‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 77 sur 197 · LB SERVICE INTERESSE · texte numérisé non relu

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MATTHIEU. — Bonjour, voisiû Simon !

J'aurais aujourd'hui (rois ou quatre petites lieues h faire , ne pourriez- vous pas me prêter votre jument ?

SIMON. — Je nedemanderais pas mieux, voisin Matthieu ; mais c'est qu'il me faut porter trois sacs de blé au moulin tout à l'heure. Ma femme a besoin de farine ce soir.

MATTHIEU. — Le mouliu ne va pas d'aujourd'hui . Je viens d'entendre le meunier dire au gros Thomas que les eaux étaient trop basses.

SIMON. —Est-il vrai ? voilà qui me dérange. En ce cas , il faut que je coure à

bride abattue chercher de la farine à la ville. Ma fenmie serait d'une belle humeur si j'y manquais !

MATTHIEU. — Je puis VOUS sauvcr cette course. J'ai un sac tout frais de bonne mouture ; je suis en état de vous prêter autant de farine que vous en aurez besoin.

SIMON. — Oh! votre farine ne conviendrait peut-être pas à ma femme. Elle est si fantasque !

MATTHIEU. — Quand elle le serait cent fois plus ! C'est du blé que vous m'avez vendu, le meilleur, disiez-vous , que vous eussiez touché de votre vie.

SIMON. — Eh ! vraiment l'élait-il aussi

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dans mon magasia. C'est de l'excellent blé tout celui que je vends. Voisin , vous le savez, il n'y a personne qui aime à rendre service comme moi; mais la jument a refusé ce malin de manger la paille. Je crains qu'elle ne puisse pas aller.

MATTHIEU. — N'en soyez pas inquiet; je ne la laisserai pas manquer d'avoine sur la roule

siMO>. — L'avoine est bien chère, voisin !

MATTHiED. — Il cst vpai , mais qu'importe? Quand on va pour de bonnes affaires , on n'y regarde pas de si près.

SI.UON. — Nous allons avoir du brouillard ; les chemins seront glissans. Si vous alliez vous tordre le cou !

MATTHIEU. — Il n'y a pas de danger; votre jument estsûre. Ne parliez-vous pas tout à l'heure de la pousser vous-même à bride abattue?

siMox. — C'est que ma selle est en lambeaux , et que j'ai donné ma bride à raccommoder.

MATTHIEU. — Heureusement j'ai une selle et une bride à la maison.

SIMON. — Votre selle n'ira jamais à ma jument.

MATTHIEU. — Eh bien! j'emprunterai celle de René.

SIMON. — Bon ! elle n'ira pas mieux que la vôtre.

MATTHIEU. — Je passerai chez M. le comte. Le valet d'écurie est de mes amis. 11 saura bien en trouver une qui aille , parmi vingt qu'en a son maître.

SIMON. — Certainement, voisin, vous savez que personne n'est disposé comme moi à obliger ses amis. Vous auriez de tout mon cœur ma jument ; mais voilà quinze jours qu'elle n'a été pansée. Son crin n'est pas fait. Si on la voyait une fois dans cet état , je ne pourrais plus eu trouver dix écus , quand je voudrais la vendre.

MATTHIEU. — Un cheval est lientôt

pansé. J'ai mon valet de ferme qui l'aura fait dans un quart d'heure.

siMO.N. — Cela peut être ; mais à présent que j'y songe , elle a besoin d'être ferrée.

MATTHIEU. — Eh bieni n'avons-nous pas le maréchal à deux portes d'ici?

SIMON. — Oui-dà! un maréchal de village pour ma jument ! Je ne lui conflerais pas seulement mon âne. 11 n'y a que le maréchal du roi au monde pour la bien chausser.

MATTHIEU. — Justement, mon chemin me conduit par la ville devant sa porte , et je n'aurai pas à me détourner d'un seul pas.

SIMON, apercevant au loin son valet, il l'appelle. — François ! François !

FRANÇOIS, en s^avançant. — Que voulez-vous , maître?

SIMON. — Tiens , voilà le voisin Matthieu qui voudrait emprunter ma jument.

