‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 44 sur 78 · AVIS DE MM. LES CURÉS DE PARIS · texte numérisé non relu

AVIS DE MM. LES CURÉS DE PARIS

peuples que Dieu a commis à notre garde, sous nosseigneurs les prélats, soient désormais préservés de ce venin mortel qui les porte au relâchement et au libertinage, et que nous puissions tous ensemble louer et bénir le Père des miséricordes, de ce qu’il nous aura donné la force de nous acquitter de notre devoir sans aucune crainte, ni considérations humaines, et de ce qu’il nous aura fait la grâce de contribuer, par ce moyen, au salut de tant d’âmes, qui ont été rachetées par le précieux sang de notre Seigneur Jésus-Christ.

À Paris, le 43 septembre 1656.

Pour les curés de Paris, contre un livre intitulé : « Apologie pour les casuistes, contre les calomnies des jansénistes ,» à Paris, 1657; ef contre ceux qui l'ont composé, imprimé et débité.

Notre cause est la cause de la morale chrétienne : nos parties sont les casuistes qui la corrompent. L'intérêt que nous y avons est celui des consciences dont nous sommes chargés; et la raison qui nous porte à nous élever, avec plus de vigueur que jamais, contre ce nouveau libelle, est que la hardiesse des casuistes augmentant tous les jours , et étant ici arrivée à son dernier excès, nous sommes obligés d’avoir recours aux derniers remèdes, et de porter nos plaintes à tous les tribunaux où nous croirons devoir le faire, pour y poursuivre sans relâche la condamnation et la censure de ces pernicieuses maximes.

Pour faire voir à tout le monde la justice de notre prétention, il n’y a qu’à représenter clairement l’état de l'affaire, et la manière dont les nouveaux casuistes se sont conduits depuis le commencement de leurs entreprises, jusqu’à ce dernier livre qui en est le couronnement ; afin qu’en voyant combien la patience avec laquelle ils ont été jusqu'ici soufferts a été pernicieuse à l’Église, on connoisse la nécessité qu’il y a de n’en plus avoir aujourd’hui. Mais il importe auparavant de bien faire entendre en quoi consiste principalement le venin de leurs méchantes doctrines, à quoi on ne fait pas assez de réflexion.

Ce qu’il y a de plus pernicieux dans ces nouvelles morales, est qu’elles ne vont pas seulement à corrompre les mœurs, mais à corrompre la règle des mœurs; ce qui est d’une importance tout autrement considérable. Car c'est un mal bien moins dangereux et bien moins général d'introduire des déréglemens , en laissant subsister les lois qui les défendent, que de pervertir les lois et de justifier les déréglemens; parce que, Comme la nature de l’homme tend toujours au mal dès sa naissance, et qu’elle n’est ordinairement retenue que par la crainte de la loi, aussitôt que cette barrière est ôtée, la concupiscence se répand sans obstacle; de sorte qu’il n’y a point de différence entre rendre les vices permis, et rendre tous les hommes vicieux.

Et de là vient que l’Église a toujours eu un soin particulier de con-

server inviolablement les règles de sa morale, au milieu des désordres de ceux qu’elle n’a pu empêcher de les violer. Ainsi, quand on y a vu de mauvais chrétiens, on y a yu au même temps des lois saintes qui les condamnoient et les rappeloient à leur devoir; et il ne s’étoit point encore trouvé, avant ces nouveaux casuistes, que personne eût entrepris dans l’Église de renverser publiquement la pureté de ses règles.

