‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 11 sur 78 · Pascal le père était mort le 24 septembre · texte numérisé non relu

Pascal le père était mort le 24 septembre

hors de lui-même et dans l’intime de la volonté de Dieu , dans la justice de son arrêt , dans l’ordre de sa providence , qui en est la véritable cause, sans qui il ne fût pas arrivé, par qui seul il est arrivé, et de la manière dont il est arrivé: nous adorerons dans un humble silence la hauteur impénétrable de ses secrets, nous vénérerons la sainteté de ses arrêts, nous bénirons la conduite de sa providence; et unissant notre volonté à celle de Dieu même, nous voudrons avec lui, en lui, et pour lui, la chose qu’il a voulue en nous et pour nous de toute éternité.

Considérons-la donc de la sorte, et pratiquons cet enseignement que j'ai appris d'un grand homme dans le temps de notre plus grande affliction, qu'il n’y a de consolation qu’en la vérité seulement. Il est sans doute que Socrate et Sénèque n’ont rien de persuasif en cette occasion. Ils ont été sous l'erreur qui a aveuglé tous les hommes dans le premier : ils ont tons pris la mort comme naturelle à l’homme’; et tous les discours qu’ils ont fondés sur ce faux principe sont si futiles, qu’ils ne servent qu’à montrer par leur inutilité combien l’homme en général est foible, puisque les plus hautes productions des plus grands d’entre les hommes sont si basses et si puériles. Il n’en est pas de même de Jésus-Christ, il n’en est pas ainsi des livres canoniques : la vérité y est découverte, et la consolation y est jointe aussi infailliblement qu’elle est infailliblement séparée de l'erreur.

Considérons donc la mort dans la vérité que le Saint-Esprit nous à apprise. Nous avons cet admirable avantage de connoître que véritablement et effectivement la mort est une peine du péché imposée à l’homme pour expier son crime, nécessaire à l’homme pour le purger du péché; que c’est la seule qui peut délivrer l’âme de la concupiscence des membres, sans laquelle les saints ne viennent point dans ce monde. Nous savons que la vie, et la vie des chrétiens, est un sacrifice continuel qui ne peut être achevé que par la mort : nous savons que comme Jésus- Christ, étant au monde, s’est considéré et s’est offert à Dieu comme un holocauste et une véritable victime; que sa naissance, sa vie, sa mort, sa résurrection, son ascension, et sa présence dans l’eucharistie, et sa séance éternelle à la droite, ne sont qu’un seul et unique sacrifice; nous savons que ce qui est arrivé en Jésus-Christ, doit arriver en tous ses membres.

Considérons donc la vie comme un sacrifice ; et que les accidens de la vie ne fassent d'impression dans l'esprit des chrétiens qu’à proportion qu'ils interrompent ou qu’ils accomplissent ce sacrifice. N’appelons mal que ce qui rend la victime de Dieu victime du diable, mais appelons bien ce qui rend la victime du diable en Adam victime de Dieu; et sur cette règle examinons la nature de la mort.

Pour cette considération, il faut recourir à la personne de Jésus- Christ; car tout ce qui est dans les hommes est abominable, et comme Dieu ne considère les hommes que par le médiateur Jésus-Christ, les hommes aussi ne devroient regarder ni les autres ni eux-mêmes que

4. La mort n’est pas naturelle à l’homme; elle est la condamnation que Dieu a prononcée contre nous après la chute.

LETTRE SUR LA MORT

médiatement par Jésus-Christ. Car si nous ne passons par le milieu, nous ne trouverons en nous que de véritables malheurs ou des plaisirs abominables; mais si nous considérons toutes choses en Jésus-Christ, nous trouverons toute consolation, toute satisfaction , toute édification.

Considérons donc la mort en Jésus-Christ, et non pas sans Jésus-Christ. Sans Jésus-Christ elle est horrible, elle est détestable, et l'horreur de la nature. En Jésus-Christ elle est tout autre; elle est aimable, sainte, et la joie du fidèle. Tout est doux en Jésus-Christ, jusqu’à la mort : et c’est pourquoi il a souffert et est mort pour sanctifier la mort et les souffrances: et que, comme Dieu et comme homme, il a été tout ce qu'il y a de grand et tout ce qu’il y a d’abject, afin de sanctifier en soi toutes choses , excepté le péché, et pour être modèle de toutes les conditions.

Pour considérer ce que c’est que la mort, et la mort en Jésus-Christ, il faut voir quel rang elle tient dans son sacrifice continuel et sans interruption , et pour cela remarquer que dans les sacrificés la principale partie est la mort de Phostie. L'oblation et la sanctification qui précèdent sont des dispositions; mais l’accomplissement est la mort, dans laquelle, par l’anéantissement de la vie, la créature rend à Dieu tout l'hommage dont elle est capable, en s’anéantissant devant les yeux de sa majesté, et en adorant sa souveraine existence, qui seule existe réellement. Il est vrai.qu’il y a une autre partie, après la mort de l’hostie, sans laquelle sa mort est inutile; c'est l'acceptation que Dieu fait du sacrifice. C’est ce qui est dit dans l’Écriture : Ef odoratus est Dominus suavitatem ! : « Et Dieu a odoré et reçu l'odeur du sacrifice. » C’est yvéritablement celle-là qui couronne loblation ; mais elle est plutôt une action de Dieu vers la créature, que de la créature envers Dieu, et n'empêche pas que la dernière action de la créature ne soit la mort.

