‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 73 sur 197 · L'HONNEUR · texte numérisé non relu

L'HONNEUR

René, Basile et Julien, fils de trois riches et braves paysans, étaient à peu près du même âge, et avaient été camarades d'école. Comme il avait toujours régné entre les pères une certaine rivalité de renommée et de considération, le même sentiment s'était transmis à leurs enfans dès leurs premières années; et à mesure qu'ils croissaient en âge , chacun cherchait à se faire honorer plus que les deux autres dans le village qu'ils habitaient. La différence de leurs caractères ne leur permettait pas d'aller à ce but par le même chemin. Tous les trois s'y prirent d'une manière différente pour y parvenir. La fin de cette histoire vous fera juger quel fut celui qui connut le mieux le véritable honneur, et le meilleur moyen d'en obtenir le prix.

On n'a guère vu de garçon aussi bien bâti, et d'une figure plus agréable que René. L'élégance et la propreté régnaient dans sa parure ; et comme ses affaires l'appelaient quelquefois à la ville, il n'y

allait jamais sans étudier le ton et les manières des petits-maîtres , pour tâcher de les imiter. Aussi les jeunes filles se disputaient d'abord entre elles à qui l'aurait pour danseur dans les contredanses , et ensuite à qui le conduirait à l'église, pour recevoir sa foi.

Lorsqu'il se fut marié et qu'il eut établi son ménnge, il employa chaque année une grande partie de ses revenus à décorer sa maison : il habilla sa femme et ses enfans de la même manière que les bourgeois les habillent dans les villes, et il n'eut pas de repos jusqu'à ce qu'il eût été nommé premier marguillier de la paroisse. Il crut alors pouvoir regarder da haut de sa grandeur ses anciens camarades d'école , en occupant la place d'honneur dans les cérémonies. Ce serait une injustice criante de vous laisser croire qu'il n'y figurât pas à ravir. On ne pouvait remplir son banc avec plus de dignité , ni marcher d'un pas plus majestueux dans les processions. Mais tout cela cependant

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QC fait pa!> un marguillier parfuil. Si faut-il > encore tant soit peu d'écriture et de calcul. Or, c'étaient deux choses dont Hené,. jusqu'à ce jour, ne s'était que fort légèrement occupé. Qu'arriva-t-il ? Quand la première année de son emploi fut écoulée, et qu'il fut question de rendre ses comptes, il y avait des erreurs a tous les articles ; et lui-même il ne fut pas en état de déchiffrer son barbouillage. H fut en conséquence obligé de se démettre de ses brillantes fonctions, et de remplir de ses deniers le déficit. Plus il avait tiré de vanité de son litre, plus on se moqua de lui ; et on appela par dérision sa maison la Chambre des comptes. René vit bien alors qu'il s'était trompé dans ses idées, et qu'il avait pris un faux éclat pour le véritable honneur.

Le second des trois rivaux, Basile, avait établi toutes ses pensées sur cet ancien proverbe : C'est l'or qui fait l'homme. Il avait reçu de ses parens l'exemple d'une sage économie : il crut les surpasser en la faisant tourner en avarice. Lorsqu'il fut en âge de se marier, il chercha la fermière la plus riche du canton. Elle était veuve et assez âgée ; mais elle devait hériter de toute la fortune de ses parens. Ils moururent six mois après ses noces , et Basile se mit en possession de leurs biens. Quel sujet de vanité pour un homme qui n'estimait rien tant que la richesse ! Son avarice s'en accrut davantage, parce qu'il imaginait que plus il amasserait d'or et d'argent, plus il obtiendrait d'estime et déconsidération. 11 y fut bien trompé. Son insolente prospérité lui donna autant d'envieux parmi les riches , que sa dureté lui fit d'ennemis parmi les pauvres. On le peignait partout comme un homme sans humanité. Sur cette double renommée , on se garda bien de le nommer électeur dans les assemblées primaires^ de peur que l'amour de l'or ne lui fît vendre son suffrage à quelque ambitieux. Encore

moins fut-il choisi pour aucune charge publique , tant ou craignait que son avarice ne lui fit commettre quelque malversation ; en sorte que sa richesse, dont il attendait de l'honneur , ne lui valut que des humiliations et des mépris.

