‹ Œuvres complètes de BertinChapitre 91 sur 102 · SUR UNE ÉPITRE · texte numérisé non relu

SUR UNE ÉPITRE

qu'on I.UI AVAIT ADRESSÉE.

Oui , j'ai lu , cousine adorable , J'ai lu deux fois les jolis vers Qui , sous votre nom favorable « Sont sûrs de courir l'univers.

Pouvez-vous bien d'un tel hommage Vous étonner un seul moment ?

Ah ! lorsqu'au printemps de mon âge J'avais encor quelque talent , Dans un moins séduisant langage, Je vous en aurais dit autant, Et peut-être bien davantage.

Du chantre ingénieux et doux Qui vous aime , je le parie ,

258 A M» DE SÀINT-AULAI&E.

Et qui voudrait à vos genoux

Passer le reste de sa vie ,

Vous ne connaissez , dites* vous ,

Les traits ni la muse polie;

Mais connaissez-vous , je vous prie ,

Tous ceux qui vous trouvent jolie ,

Tous ceux que votre esprit rend fous ?

D*un soin qui sans doute le blesse

lS*allez pas vous embarrasser :

A quelle autre peut s'adresser

L'hymne charmant qu'il vous adresse ?

Peu de femmes, en vérité ,

Réunissent à la beauté.

Gomme vous, cent moyens de plaire;

Et vous seule avez hérité

De l'esprit , de l'urbanité ,

Comme du nom de Saint- Aulaire.

Pour peindre si bien vos appas ,

Vos yeux , votre grâce divine,

Il faut avoir suivi vos pas ;

Ou si l'on ne vous connaît pas ,

Vous conviendrez qu'on vous devine.

A MONSIEUR***. a5g

A MONSIEUR***

Joijny, ce 19 septembre 1780,

En ver» polis et dâicats , .

En rer» qu'Olympe daigne lire.

C'est à TOUS qu'on roudrait écrire Du sein de nos petits états; Mais auprès du dieu des combats Le moyen de monter ma lyre ?

Prêcheur des amoureuses lois , Des plaisirs courageux apôtre.

Dans ce pays très-peu courtois , Mi-Boni^ignon, mi-Champenois, ( Et qui partant n'est l'un ni l'autre ) Méditant les plus doux exploits , Après une longue abstinence.

Je Tenais chercher, à la fois.

Les plus intéressans minois Et les plus jolis vins de France; Je n'ai trouvé que l'ordonnance Qui nous prescrit la résidence.

Et qui nous met à quotre mois.

26o A MONSIEUR***.

Vous vous doutez bien, d'après cela, monsieur, que je suis au régiment , et que c'est de Joigny qu'on vous écrit. Vous demanderez qu'on vous le fasse connaître. La ville est bâtie sur le penchant d'une montagne; toutes les rues en sont étroites et escarpées; mais sa position sur la rivière, et des environs charmans, en forment un des plus agréables paysages que je connaisse.

Là, des prés étendus, là , des collines vertes Où mûrit', plein de pourpre « un raisin velouté ; Ici, des bois touffus et des salles couvertes. Où l'Amour vers le soir égare la beauté.

Un pont majestueux unit la double rive ; Des casernes de Mars plus loin régnent les murs; Et l'Yonne en son cours , errante et fugitive. Se plaît à les baigner de ses flots toujours purs.

J'ai vu, comme vous pouvez penser, tous les gens à voir, le maire, le bailli, le directeur, tous les notables, et madame l'élue. On n'attend point ici qu'on ait bégayé les premiers complimens d'usage pour vous offrir des cartes. Le reversi s'empare sur-le-champ de la conversation, et la soutient à lui seul jusqu'à neuf heures du soir. En se quittant, il est fort ordinaire de se demander

A MONSIEUR***. 261

comment on se porte. Gomme j'attends toujours le premier moment pour me montrer, et jamais le second pour disparaître, j'entre et je sors volontiers sans avoir proféré une seule parole. Le beau monde m'a pris jusqu'ici pour un sot , et je trouve encore cela tout-à-fait commode. Voilà, monsieur, la société, telle qu'elle est; et c'est notre unique ressource. Jugez si nous sommes à plaindre : nous sommes persécutés par les mouches , et dévorés d'ennui.

On ne reçoit point en ces lieux De ces mensongères nouTelles Qui font l'amour de« curieux.

Nos dames, à leur jeu fidèles , ITont jamais usé leurs beaux yeux Sur ces profondes l»agatelles ; Et dans leurs momens sérieux Ont bien assez de leurs querelles , Sans embrasser celles des dieux.