Get attentat étoit réservé à ces derniers temps, que le clergé de France appelle «la lie et la fin des,siècles , où ces nouveaux théologiens, au lieu d’accommoder la vie des hommes aux préceptes de Jésus-Christ, ont entrepris d’accommoder les préceptes et les règles de Jésus-Christ aux intérêts , aux passions et aux plaisirs des hommes.» C’est par cet horrible renversement qu'on a vu ceux qui se donnent la qualité de docteurs et de théologiens, substituer à la véritable morale, qui ne doit avoir pour principe que l’autorité divine, et pour fin que la charité, une morale toute humaine, qui n’a pour principe que la raison, et pour fin que la concupiscence et les passions de la nature. C’est ce qu’ils déclarent avec une bardiesst incroyable, comme on le verra en ce peu de maximes qui leur sont les plus ordinaires. Une action, disent-ils, est probable et sûre en conscience, si elle est appuyée sur une raison raisonnable, « ratione rationabili, » ou sur l'autorité de quelques auteurs graves, ou même d’un seul; ou si elle a pour fin un objet honnête. Et on verra ce qu’ils appellent un « objet honnête » par ces exemples qu’ils en donnent. « Il est permis, disent-ils, de tuer celui qui nous fait quelque injure, pourvu qu’on n'ait en cela pour objet que le désir d'acquérir l'estime des hommes, «ad captandam hominum æstimationem.» On peut aller au lieu assigné pour se battre en duel, pourvu que ce soit dans le dessein de ne pas passer pour une poule, mais de passer pour un homme de cœur, « vir et non gallina. » On peut donner de l'argent pour un bénéfice , pourvu qu'on n’ait d'autre intention que l'avantage temporel qui nous en revient, et non pas d’égaler une chose temporelle à une chose spirituelle. Une femme peut se parer, quelque mal qu'il en arrive, pourvu qu’elle ne le fasse que par l’inclination naturelle qu’elle a à la vanité, « ob naturalem fastus inclinationem.» On peut boire et manger tout son soûl sans nécessité, pourvu .que ce soit pour la seule volupté et sans nuire à sa santé, parce que l’appétit naturel peut jouir, sans aucun péché, des actions qui lui sont propres, « licite potest appe- «titus naturalis suis actibus frui. »

On voit, en ce peu de mots, l’esprit de ces casuistes, et comment, en détruisant les règles de la piété, ils font succéder au précepte de Écriture, qui nous oblige de rapporter toutes nos actions à Dieu , une permission brutale de les rapporter toutes à nous-mêmes : c’est-à-dire, qu’au lieu que Jésus Christ est venu pour amortir en nous les concupiscences du vieil homme, et y faire régner la charité de l’homme nouveau, Ceux-ci sont venus pour faire revivre les concupiscences et éteindre l’amour de Dieu, dont ils dispensent les hommes, et déclarent que c'est assez, pourvu qu’on ne le haïsse pas.

Voilà la morale toute charnelle qu’ils ont apportée, qui n’est appuyée que « sur le bras de chair, » comme parle l’Écriture , et dont ils ne dou-

nent pour fondement, sinon que Sanchez, Molina, Escobar, Azor, elc., la trouvent raisonnable ; d’où ils concluent « qu’on peut la suivre en toute sûreté de conscience, et sans aucun risque de se damner. »

C’est une chose étonnante, que la témérité des hommes se soit portée jusqu'à ce point! Mais cela s’est conduit insensiblement et par degrés en cette sorte.

Ces opinions accommodantes ne commencèrent pas par cet excès, mais par des choses moins grossières, et qu'on proposoit seulement comme des doutes. Elles se fortifièrent peu à peu par le nombre des sectateurs, dont les maximes relâchées ne manquent jamais : de sorte qu'ayant déjà formé un corps considérable de casuistes qui les soutenoient, les ministres de l’Église, craignant de choquer ce grand nombre, et espérant que la douceur et la raison seroient capables de ra mener ces personnes égarées, supportèrent ces désordres avec une pa: tience qui a paru par l’événement, non-seulement inutile, mais dommageable : car, se voyant ainsi en liberté d'écrire, ils ont tant écrit en peu de temps, que l'Église gémit aujourd’hui sous cette monstrueuse charge de volumes. La licence de leurs opinions, qui s’est accrue en même mesure que le nombre de leurs livres, les a fait avancer à grands pas dans la corruption des sentimens et dans la hardiesse de les proposer. Ainsi les maximes qu’ils n’avoient jetées d’abord que comme de simples pensées furent bientôt données pour probables; ils passèrent de là à les produire pour sûres en conscience, et enfin pour aussi sûres que les opinions contraires, par un progrès si hardi, qu’enfin les puissances de l'Église commençant à s’en émouvoir, on fit diverses censures de ces doctrines. L’assemblée générale de France les censura en 1642, dans le livre du P. Bauny,, jésuite, où elles sont presque toutes ramassées ; car ces livres ne font que se copier les uns les autres. La Sorbonne les condamna de même: la Faculté de Louvain ensuite; et feu M. l'archevêque de Paris aussi, par plusieurs censures. De sorte qu'il y avoit sujet d’espérer que tant d’autorités jointes ensemble arréteroient un mal qui croissoit toujours. Mais on fut bien éloigné d’en demeurer à ce point : le P. Héreau fit, au collége de Clermont, des lecons si étranges pour permettre l’homicide , et les PP. Flahaut et Le Court en firent de même à Caen de si terribles pour autoriser les duels ; que cela obligea l’Université de Paris à en demander justice au parlement, et à entreprendre cette longue procédure qui a été connue de tout le monde. Le P. Héreau ayant été, sur cette accusation, condamné par le conseil à tenir prison dans le collége des jésuites, avec défenses d'enseigner dorénavant, cela assoupit un peu l’ardeur des casuistes ; mais ils ne faisoient cependant que préparer de nouvelles matières, pour les produire toutes à la fois en un temps plus favorable.

