‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 78 sur 197 · BIBLIOTHIÎQUK DES V1LI,AG1::S · texte numérisé non relu

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de l'amilic ; ce ne sont point ces êlres iiuporlUDS , incommodes, tyrans, qui laissent a leur mort le plus grand vide dans la société, et les regrets les plus cuisans h effacer. Ce sont ces auies paisibles , tendres, douces, honnêtes; ces hommes officieux qui savent obliger , sans faire valoir leurs services , qui savent aimer , sans avilir le plus noble des sontimens par la plus lâche des passions, l'intérêt; ce sont ces hommes utiles par qui les autres existent et qu'on foule, qui méritent, à leur mort , les regrets de tous les cœurs sensibles : et tel fut celui qui fixait l'attenlion publique dans un village où je me trouvais par hasard il y a quelques jours. Je fus fort étonné de voir les habilans de ce village , les yeux baignés de larmes , Tair triste et consterné , entrer silencieusement dans l'église. Ce spectacle me frappa, je les suivis. Je vis, au milieu d'un temple lugubre, le cadavre d'un vieillard habillé en paysan , dont les cheveux blaocs et l'air encore respectable annonçaient la candeur. Quand tous les assistans fuirent placés, le ministre du lieu monta en chaire, et prononça cette courte oraison funcbrc que je gravai dans ma mémoire.

fl Mes chers concitoyens, l'homme que vous voyez n'était rien moins que riche, et cependant il a été pendant près de quatre-vingt-dix années le bienfaiteur de ses semblables.il était fils d'un laboureur, et dans sa plus tendre jeunesse ses faibles mains s'essayèrent à conduire la charrue. Ses jambes n'eurent pas plus tôt acquis la force nécessaire, qu'on le vit suivre son père dans les sillons qu'il traçait. Aussitôt que son corps eut pris son développement, et qu'il put se flatter d'être assez instruit , il se chargea du travail de son père, afin que celui-ci se reposât. Depuis ce jour, le soleil l'a toujours trouvé dans les champs ou dans les jardins occupé à labourer, ou à semer, ou à planter, ou "a

voir recueillir aux autres la récompense de sou industrie. Il a défriché pour les autres plus de deux mille arpens d'un terrain inculte et ingrat, qui paraissait voué à la stérilité, qui rapporte maintenant, et qui, après lui, continuera de rapporter dorénavant, parce qu'il l'a mis en valeur. C'est lui qui a planté la vigne qu'on voit avec tant de surprise dans ce canton; c'est lui qui a planté ces arbres fruitiers qui ornent et enrichissent ce village. Ce ne fut point par avarice qu'il fut infatigable; je vous l'ai dit, ce n'était pas pour lui qu'il semait et qu'il labourait; c'était par amour pour le travail, et pour obliger les hommes, même ceux qui le désobligeaient, qu'il ne cessa de travailler. H avait deux principes dont il ne se départit jamais ; le premier, que l'homme est fait pour travailler; le second, que Dieu bénit le travail de l'homme, ne fût-ce que par l'intérieure satisfaction de l'homme voué au travail. 11 se maria vers la fin du printemps de son âge. Il eut une femme qu'il aima plus que lui-même , des enfans qu'il chérit autant que son épouse. Son sort ni sa situation gênée ne l'inquiétaient point ; c'était le sort de sa femme et de vingt enfans. Il les éleva au travail et à la vertu, et eut soin , à mesure qu'ils sortaient de l'adolescence, de les marier à des femmes honnêtes et laborieuses ; et c'était lui qui , la joie peinte sur le front, les conduisait au pied des autels. Tous ses petits-fils ont été élevés sur les genoux de leur grand-père, et vous savez, mes chers auditeurs, qu'il n'en est aucun d'eux qui ne donne les plus belles espérances. Les jours de réjouissance, il était le premier à faire annoncer le moment des divertissemens, et sa voix , ses gestes , ses regards respiraient , inspiraient la gaieté. Vous vous souvenez tous de sa candeur, du bon sens et du jugement qui caractérisaient ses propos. Il aimait l'ordre par un sentiment

BIDLIOTUEQCE DES VILLAGES.

intérieur. 11 ne refusait ses services à personne. 11 s'affectait des calamités publiques, des malheurs particuliers. 11 aimait sa patrie, et son cœur ne cessait de faire des souhaits pour sa prospérité. 11 haïssait les méchans, et vivait avec eux, comme s'ils eussent été gens de bien.

Ils le trompaient, il ne l'ignorait pas , et leur laissait l'avilissante satisfaction de croire qu'il ne s'apercevait pas qu'on abusait indignement de sa bonne foi. Ils le trompaient encore, il gardait le silence et restait, en apparence, aussi paisible qu'il le pouvait. Ce fut ainsi que, déçu dans ses espérances, il parvint à la vieillesse. Ses jambes tremblaient sous le poids de son corps, et il gravissait les montagnes pour conduire ses petits-fils et leur donner des instructions , d'après sa longue expérience. Sa mémoire le servait fidèlement , et il se rappelait 'a propos les observations utiles qu'il avait eu occasion de faire pendant le cours de sa longue vie. 11 était l'arbitre des gens de bien. Sa probité ne fut jamais suspectée, même par ceux qu'il condamnait. La veille de sa mort il rassembla sa nombreuse pos-

térité, et dit : Mes enfaus, je vais me réunir a celui qui est la source de tout bien ; je l'ai perpétuellement adoré ; je meurs sans chagrin et sans regret. Que mon enterrement ne vous occupe point.

Ne vous détournez point de travaux plus pressans ; continuez les opérations de la journée , et portez-moi en terre après le coucher du soleil.

« Mes chers auditeurs , mes amis, mes enfans, dit le pasteur, en terminant cette oraison funèbre, avant que de confier à la terre les cheveux blancs, qui ont été si long-temps l'objet de votre juste vénéralion, considérez la dureté de ses mains, considérez les marques honorables de son travail. » Alors le ministre, descendant de la chaire, souleva une des mains du cadavre; et cette main, d'un volume considérable, semblait invulnérable à la pointe des ronces , ou au tranchant du caillou. 11 la baisa respectueusement, et toute l'assemblée en fit autant. Des enfans le portèrent en terre étendu sur trois bottes de paille, et l'on plaça sur sa tombe un plantoir, une bêche et un soc.

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