Nous laissons , en rois d'Angleterre , Aller le monde comme il va; £t pour nous le coche d'Auxerre ;Bst la flotte de Cordova.

Nous avons eu cependant, l'autre jour, un grand événement pour Joigny. la foire y avait

a6a A MONSIEUR ***.

attiré un peuple prodigieux de tous les villages, k dix lieues à la ronde. Et quelle terrible foire ! Celles de Bassora et d'Hispahan ne sont rien auprès. Vous imaginez bien que les enfans barbas d*Isaac et de Juda n'avaient point oublié les cannes , les lorgnettes, les ustensiles de la Tamise, et leur probité ordinaire.

On voyait étalés par terre Ces hochets de tous les climats.

Des colliers, des bagues de Terre»

Et les sifflets dont le parterre A, dit-on, régalé...

Si vous joignez à ces petits passe-temps quelques bals que nous donnons en plein air à toutes nos élégantes, vous aurez un précis de toutes nos dissipations dans ce bienheureux séjour qui, suivant moi , n*a d'autre avantage que celui d'être fort près de Paris.

Mais dites-moi donc, je vous prie.

Des souffleurs étemel doyen.

Quelques mots de la comédie.

Oh des dieux la troupe choisie Naguère a figuré si bien ; De cette riante foUe,

A MONSIEUR***. a63

Le plus doux clukriae de la vie.

Et qae j'adore en vrai païen i

C'est là qu'il faudrait être, au Heu de végéter ici DE PAR LE Roi. Je n'oublierai jamais le plaisir que j'ai goûté aux dernières représentations. Il n'est pas possible de saisir avec autant de vérité des tons aussi opposés , et de se reproduire avec plus d'agrémens sous des formes aussi différentes.

Je suis eocor tout ébanbi De C0S douces méumorpboses ; Et G... * sous les traits d« la vieille Bobi Cachant son visa^ de roses.

Et J... s au sourire enchanteur, Aux traits piqaans, à la grâce gentille.

Avec ce parler doux qui pénètre le corar.

Laisseront à jamais an plus fin connaisseur A deviner qui des deux est la fiUe.

Je m'arrête, monsieur, car j'aperçois tout le danger de l'entreprise. L'attendrissante Jenny, l'impayable Pierre-le-Roux , Gotte et Détieulette , Lise et le commissaire de quartier, ont de grands droits à un article à part. Je serais contraint de

* Madame Gontier.

^ Madame Jnliet.

264 A MONSIEUR

louer mal ce qui ne saurait être trop bien loué. Il faudrait mettre dans mon rôle autant d*art qu'ils ont mis de naturel dans le leur; mais voilà la chose impossible. D'ailleurs ne savez-vous pas

Qu'on éloge fastidieux Peut souvent tenir lieu d'injures ?

Je crains surtout d'être ennuyeux , Et n'ai pas les mains assez pures Pour offrir de l'encens aux dieux.

Si pourtant je chantais celle à qui les dieux mime S'empressent en tons lieux de céder leurs autels , Sous un chapeau de fleurs cachant son diadème» Et se mêlant aux jeux des paisibles mortels ; Si je disais cet heureux assemblage D'esprit, de grâces, de bonté.

De raison et de badina93 , Et de douceur et de fierté ; Enfin si je peignais près d'elle, En dépit de la majesté, L'amitië constante et fidèle:

Ce portrait, sans être flatté.

Rendrait assez bien le modèle ' .

La baguette magique est véritablement dans ses mains. Il n*était réservé qu'à elle de réveiller les beaux-arts , et de les rassembler dans les délicieux jardins de Trianon. C'est fine école de grâces et

* La Rrine>.

A MONSIEUR***. 265

de goût , fondée par le Goût et les Grâces ellesmêmes. Je ne crois pas qu'il y ait des gens assez barbares pour condamner de si nobles amusemens. Au reste,

Qu'à Paris on peuple hébété ^ Pesamment à souper les fronde ; Je conçois sa témérité.

La plus régulière beauté Ne saurait plaire à tout le monde :

Lorsque Vénus sortit de l'onde.

On critiqua sa tresse blonde Et ses yeux pleins de volupté.

Adieu, monsieur, donnez-vous toujours bien du tourment pour servir, comme elle le mérite , la divinité que nous portons dans notre cœur; car c'est le feu sacré qui nous fait vivre.

Allez , courez , volez on son penchant l'entraîne : Elle a tant pris de soin de combler mes désirs I Qu'on prévienne les siens, qu'on charme ses loisirs '.

Qu'on la console des soupirs Que coûte quelquefois la grandeur souveraine:

Eh 1 dites-moi, sans les plaisirs ,

Que servirait- il d'être reine ?

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