En effet, où vit paroître, un peu après Escobar, le P. Lamy, Mascaregnas, Caramuel et plusieurs autres, tellement remplis des opinions déjà condamnées, et de plusieurs nouvelles plus horribles qu’auparavaut, Que nous, qui, par la connoissance que nous avons de l’intérieur des consciences, remarquions le tort que ces déréglemens y apportoient, nous nous crûmes obligés à nous y opposer fortement. Ce fut pourquoi

nous nous adressâmes, les années dernières, à l'assemblée du clergé qui se tenoit älors, pour y demander la condamnation des principales propositions de ces derniers auteurs, dont nous leur représentàmes un. éxtrait.

Ce fut là que la éhäleur de ceux qui vouloient les défendre parut : ils employèrent les sollicitations les plus puissantes, et toutes sortes de moyens pour en empêcher la censure, ou au moins pour la faire différer, espérant qu’en la prolongeant jusqu’à là fin de l’assemblée, on n’auroit plus le témps d'y travailler. Cela leur réussit en partie; et héanmoins, quelque àrtifice qu'ils y aient apporté, quelques affaires qu'eût l’assemblée sur la fin, et quoique nous n’eussions de notre côté que la seule vérité, qui à si peu de force aujourd’hui, cela ne put empêcher, par la providence de Dieu, que l’assémblée ne résolût de ne point se séparer säns laisser des marques authentiques de son indignation contre ces rélâchernens , et du désir qu’elle avoit éu d'en faire une condamnation solennelle, si le temps lé lui eût permis.

Et pour le faire connoître à tout le monde, ils firent une lettre circulâiré à tous nosseigneurs les prélats du royaume, en leur envoyant le livre de saint Charles, imprimé l’année dernière par leur ordre avec cette lettre, où, pour combattre ces méchantes maximes, ils commencèrent par celle de là probabilité, qui est lé fondement de toutes. Voici leurs térines : « 1 y à longtemps que nous gémissons, avec raison, de voir nos diocèses pour ce point, hon-seulerent au même état que la province dé saint Charles, mais dans un qui est beaucoup. plus déplorable. Car si no$ confesseurs sont plus éclairés que les Siens, il y à grand danger qu'ils ne s’éengagent dans dé certaines opinions moder: nes, qui ont tellement altéré là morale chrétienne et les maximes de l'Évangile, qu’une profonde ignorance seroit beaucoup plus souhaitable qu’une telle science, qui apprend à tenir toutes choses problématiques, et À cherchér des moyens, non pas pour exterminer les mauvaises habitudes des hommes, mais pout les justifier, et pour leur donner l’invention de les satisfaire en conscience.»

