeune? filles habillées de toile blanche, ou de toile teinte de belles couleurs sur de jolis dessins; car le tisserand se connaissait en teinture , et savait travailler sur les meilleurs modèles. Les femmes, à l'exemple des filles , rougirent aussi de leurs pompons et les abandonnèrent l'un après l'autre. Mais comme elles n'avaient pas perdu le sentiment dune louable émulation , elles cherchèrent toujours à se surpasser mutuellement par la bonne qualité de leurs étoffes, et par l'arrangement de leur ménage. De la il s'ensuivit naturellement un goût universel d'ordre et de propreté. 11 devint si fort à la mode dans toutes les maisons, que c'était un charme de les parcourir.
Lorsque les femmes et les filles du village allaient au marché de la ville , on e'Iait ébltui de la blancheur de leur linge; et la foule était toujours autour de leurs corbeilles, tant la propreté de la marchandise attire les acheteurs; en sorte que leur beurre valait constamment un ou deux sous par livre de plus que celui des autres cantons. Tout l'argent qu'elles laissaient autrefois entre les mains des marchands , pour leurs rubans, leurs linons ou leurs mousselines, elles le rapportaienl
BlBLlOTUI-yUK DES riLLAGES.
aujourd'hui entre les maiiis de leurs maris, qui savaient l'employer à de bonnes entreprises. Leur table en était plus abondamment servie, leurs enfaus mieux nourris et mieux élevés , leurs terres mieux cultivées: ou ne saisissait plus leurs meubles pour le paiement des impôts; et la tirelire bien garnie savait faire face à tous les embarras. L'babile
tisserand a qui l'on était redevable d'un changement si heureux en reçut le prix. Au lieu d'un seul métier, qui n'allait pas même toujours, il fut obligé d'en établir quatre, qui avaient encore peine "a suffire à toutes les demandes ; et les femmes , en ne se ûlant que des habits de laine, se filèrent une heureuse vie, tissue de jours pleins de repos , d'honneur , et de plaisirs.