‹ Œuvres complètes de BertinChapitre 90 sur 102 · LE CHEVALIER DU HAUTIER · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER DU HAUTIER

Anet, ce ig juillet 1780.

J'ai parconm la Trappe et les mornes déserts

De la nouvelle Tbébaïde :

Parmi ces vieux tombeaux que la mousse a couverts, J'ai cbercbé vainement l'objet des plus doux vers, L'infortuné Comminge auprès d'Adélaïde.

Mon cœur, je l'avouerai, surpris, désenchanté,

N'a point retrouvé ses modèles t Deux amans si discrets, si tendres, si fidèles, Dans ces lieux , m'a-t*on dit , n'ont jamais existé.

A leurs malheurs imaginaires ,

Ainsi dons ma jeune saison, Crédule , j*ai donné des larmes trop sincères t

Hélas 1 chaque jour la raison

Détruit nos erreurs les plus chères.

25o LETTRE

Nous avons eu le bouheur, monsieur, de rencontrer à la Trappe le contraste frappant de la vertu esclave dans une cellule , et de la vertu libre sur les marches du trône. En révérant la première, comme nous le devons , nous nous déclarons ouvertement pour la seconde.

Nous voici maintenant dans Anet , c'est-à-dire dans le séjour consacré de tout temps aux plaisirs ; aux beaux-arts , à Tamour et à la gloire. Ici du moins rien n^est fabuleux. Tous les murs , tous les ornemens du château sont encore chargés des chiffres de Henri II et de Diane de Poitiers. On Ht encore sous les lambris cette foule de devises galantes et ingénieuses que ce jeune prince composa pour elle : on rencontre partout son amour, la petite statue de Diane , en pied , qu'il fit fondre en argent, et qu'on voit dans un des appartemens du château , n'est point sans doute aussi intéressante que la tète même de madame de Montboson, apportée à la Trappe par l'abbé de Rancé , et conservée dans la chambre de ses successeurs; mais on est bien aise de connaître au moins la taille et les traits d'une femme qui exerça encore, dans un âge aussi avancé, l'empire de la beauté.

A M. DU HAUTIER. aSi

Tous jugez bien, monsieur, qu'un de mes premiers soins a été de demander la plaine dlvry,

Ce théâtre de la valeur

Et da crime de nos ancêtres.

Où d'un peaple plein de douceur, Trop docile en tout temps à la voix de ses prêtres, f^a moitié combattait son prince avec fureur. L'autre à l'envi mourait pour le sang de ses maîtres.

Je ne puis tous exprimer ce qui s'est passé en moi, lorsqu'après avoir gravi la côte un peu rude < l sablonneuse qui renferme le vallon d'Anet du i'^'ité du nord , j'ai découvert tout à coup cette plaine immense couverte des plus beaux blés du Munde. Des pleurs ont coulé de mes yeux, en >(jngeant que cette terre avait été engraissée du ^?ng de tant de braves Français. J'ai passé cent fois «li^ la tristesse à l'admiration, et de la peine au r laisir, à l'aspect de ces restes de retranchemens .-.'i virent débattre de si grands intérêts, et de ces r l'hes sillons où le laboureur heurte encore tous M s jours avec sa charrue des tronçons de lance ou répée, enfin à l'approche de cet obélisque simple >-f noble, élevé à la gloire de Henri lY, par un • !e ses plus vertueux descendans, à l'endroit même

252 LETTRE

où ce bon roi se reposa sous un poirier, après

avoir gagné la bataille.

L'enceinte de Tobélisque, comme vous le savez, monsieur, est bordée de lauriers , qui sans doute n*ont point eu de peine à y croître. J*ai été saisi , en y entrant , d*une sorte de respect religieux ; et j'y serais encore plongé dans la plus douce rêverie , si la cbaleur du jour ne m*avait forcé à regagner Anet. J'ai parcouru , à mon retour, tout ce qu'il renferme d'aimable , et il ne lui manquait , eu vérité , que la présence du maître. Je me suis égaré avec délices dans ce beau parc,

Ouvrage heureux de la nature , Où cent peupliers blancs qui tremblent dons les airs

Vous amusent de leur murmure ; Et qu'en se poursuivant sous les ombr-oges rerts.