Ils viennent ensuite aux accommodemens qu’ils ont établis sur ce principe de la probabilité. « Car, disent-ils, au lieu que Jésus-Christ nous donne ses préceptes et nous laisse ses exemples, afin que ceux qui croient en lui y obéissent et y accommodent leur vie, le dessein de ces auteurs paroît être d’accommoder les préceptes et les règles de Jésus- Christ aux intérêts, aux plaisirs et aux passions des hommes : tant ils se montrent ingénieux à flatter leur avarice et leur ambition par des ouvertures qu'ils leur donnent pour se venger de leurs ennemis, pour prêter leur argent à usure, pour entrer dans les dignités ecclésiastiques par toutes sortes de voies, et pour conserver le faux honneur que le monde a établi par des voies toutes sanglantes! » Et après avoir traité de ridicule la méthode des casuistes de bien diriger l'intention, ils condamnent fortement l'abus qu'ils font des sacremens.

Enfin, pour témoigner à toute l’Église que ce qu'ils ont fait étoit peu au prix de ce qu'iis eussent voulu faire, s’ils en eussent eu le pouvoir, ils finissent en cette sorte : « Plusieurs curés de la ville de Paris et des au-

tres villes principales de ce royaume, par les plaintes qu’ils nous ont faites de ces désordres, ävec la permission de MM. leurs prélats, et par les conjurations d’y apporter quelque remède, ont encore augmenté notre zèle et redoublé notre douleur; s’ils se fussent plus tôt adressés à notre ässemblée qu’ils n’ont fait, nous eussions examiné, avec un soin très-exact, toutes les propositions nouvelles des casuistes dont ils nous ont donné les extraits, et prononcé un jugement solennel qui eût arrêté le cours de cette peste des consciences. Mais ayant manqué de loisir pour faire cet examen avec toute là diligence ét l'exactitude que demandoit l'importance du sujet, nous avons cfu que nous ne pouvions, pour le présent, apporter un meilleur remède à un désordre si déplorable, que de faire imprimer, aux dépens du clergé, les instructions dressées par saint Charles Borromée, pour apprendre à ces confesseurs de quelle facon ils doivent se condüire en l'administration du sacrement de pénitence, et de les envoyer à tous MM. les évêques du royaume. »

Les sentimens de nosseigneurs lés évêques ayant paru par là d'autant plus visiblèment, qu'on ne peut douter que ce ne soit la seule force de la vérité qui les a obligés à parler de cétte sorte, nous croyions que les auteurs de ces nouveautés seroient désormais plus retenus ; et qu'ayant vu tous les curés des principales villes de France et nosseigneurs leurs prélats unis à condamner leur doctrine, ils demeureroienit à l'avenir en repos, et qu'ils s’estimeroient bien heureux d’avoir évité une censure telle qu’ils l’avoient méritée, et aussi éclatante due les excès qu'ils avoient commis contre l'Église.

Les choses étoient en cet état, et nous ne pensions plus qu’à instruire päisiblement nos peuples des maximes pieuses et chrétiennes, sans crainte d’y être troublés, lorsqu'on a vu paroître ce nouveau livre dont il s’agit aujourd’hui; livre qui, étant l'apologie de tous les casuistes, contient seul autant que tous les autres ensemble, et reuouvelle toutes les propositions condamnées avec un scandale et une témérité d'autant plus digne de censure, qu’on l’ose produire après tant de censures méprisées, et d'autant plus punissable, qu'on doit reconnoître, par l'inutilité des remèdes dont on a usé jusqu'ici, la nécessité qu’il y a d’en employer de plus puissans pour arrêter, une fois pour toutes, un mal si dangereux et si rebelle.

Nous venons maintenant aux raisons particulières que nous avons de poursuivre la condamnation de ce libelle. Il ÿ en à plusieurs bien considérables, dont la première est là hardiesse tout extraordinaire dont on soutient. dans ce livre les plus abominables propositions des casuistes : car ce n’est plus avec déguisement qu’on y agit; on ne s’y défend plus comme autrefois, en disant que ce sont des propositions qu’on leur impute ; ils agissent ici plus ouvertement; ils les avouent et les soutiennent en même temps, comme sûres en conscience, « et aussi sûres, disentils, que les opinions contraires. Ii est vrai, dit ce livre en cent endroits, que les casuistes tiennent ces maximes; mais il est vrai aussi qu'ils ont raison de les tenir. » Il va même quelquefois au delà de ce qu’on leur avoit reproché. « En effet, dit-il, nous soutenons cette proposition qu’on blâme si fort, et les casuistes vont encore plus avant. »

