‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 10 sur 78 · TROISIÈME DISCOURS · texte numérisé non relu

TROISIÈME DISCOURS

Je vous veux faire connoître, monsieur, votre condition véritable; car c’est la chose du monde que les personnes de votre sorte ignorent le plus. Qu'est-ce, à votre avis, que d’être grand seigneur? C’est être maître de plusieurs objets de la concupiscence des hommes, et ainsi pouvoir satisfaire aux besoins et aux désirs de plusieurs. Ce sont ces besoins et ces désirs qui les attirent auprès de vous, et qui font qu’ils se soumettent à vous : sans cela ils ne vous regarderoïient pas seulement: mais ils espèrent, par ces services et ces déférences qu’ils vous rendent, obtenir de vous quelque part de ces biens qu’ils désirent et dont ils Voient que vous disposez. a

Dieu est environné de gens pleins de charité, qui lui demandent les biens de la charité qui sont en sa puissance : ainsi il est proprement le roi de la charité. Vous êtes de même environné d’un petit nombre de personnes, sur qui vous régnez en votre manière. Ces gens sont pleins de concupiscence. Ils vous demandent les biens de la concupiscence ; c'est la concupiscence qui les attache à vous. Votre royaume est de peu d’étendue; mais vous êtes égal en cela aux plus grands rois de la terre : ils sont comme vous des rois de concupiscence. C’est la concu piscence qui fait leur force, c’est-à-dire la possession des choses que la cupidité des hommes désire.

Mais en connoissant votre condition naturelle , usez des moyens qu’elle vous donne, et ne prétendez pas régner par une autre voie que par celle qui vous fait roi. Ce n’est point votre force et votre puissance naturelle qui vous assujettit toutes ces personnes. Ne prétendez donc point les dominer par la force, ni les traiter avec dureté. Contentez leurs justes désirs; soulagez leurs nécessités; mettez votre plaisir à être bienfaisant; avancez-les autant que vous le pourrez, et vous agirez en vrai roi de concupiscence.

Ce que je vous dis ne va pas bien loin; et si vous en demeurez là, vous ne laïsserez pas de vous perdre ; mais au moins vous vous perdrez en honnête homme. Il y a des gens qui se damnent si sottement, par l’avarice, par la brutalité, par les débauches, par la violence, par les eMmportemens, par les blasphèmes! Le moyen que je vous ouvre est sans doute plus honnête ; mais en vérité c’est toujours une grande folie que de se damner; et c’est pourquoi il ne faut pas en demeurer là. Il faut mépriser la concupiscence et son royaume, et aspirer à ce royaume de charité où tous les sujets ne respirent que la charité, et ne désirent que les biens de la charité. D’autres que moi vous en diront le chemin : il me suffit de vous avoir détourné de ces vies brutales où je vois que plusieurs personnes de votre condition se laissent emporter faute de bien connoître l’état véritable de cette condition.

LETTRE SUR LA MORT

LETTRE SUR LA MORT DE M. PASCAL LE PÈRE !, ÉCRITE PAR PASCAL À SA SŒUR AÎNÉE, MADAME PERIER, ET À SON MARI.

47 octobre 1651.

Puisque vous êtes maintenant informés l’un et l’autre de notre malheur commun , et que la lettre que nous avions commencée vous a donné quelque consolation , par le récit des circonstances heureuses qui ont accompagné le sujet de notre affliction, je ne puis vous refuser celles qui me restent dans l'esprit, et que je prie Dieu de me donner, et de mé renouveler de plusieurs que nous avons autrefois reçues de sa grâce, et qui nous ont été nouvellement données de nos amis en cette occasion.

Je ne sais plus par où finissoit la première lettre. Ma sœur l'a envoyée sans prendre garde qu’elle n'éloit pas finie. II me semble seulement qu’elle contenoit en substance quelques particularités de la conduite de Dieu sur la vie et sur la maladie, que je voudrois vous répéter ici, tant je les ai gravées dans le cœur, et tant elles portent de consolation solide, si vous ne les pouviez voir vous-mêmes dans la précédente lettre , et si ma sœur ne devoit pas vous en faire un récit plus exact à sa première commodité. Je ne vous parlerai donc ici que de la conséquence que j'en tire, qui est, qu'ôtés ceux qui sont intéressés par les sentimens de la nature , il n’y a point de chrétien qui ne s’en doive réjouir.

Sur ce grand fondement, je vous commencerai ce que j'ai à dire par un discours hien consolatif à ceux qui ont assez de liberté d’esprit pour le concevoir au fort de la douleur. C’est que nous devons chercher la consolation à nos maux, non pas dans nous-mêmes , non pas dans les hommes, non pas dans tout ce qui est créé; mais dans Dieu. Et la raison en est que toutes les créatures ne sont Pas la première cause des accidens que nous appelons maux; mais que la providence de Dieu en étant l’unique et véritable cause, l'arbitre et la souveraine, il est indubitable qu'il faut recourir directement à la source et remonter jusqu’à l’origine pour trouver un solide allégement. Que si nous suivons ce précepte, et que nous envisagions cet événement, non pas comme un effet du hasard, non pas comme une nécessité fatale de la nature, non pas comme le jouet des élémens et des parties qui composent l’homme (car Dieu n’a pas abandonné ses élus au caprice et au hasard), mais comme une suite indispensable , inévitable, juste, sainte, utile au bien de l’Église ct à l’exaltation du nom et de la grandeur de Dieu, d’un arrêt de sa provi-

vidence conçu de toute éternité pour être exécuté dans la plénitude de son temps, en telle année, en tel jour, en telle heure , en tel lieu, en telle mauière: et enfin que tout ce qui est arrivé a été de tout temps présu et préordonné de Dieu; si, dis-je, par un transport de grâce, nous considérons cet accident, non pas dans lui-même et hors de Dieu, mais

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