Tu sais qu'elle a une écorchure sur le dos, de la largeur de ma main... ( // lui fait signe de l'œil. ) Va tout de suite voir si elle est guérie. ( François sort en lui faisant signe qu'il l'a compris.) Je pense qu'elle doit l'êlre. Oh! oui. Touchez là, voisin . J'aurai donc le plaisir de vous avoir obligé. Il faut s'entr'aider dans la vie. Si je vous avais refusé tout criiment, eh bien ! vous m'auriez refusé à votre tour dans une autre occasion ; c'est toutsimple. Ce qu'il y a de bon avec moi , c'est que mes amis me trouvent toujours au besoin. ( François rentre. ) Eh bien ! François , la plaie , comment va-t-elle ?

FRANÇOIS. — Comment elle va, maître?

Vous disiez de la largeur de votre main ! c'est de la largeur de mes épaules qu'il fallait dire. La pauvre bête n'est pas en état de faire un pas. Et puis je l'ai promise à votre compère Biaise , pour voiturer sa femme au marché.

SIMON. — Âh ! mon voisin , je suis bien fâché que les choses tournent de celle ma-

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nière. J'aurais donné tout au monde pour vous prêter ma jument. Mais je ne peux pas désobliger le compère Biaise. Je lui dois des journées de cheval. Vous m'en voyez au désespoir pour ce qui vous regarde ^ mon cher Matthieu.

MATTHIEU. — J'en suis aussi désespéré pour vous, mon cher Simon. Vous saurez que je viens de recevoir un billet de l'intendant de monseigneur, pour l'aller trouver sur-le-champ. Sous faisons quelques affaires à nous deux. 11 m'avertit que si j'arrive à midi, il peut me faire adju;:er la coupe d'une partie de la forêt. C'est à peu près cent louis que je gagnerai dans cette affaire, et quinze a vingt qu'il y aurait eu à gagner pour vous ; car je pensais à vous employer pour l'exploitation. Mais....

SIMON. — Comment! quinze à vingt louis, dites-vous?

MATTHIEU. — Oui, peut-être davantage:

cependant, comme votre jument n'est pas en état d'aller , je vais voir pour le cheval de l'autre charpentier du village.

SLMON. — Vous m'offensez : ma jument est toute à votre service. Hé ! François , François , va dire au compère Biaise que sa femme n'aura pas d'aujourd'hui ma jument; que le voisin Matthieu en a besoin , et que je ne veux pas refuser mon meilleur ami.

MATTHIEU. — Mais commentferez-vous pour la farine?

SIMON. — Oh ! ma femme peut s'en passer encore pendant quinze jours.

MATTHii:u. — Et votre selle qui est en lambeaux ?

SIMON. — C'est de la vieille que je parlais. J'en ai une toute neuve comme la bride. Je serai ravi que vous en ayez l'étrenne.

MATTHIEU. — Je ferai donc ferrer la jument 'a la ville ?

SIMON. — Vraiment ! j'avais oublié que le voisin l'avait ferrée l'autre jour pour essayer. Il faut lui rendre justice, il s'en est tiré fort bien.

MATTHIEU. — Mais si la pauvre bête a une plaie si large sur le dos, comme dit François?

SIMON. — Oh ! je connais le drôle ; il se plaît toujours a grossir le mal. Je parie qu'il n'y en a pas de la largeur du petit doigt.

MATTHiEtT. — Il faudrait donc qu'il la pansât un peu ; car depuis quinze jours. . . .

SIMON. — La panser? je voudrais bien voir qu'il y manquât un seul jour de la semaine!

MATTHIEU. — Qu'il aille au moins lui donner quelque chose. Ne m'avez-vous pas dit qu'elle avait refusé la paille ?

SIMON. — C'est qu'elle s'était rassasiée de foin. Ne craignez pas , elle vous portera comme un oiseau. Le chemin est sec; nous n'avons point de brouillard. Je vous souhaite un bon voyage, et de bonnes affaires. Venez . venez monter ; ne perdons pas un moment. Je vous tiendrai l'étrier.

OBAISON FUNÈBRE D'U!f PAYSAN.

Ce ne sont pas ces grands surchargés d'honneurs et de titres ; ce ne sont pas ces riches, qui, fiers de leur opulence, ont insolemment abusé de la situation des hommes honnêtes et pauvres qu'ils ont

lâchement fait servir au monstrueux accroissement de leur fortune ; ce ne sont point ces ingrats heureux , qui , éblouis par leurs propres succès , ont impunément offensé , méconnu , violé les droits

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