Cent Naïades, filles de l'Eure, Embrassent à l'envi de leurs flots toujours clairs;

dans ce parc, enfin, qui devint si fameux sur la fin du dernier siècle. Je ne fus pas long-temps à ressentir l'influence du lieu ; et me livrant tout d'un coup à l'espèce d'enthousiasme que m'inspiraient la beauté de ces retraites et le souvenir des grands hommes qui les ont habitées, j'avais

A M. DU HAUTIER. 253

jà pris ma lyre, et j.e me disposais à les chanter 1. mon mieux, c'est-à-dire assez mal, lorsque je i sortir d'un bosquet voisin les deux Yendômes,

Ces héros un peu singuliers.

Trop négligés dans leur partire, Lions dans ,Ies combats, et moins chefs que guerriers , En paix , illostres porcs da troupeau d'Épicnre, Tout souillés de tabac et couverts de lauriers ;

Et sur leurs pas soudain paraître

La foule de ces beaux esprits

Que rassemblait dans son pourpris

De ces lieux le très-digne maître.

Et qui , fertiles en bons mots

Contre les mécbans et les sots ,

Le jour amusaient mon héros;

Et le soir, admis à sa table

Avec déjeunes libertins,

Et plus d'une femme agréable,

Jugeaient du ton le plus aimable

Les vers , les amours et les vins.

Chapelle était à leur tête. L'aspect de ces messieurs m'interdit au point que la lyre me tcnba des mains; et pour la gloire même d'Anet, je ne %ais si vous devez en être fâché. Je Taurais probablement flétrie, en voulant l'augmenter. Je n'osai pas surtout, devant Chapelle, me risquer à \oas

254 LETTRE A M. DU HAUTIER.

écrire tout seul , dans un genre où il crut autrefois avoir besoin d'un second.

Il est bien difficile , monsieur, de connaître un séjour aussi délicieux sans vous porter envie. Que vous êtes heureux de passer toute la belle saison à Anel! Je sens que j'y passerais volontiers ma vie.

Ahl si jamais dans ce beaa lieu Vous bâtissez nn monastère, Je ^ens m'y rendre, en qualité de frère De la règle de Saint* Chaolieu.

Achevez votre retraite à la Trappe; je vais en faire une un peu plus longue à Versailles, l'endroit de la terre, comme on sait, après la Trappe, où l'on est le moins occupé des choses de ce monde. Je vous supplie de vouloir bien mettre aux pieds de monseigneur le duc de Penthièvre mon très profond respect. S. A. S. daignera peutéti*e se souvenir des regards pleins de bonté qu'elle a laissé tomber sur moi pendant mon séjour à la Trappe.

Adieu , monsieur ; je me recommande à vos prières, et surtout à votre souvenir.

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Amis , au printemps de mes jours , , ( On croit tout permis à cet âge ) J'allais , dans mon culte volage , Visiter en pèlerinage La terre-sainte des Amours.

Je reconnus sur le rivage Le batelet d*Anacréon :

Des fleurs pendaient au pavillon , Les Jeux formaient sou équipage ; ' Silène en était le patron.

Je brisai le tissu frivole Des rubanà qui le retenaient; Et sur le fleuve, au gré d'Éole, Je m'abandonnai , sans boussole , Aux tourbillons qui m'entraînaient. Enfant chéri de la paresse , Peu fêté de la docte cour, Sans art, mais non pas sans ivresse,

J'osai célébrer tour à tour Le vio , le plaisir et rameur, Entre les bras de ma maîtresse.

Je me flattais que sa beauté , Du connaisseur qui toujours fronde Désarmerait la gravité ; Mais monsieur Bardus irrité Troubla bientôt ma paix profonde Et mon aimable obscurité.

Ce géant baisse sa visière , Et cuirassé d'un triple airain.

Vient aux yeux de l'Europe entière Combattre , la lance à la main , Mes vers armés à la légère.

Ainsi l'implacable vautour S'élance sur deux tourterelles ; Qui dans un bosquet, loin du jour, Mêlaient leurs becs , battaient des ailes.

Aux pieds des autels de l'Amour.

A M« DE SAINT-AULAIRE. uS'j A M«B LA COMTESSE

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