Julien , que je vous ai réservé pour le dernier, avait adopté dès l'enfance un principe dont je voudrais bien voir la pratique universellement suivie dans les campagnes. C'était de ne pas dédaigner les choses nouvelles, uniquement parce qu'il n'en avait jamais entendu parler, mais de les essayer prudemment lorsqu'elles paraissaient raisonnables , et lorsque cet essai ne devait pas entraîner une trop grande dépense. 11 était loin d'imiter ces paysans opiniâtres qui rebutent sans examen tout ce qu'on leur propose , parce que leurs pères , disent-ils , ne l'ont point pratiqué. Mais leurs pères, pourquoi ne l'ont-ils pas pratiqué? C'est qu'ils étaient plongés dans l'ignorance , abrutis par le découragement, et qu'ils s'obstinaient, comme eux , à ne rien faire que sur la foi de leurs devanciers. 11 est bien clair que si tous les cultivateurs avaient eu cet entêtement ridicule, nous n'aurions aujourd'hui ni pommes de terre, ni prairies artiûcielles, et que l'on continuerait encore de mettre les terres en jachère, pour les laisser follement reposer.

Julien n'avait donc pas la bêtise de se laisser conduire en aveugle par l'ancienne j routine dans la culture de ses terres et [ dans les dispositions de son ménage. Lors- ! qu'il entendait parler d'une découverte ! utile, ou qu'il la lisait lui-même dans quelque livre, il l'essayait d'abord en petit avec toutes les précautions nécessaires; I et dès qu'elle lui avait réussi, il ne manquait pas de l'exécuter en grand , et queli quefois en lui donnant une nouvelle perfection. 11 ne rougissait pas de s'adresser à ceux qui en savaient plus que lui, pour leur demander leurs instructions et leurs

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conseils. De cette manière il acquit une intelligence très-étendue, en sorte qu'il devint bientôt en état d'aider, à son tour, les autres de ses réflexions et de ses lumières.

Julien ne tarda pas à acquérir dans tout le pays une extrême considération, qu'il ne voulut jamais faire tourner qu'à l'avantage du public.

Un jour que l'eslrême cherté des grains avait occasioné un mécontentement dont les malintentionnés se servirent pour exciter une émeute, Julien courut se jeter au miliea des séditieux, et par des raisons fortes , exprimées en un langage touchant, il leur fit sentir le danger de ces violences, et eut le bonheur de ramener les plus emportés 'a leur devoir. Dans les incendies et les inondations , il était toujours le premier à porter des secours , et il ne ménageait ni ses peines, ni sa vie. On le voyait quelquefois s'élancer tout habillé dans la rivière , soit pour sauver des malheureux près d'être engloutis sous les eaux , soit pour rattraper des bestiaux ou des effets emportés par le courant. Il n'était peut-être pas une seule famille dans le village . à laquelle il n'eût rendu les services les plus essentiels.

Quoique sa fortune fût très-bornée, il n'y avait personne qui fît tant de bien aux pauvres , par la manière prudente dont il savait distribuer ses charités , et surtout par ses encouragemens et ses consolations. il est vrai qu'il vivait avec une extrême économie : cependant rien ne sentait la mesquinerie dans son ménage. L'ordre et la propreté semblaient y tenir lieu de la

richesse, et le préservaient des embarras de la profusion. 11 recevait tous les jours les bénédictions de ses vieux parens (ju'il nourrissait dans leur vieillesse, et (ju'il soulageait dans leursinûrmités. Sa femme, quoiqu'elle eût été fort mal élevée, avait perdu auprès de lui son entêtement, son ignorance et sa vanité ridicule. Ses enfans étaient bien obéissans et bien instruits , ses valets dociles , honnêtes et laborieux ; et tous ceux qui se piquaient de quelque goût pour l'agriculture, venaient le consulter sur le succès de ses nouvelles expériences, et en admirer l'effet dans ses troupeaux, ses terres et ses jardins.

Je vous laisse maintenant à juger, mes chers amis , lequel de nos trois rivaux , René, Basile et Julien, a le mieux réussi dans ses prétentions , et si c'est ou la parure, ou la richesse, ou plutôt la probité, les lumières, la modération et le courage, qui conduisent à la véritable gloire et au vrai bonheur.

Comme je ne doute pas qu'il ne s'en trouve beaucoup parmi vous que sou exemple anime déjà d'une louable émulation, je vous recommande la lecture des deux morceaux que vous trouverez après le morceau qui va suivre . et dont Julien faisait son étude ordinaire, en avouant à ses amis qu'ils lui avaient été de la plus grande utilité pour sa conduite. Ces deux morceaux sont du célèbre Franklin , qui a tant contribué à la liberté de l'Amérique , sa patrie , et qui a mérité par-là que sa mémoire soit honorée , et ses instructions suivies par tous les peuples qui savent jouir de la liberté.

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