Toutes ces choses ont été accomplies en Jésus-Christ. En entrant au monde. il s’est offert : Obéulit semetipsum per Spiritum sanctum ?. Ingrediens mundum, dixit : Hostiam noluisti.… Tunc dixi: Ecce venio. In capites, etc. « Il s’est offert par le Saint-Esprit. En entrant au monde, Jésus-Christ a dit : « Seigneur, les sacrifices ne te sont point agréables; «mais tu m’as donné un corps.» Lors j’ai dit : « Voici que je viens pour «faire, à Dieu, ta volonté, et ta loi est dans le milieu de mon cœur. » Voilà son oblätion. Sa sanctification a été immédiate de son oblation. Ce sacrifice a duré toute sa vie, et a été accompli par sa mort. « Il a fallu qu’il ait passé par les souffrances, pour entrer en sa gloire‘. Et, quoiqu'il fût Fils de Dieu, il a fallu qu'il ait appris l’obéissance. Mais au jour de sa chair, ayant crié avec grands cris à celui qui le pouvoit sauver de mort, il a été exaucé pour sa révérence. » Et Dieu l’a ressuscité, et envoyé sa gloire, figurée autrefois par le feu du ciel qui tomboit sur les victimes, pour brûler et consumer son corps, et le faire vivre spirituel de la vie de la gloire. C’est ce que Jésus-Christ a obtenu, et qui a été accompli par sa résurrection.

4. Gen., van, 2. — 2. Hébr,, 1x, 14, — 3. Ibid., x, 5. — 4. Luc, xx1v,

Ainsi ce sacrifice étant parfait par la mort de Jésus-Christ, et consommé même en son Corps par sa résurrection, où l’image de la chair du péché a été absorbée par la gloire, Jésus-Christ avoit tout achevé de sa part; il ne restoit que le sacrifice fût accepté de Dieu, que, comme la fumée s’élevoit et portoit l'odeur au trône de Dieu, aussi Jésus-Christ fût, en cet état d’immolation parfaite, offert, porté et reçu au trône de Dieu même : et c’est ce qui a été accompli en l’ascension, en laquelle il est monté, et par sa propre force, et, par la force de son Saint-Esprit qui l’environnoit de toutes parts, il a été enlevé; comme la fumée des victimes, figures de Jésus-Christ, étoit portée en haut par l'air qui la soutenoit, figure du Saint-Esprit : et les Actes des apôtres nous marquent expressément! qu’il fut reçu au ciel, pour nous assurer que ce saint sacrifice accompli en terre à été reçu et acceptable à Dieu, reçu dans le sein de Dieu, où il brûle de la gloire dans les siècles des siècles.

Voilà l’état des choses en notre souverain Seigneur. Considérons-les en nous maintenant. Dès le moment que nous entrons dans l'Église, qui est le monde des fidèles? et particulièrement des élus, où Jésus-Christ entra dès le moment de son incarnation par un privilége particulier au Fils unique de Dieu, nous sommes offerts et sanctifiés. Ce sacrifice se continue par la vie, et s’accomplit à la mort, dans laquelle l’âme quittant véritablement tous les vices, et l'amour de ia terre, dont la contagion l’infecte toujours durant cette vie. elle achève son immolation, et est reçue dans le sein de Dieu.

Ne nous affligeons donc pas comme les païens qui n’ont point d’espérance. Nous n'avons pas perdu mon père au moment de sa mort : nous l'avons perdu, pour ainsi dire, dès qu’il entra dans l’Église par le baptême. Dès lors il étoit à Dieu; sa vie étoit vouée à Dieu: ses actions ne regardoient le monde que pour Dieu. Dans sa mort il s’est totalement détaché des péchés; et c’est en ce moment qu’il a été recu de Dieu, et que son sacrifice a reçu son accomplissement et son couronnement. [la donc fait ce qu'il avoit voué : il a achevé l’œuvre que Dieu lui avoit donnée à faire; il a accompli la seule chose pour laquelle il étoit créé. La volonté de Dieu est accomplie en lui, et sa volonté est absorbée en Dieu. Que notre volonté ne sépare donc pas ce que Dieu à uni; et étouffons ou modérons, par l'intelligence de la vérité, les sentimens de la nature corrompue et déçue qui n’a que les fausses images. et qui trouble par ses illusions la sainteté des sentimens que la vérité et l'Évangiie nous doit donner.

Ne considérons donc plus la mort comme des païens , mais comme les chrétiens, c’est-à-dire avec l'espérance, comme saint Paul l’ordonnes, puisque c’est le privilége spécial des chrétiens. Ne considérons plus un corps comme une charogne infecte, car la nature trompeuse se le figure de la sorte; mais comme le temple inviolable et éternel du Saint-Esprit,

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