Et ainsi il n’y a plus icide question de fait ; il demeure d’accord de tout; il confesse que, selon les casuistes, 47 n’y a plus d'usure dans les contraits les plus usuraires, par le moyen qu’il en donne pages 119, 189. 190 , 191, etc. Les bénéficiers seront exempts de simonie, quelque trafic qu'ils puissent faire, en dirigeant bien leur intention (p. 109). Les blasphèmes, les parjures, les impuretés, « et enfin tous les crimes contre le Décalogue, ne sont plus péchés, si on les commet par ignorance , ou par emportement et passion (p. 47, 50).» « Les valets peuvent voler leurs maîtres pour égaler leurs gages à leurs peines ,» selon le P. Bauny, qu’il confirme (p. 143). « Les femmes peuvent prendre de l’argent à leurs maris pour jouer (p. 269). Les juges ne sont pas obligés à restiluer ce qu'ils auroient reçu pour faire une injustice (p. 211). On ne sera point obligé de quitter les occasions et les professions où l’on court risque de se perdre, si on ne le peut facilement (p. 86). On recevra dignement l’absolution et l’eucharistie, sans avoir d’autre regret de ses péchés que pour le mal temporel qu’on en ressent (p. 287 et 288). On pourra, sans crime, Calomnier ceux qui médisent de nous, en leur imposant des crimes que nous savons être faux » (p. 225, 226 et 227).

Enfin tout sera permis, la loi de Dieu sera anéantie, et la seule raison naturelle deviendra notre lumière en toutes nos actions, et même pour discerner quand il sera permis aux particuliers de tuer leur prochain, ce qui est la chose du monde la plus pernicieuse, et dont les conséquences sont les plus terribles. « Qu’on me fasse voir , dit-il (p.158, etc.), que nous ne devons pas nous conduire par la lumière naturelle, pour discerner quand il est permis ou défendu de tuer son prochain.» Et pour confirmer cette proposition : « Puisque les monarques se sont servis de la seule raison naturelle pour punir les malfaiteurs, ainsi la même raison naturelle doit servir pour juger si une personne particulière peut tuer celui qui l’attaque, non-seulement en sa vie, mais en son honneur et en son bien. » Et pour répondre à ce que la loi de Dieu le défend, il dit au nom de tous les casuistes : « Nous croyons avoir raison d’exempter de ce commandement de Dieu ceux qui tuent pour conserver leur honpeur, leur réputation et leur bien. »

Si on considère les conséquences de cette maxime, que « c’est à la raison naturelle à discerner quand il est permis ou défendu de tuer son prochain, » et qu’on y ajoute les maximes exécrables des docteurs trèsgraves, qui, par leur raison naturelle, ont jugé qu’il étoit permis de commettre d’étranges parricides contre les personnes les plus inviolables, en de certaines occasions, on verra, que si nous nous taisions après cela, nous serions indignes de notre ministère; que nous serions les ennemis, et non pas les pasteurs de nos peuples; et que Dieu nous puniroit justement d’un silence si criminel. Nous faisons donc notre devoir en avertissant les peuples et les jugés de ces abominations ; et nous espérons que les peuples et les juges feront le leur, les uns en les évitant, et les autres en les punissant comme l'importance de la chose le mérite.

Mais ce qui nous presse encore d’agir en cette sorte, est qu’il ne faut pas considérer ces propositions comme étant d’un livre anonyme et sans

