‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 12 sur 78 · L Thess., 1v · texte numérisé non relu

L Thess., 1v

2h LETTRE SUR LA MORT

comme la foi l’apprend. Car nous savons que les corps saints sont habités par Le Saint-Esprit jusqu’à la résurrection, qui se fera par la vertu de cet Esprit qui réside en eux pour cet effet. C'est pour cette raison que nous honorons les reliques des morts, et c’est sur ce vrai principe que l’on donnoit autrefois l’eucharistie dans la bouche des morts, parce que, comme on-savoit qu'ils étoient le temple du Saint-Esprit, on croyoit qu'ils méritoient d'être aussi unis à ce saint sacrement. Mais l’Église a changé cette coutume: non pas pour ce que ces corps ne soient pas saints, mais par cette raison que l'eucharistie étant le pain de vie et des vivans , il ne doit pas être donné aux moris.

Ne considérons plus un homme comme ayant cessé de vivre , quoi que la nature suggère; mais comme commençant à vivre. comme la vérité l’'assure. Ne considérons plus son âme comme périe et réduite au néant, mais comme vivifite et unie au souverain vivant : et corrigeons ainsi, par l'attention à ces vérités, les sentimens d'erreur qui sont si empreints en nous-mêmes,et ces mouvemens d'horreur qui sont si naturels à Jhomme.

Pour dompter plus fortement cette horreur, il faut en bien comprendre l'origine; et pour vous le toucher en peu de mots, je suis obligé de vous dire en général quelle est la source de tous les vices et de tous les péchés. C’est ce que j'ai appris de deux très-grands et très-saints personnages. La vérité que couvre ce mystère est que Dieu a créé l’homme avec deux amours, l'un pour Dieu, l’autre pour soi-même; mais avec cette loi, que l'amour pour Dieu seroit infini, c'est-à-dire sans aucune autre fin que Dieu même; et que l’amour pour soi-même seroit fini et rapportant à Dieu.

L'homme en cet état non-seulement s’aimoit sans péché, mais ne pouvoit pas ne point s'aimer sans péché.

Depuis, le péché étant arrivé, l’homme a perdu le premier de ces amours: et l'amour pour soi-même étant resté seul dans cette grande âme capable d’un amour infini, cet amour-propre s’est étendu et débordé dans le vide que l’amour de Dieu a quitté; et ainsi il s’est aïmé seul, et toutes choses pour soi, c’est-à-dire infiniment. Voilà l’origine de l’amour-propre. Il étoit naturel à Adam, et juste en son innocence; mais il est devenu et criminel et immodéré, ensuite de son péché.

Voilà la source de cet amour, et la cause de sa défectuosité et de son excès. Il en est de même du désir de dominer , de la paresse, et des autres. L'application en est aisée. Venons à notre seul sujet. L’horreur de la mort étoit naturelle à Adam innocent, parce que sa vie étant très agréable à Dieu, elle devoit être agréable à l’homme : et la mort étoit horrible lorsqu'elle finissoit une vie conforme à la volonté de Dieu. Depuis, l’homme ayant péché, sa vie est devenue corrompue, son corps et son âme ennemis l’un de l’autre, et tous deux de Dieu. Cet horrible changement ayant infecté une si sainte vie, l’amour de la vie est néanmoins demeuré; et l'horreur de la mort étant restée pareille, ce qui étoit juste en Adam est injuste et criminel en nous.

Voilà l’origine de l'horreur de la mort, et la cause de sa défectuosite. Éclairons donc l'erreur de la nature par la lumière de la foi. L’horreur

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de la mort est naturelle, mais c’est en l’état d’innocence; la mort à la vérité est horrible, maïs c’est quand elle finit une vie toute pure. Il étoit juste de la haïr, quand elle séparoit une âme sainte d’un corps saint : mais il est juste de l’aimer, quand elle sépare une âme sainte d’un corps impur. Il étoit juste de la fuir, quand elle rompoit la paix entre l’âme et le corps; mais non pas quand elle en calme la dissension irréconciliable. Enfin quand elle affligeoit un corps innocent, quand elle ôtoit au corps la liberté d’honorer Dieu, quand elle séparoit de l’Âme un corps soumis et coopérateur à ses volontés, quand elle finissoit tous les biens dont l’homme est capable, il étoit juste de l’abhorrer : mais quand elle finit une vie impure, quand elle Ôôte au corps la liberté de pécher, quand elle délivre l'âme d’un rebelle très-puissant et contredisant tous les motifs de son salut, il est très-injuste d’en conserver les mêmes sentimens.

Ne quittons donc pas cet amour que la nature nous a donné pour la vie, puisque nous l’avons reçu de Dieu; mais que ce soit pour la même vie pour laquelle Dieu nous l’a donné, et non pas pour un objet contraire. En consentant à l'amour qu’Adam avoit pour sa vie innocente, et que Jésus-Christ même a eu pour la sienne, portons-nous à haïr une vie contraire à celle que Jésus-Christ a aimée, et à n’appréhender que la mort que Jésus-Christ a appréhendée, qui arrive à un corps agréable à Dieu; mais non pas à craindre une mort qui, punissant un corps coupable, et purgeant un corps vicieux, doit nous donner des sentimens tout contraires, si nous avons un peu de foi, d'espérance et de charité.

C’est un des grands principes du christianisme, que tout ce qui est arrivé à Jésus-Christ doit se passer dans l’âme et dans le corps de chaque chrétien : que comme Jésus-Christ a souffert durant sa vie mortelle, est mort à cette vie mortelle, est ressuscité d’une nouvelle vie, est monté au ciel, et sied à la droite du Père; ainsi le corps et l'âme doivent souffrir, mourir, ressusciter, monter au ciel, et seoir à la dextre. Toutes ces choses s’accomplissent en l’âme durant cette vie, mais non pas dans le corps. L'âme souffre et meurt au péché dans la pénitence et dans le baptême; l’âme ressuscite à une nouvelle vie dans le même baptême ; l’âme quitte la terre et monte au ciel à l'heure de la mort, et sied à la droite au temps où Dieu l’ordonne. Aucune de ces choses n’arrive dans le corps durant cette vie: mais les mêmes choses s’y passent ensuite. Car, à la mort, le corps meurt à sa vie mortelle; au jugement, il ressuscitera à une nouvelle vie; après le jugement, il montera au ciel, et seoira à la droite. Ainsi les mêmes choses arrivent au corps et à l’âme, mais en différens temps; et les changemens du corps n’arrivent que quand ceux de l’âme sont accomplis, c’est-à-dire à l'heure de la mort : de sorte que la mort est le couronnement de la béatitude de l’âme , et le commencement de la béatitude du corps.

Voilà les admirables conduites de la sagesse de Dieu sur le salut des saints; et saint Augustin! nous apprend sur ce sujet que Dieu en a disposé de la sorte, de peur que si le corps de l’homme fût mort et ressus-

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