A M. DESFORGES
A ses écarts la Nature applaudit.
Esclave en France, esclave au bord du Tibre, L'arbre affranchi dans ces lieux est donc libre! Jamais un rustre, armé d'un long ciseau ; S*effor^*î-il de ployer en berceau Du cannellier Técorce aromatique, Ou d'asservir au cordeau symétrique Ces tamarins qui peuplent vos déserts, Et le coton blanchissant dans les airs ?
Vit-on jamais dans le creux des vallées Un fer impie aux branches mutilées Donner deux fois un époux étranger ?
Yit-on jamais le pudique oranger.
Pleurant deux fois ce joug involontaire , Porter les fruits d'un hymen adultère ?
Son front fertile , à l'abri des chaleurs , Croit de lui-même , et se couvre de fleurs.
Le cocotier prête une ombre plus rare.
Loin de nos mains en vain sa tige avare Court dans les cieiix suspendre son trésor ; Le nègre agile a déjà pris l'essor :
Sur l'arbre uni signalant son adresse , Des deux genoux , des deux mains il le presse , Mont€ et revient, superbe ravisseur,
D'un chanvre utile arrachant Tépaisseur, Faire à sa proie une heureuse blessure.
Le lait jaillit, et ruisselle, et murmure; D'une chair blanche au-dedans courouné, Le noyau s*ouvre , en coupes façonné.
Qu'on vante encor la coupable industrie Qui, dans la Flandre et l'humide Neustrie, Sut prépai*er en perfides boissons Le jus des fruits et le suc des moissons?
Quels doux roseaux dans ces plaines jaunissent: J'entends au loin cent pressoirs qui gémissent: Du jonc noueux le nectar exprimé Brille à mes yeux , en sucre transformé, Ou pétillant dans sa mousse légère , Monte, frémit, et s'échappe du verre.
C'est là qu'au bord d'un ruisseau transparent De Bornéo le girofle odorant, Heureux larcin d'un mortel intrépide.
Lève en secret son front jeune et timide.
Ah ! protégez cet arbuste naissant !
Craignez pour lui le troupeau bondissant.
Les vents fougueux, et la jalouse rage D'un peuple armé pour venger son outrage!
A M. DESFORGES. an
Je vois déjà le Batave inbumain Traverser l'onde et, la flan^me à la main , De ces noyers où mûrit la muscade Exterminer l'innocente peuplade.
Je vois , je vois les rameaux renversés , Et leurs débris en cendres dispersés.
Peuples, volez , embrassez sa défense ; Au fer cruel dérobez son enfance.
Un jour, im jour l'arbuste infortuné Se souviendra qu'à périr condamné , Sans vous, hélas! opprobre du bocage, Jamais la fleur n'eût blanchi son feuillage; Et loin des yeux prudemment élevé , Enrichira les mains qui l'ont sauvé.
Je sais très bien qu'au lever de Julie Tous ces objets sont traités de folie.
Là , pour tout livre, un souvenir doré Offre à son œil , d'un jour doux éclairé , Le plan du soir, et reti*ace à merveille Tous les projets qu'elle oublia la veille.
La belle doit briller à l'Opéra :
On veut savoir si la Reine y viendra , Si Legros chante ; ou ne s'informe guères Si, travaillé par cent mains étrangères,
Le tissu frais dont son iit est orné Fut dans Pékin lentement dessiné.
Ah I dans vos bois je sens bien qu*il faut ?ivre ; Mais , par malheur, je ne saurais vous suivre, Me dit encore un important du jour :
Je connais trop et la ville et la cour.
Voulez-vous point qu'après la comédie, Un fol essaim , à souper chez Lydie, Eu ricanant m'affifble d*un couplet ?
Non , non , partez : laissez-moi , s'il vous plaît , Rire avec eux au bout de rhémisphère.
Est-on oisif pour n'avoir rien à faire ?
Et n'ai-je pas mes chiens à caresser, Glycère à voir, des cheveux à tresser Pour l'embellir ou calmer sa rivale?
Comment remplir cet immense intervalle, Qui de leurs nuits doit séparer vos jours?
Ici du moins nos soleils sont plus courts.
Sous l'équateur que peut-on faire ? On pense. C'est bien assez de digérer en France :
Et pour mes nerfs , trop prompts à s'agacer, Le fier Bouvard me défend de penser.
Ainsi raisonne aux foyers du théâtre
A M. DESFORGES. 2i3
Un étourdi, du fracas idolâtre, Qui croit peut-être, en son esprit borné, Que de vos bois Thabitant fortuné.
D'un autre dieu noire et grossière image , Eut Tame épaisse et le muffle sauvage Du Gafre errant dans le sable africain.
On saitqu'un jour, pour mieux tromperVulcain, Mars et Vénus dans vos bois descendirent ; L'Amour survint , et vos peuples naquirent.
L'homme soudain se sentit né de Mars.
Vers un ciel pur élevant ses regards , Il tend son arc, et d'un bras qu'il déploie Décoche un trait qui va percer sa proie.
Le trait lancé retombe au même instant.
Et lui rapporte un ramier palpitant.
Le jour entier signala son adresse.
L'ombre , à son tour, vint servir sa tendresse ; Et vers l'aurore , accablé de désirs , Il s'endormit, mais rêva ses plaisirs.
Quel doux souris! quelle rougeur charmante A son réveil embellit son amante 1 Dieux l que d'attraits ! En vain ses longs cheveu^ Couvrent son corps de leur voile onduleux :
2i4 ÉPITRE
Ses longs cheveux et sa taille légère Trahiraient seuls le secret de sa mère.
Si l'un de Mars eut la noble fierté, De Vénus l'autre a toute la beauté.
Vous, que Yénns ainsi que Mars protège, Ne quittez pas le séduisant cortège Des jeux badins , des Amours paresseux ; £n cheveux blancs buvez le vin mousseux.
Et puis dormez au sein de la Victoire :
La volupté sied très-bien à la gloire.
Pour la servir avec vous plus long-temps.
J'allais déjà sur les flots inconstans Des vents du sud braver la violence.
Mais l'airain gronde , et l'Europe en silence De la discorde attend l'instant fatal.
Le Nouveau-Monde a donné le signal.
Mars, sous les traits de mon auguste maître , Plus beau, plus jeune, et plus vaillant peut-être, Me dit : « Restez , accompagnez mes pas ; Soit qu'aux Germains portant un sûr trépas , Du sein des bals , des plaisirs et des fêtes , Je vole au Rhin promis à mes conquêtes ; ^oit que de Londres effrayant les remparts.
A M. DESFORGES. 2i5
Je montre un jour aux sanglans léopards L*appui du trône et le vengeur d*un frère. »
C'en est donc fait : une rive si cbère N'aura de moi que mes faibles écrits.
Partez, mes vers ; je demeure à Paris.
?i6 A MADAME
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