POUR LES CURÉS DE PARIS. ont

autorité, mais comme étant d'un livre soutenu et autorisé par un corps très-considérable. Nous avons douleur de le dire, car, quoique nous rayons jamais ignoré les premiers auteurs de ces désordres, nous n’avons pas voulu les découvrir néanmoins; et nous ne le ferions pas encore, s’ils ne se découvroient eux-mêmes, et s’ils n’avoient affecté de se faire connoître à tout le monde. Mais, puisqu'ils veulent qu’on le sache , ilnous seroit inutile de le cacher, puisque c’est chez eux-mêmes qu’ils ont fait débiter ce libelle ; que c’est dans le collége de Clermont que s’est fait ce trafic scandaleux; que ceux qui y ont porté leur argent, en ont rapporté autant qu’ils ont voulu d’Apologies pour les casuistes ; que ces pères les ont portées chez leurs amis à Paris et dans les provinces ; que le P. Brisacier, recteur de leur maison de Rouen, les a distribuées; qu’il a fait lire cet ouvrage en plein réfectoire, comme une pièce d’édification et de piété; qu’il a demandé permission de le réimprimer à l’un des principaux magistrats; que les jésuites de Paris ont sollicité deux docteurs de Sorbonne pour en avoir l’approbation; qu’ils en ont demandé le privilège à M. le chancelier ; puisque enfin ils ont levé le masque, et qu’ils ont voulu se faire connoître en tant de manières, il est temps que nous agissions, et que, puisque Les jésuites se déclarent publiquement les protecteurs de l’Apologie des casuistes, les curés s’en déclarent publiquement les dénonciateurs. Il faut que tout le monde sache que, comme c’est dans le collége de Clermont qu’on débite ces maximes pernicieuses, C’est aussi dans nos paroisses qu’on enseigne les maximes chrétiennes qui y sont opposées, afin qu’il n'arrive pas que les personnes simples, entendant publier si hautement ces erreurs par une compagnie si nombreuse, et ne voyant personne s’y opposer, les prennent pour des vérités, et s’y laissent insensiblement surprendre; et que le jugement de Dieu s’exerce sur les peuples et sur leurs pasteurs, selon la doctrine des prophètes, qui déclarent, contre ces nouvelles opinions, que les uns et les autres périront : les uns, faute d’avoir reçu les instructions nécessaires ; et les autres, faute de les avoir données.

Nous sommes donc dans une obligation indispensable de parler en cette rencontre; mais ce qui l’augmente encore beaucoup, est la manière injurieuse dont les auteurs de cette Apologie y déchirent notre ministère; car ce livre n’est proprement qu’un libelle diffamatoire contre les curés de Paris et des provinces, qui se sont opposés à leurs désordres. C’est une chose étrange de voir comment ils y parlent des extraits que nous présentâmes au clergé de leurs plus dangereuses propositions, et qu’ils ont la hardiesse de nous traiter pour ce sujet (p. 5 et 311) « d’ignorans, de factieux, d’hérétiques, de loups et de faux pasteurs! »— «Il est bien sensible à la compagnie des jésuites, disent-ils (p. 31), de voir que les accusations se forment contre elle par des ignorans qui ne méritent pas d’être mis au nombre des chiens qui gardent le le troupeau de l’Église, qui sont pris de plusieurs pour les vrais pasteurs, et sont suivis par les brebis qui se laissent conduire par ces loups. »

Voilà le comble de l’insolence où les jésuites ont élevé les casuistes; après avoir abusé de la modération des ministres de l’Église pour in-

troduire leurs opinions impies, ils sont aujourd’hui arrivés à vouloir chasser du ministère de l’Église ceux qui refusent d’y conséntir.

Cette entreprise séditieuse et schismatique, par laquelié on essaye de jeter la division entre le peuple et ses pasteurs légitimes, en l'incitant à les fuir comme de faux pasteurs et des loups, par cette seule raison qu’ils s'opposent à une morale toute impure , est d'une telle importance dans l’Église, que nous ne pourrions plus y servir avec utilité, si cette insolence n’étoit réprimée. Car enfin il faudroit renoncer à nos charges et abandonner nos églises, si, au milieu de tous les tribunaux chrétiens rétablis pour maintenir en vigueur les règles évangéliques , il ne nous étoit permis, sans être diffamés comme des loups et de faux pasteurs, de dire à ceux que nous sommes obligés d’instruire, que C’est toujours un crime de calomnier son prochain; qu'il est plus sûr, en conscience, de tendre l’autre joue après avoir reçu un soufflét, que de tuer celui qui s'enfuit après l'avoir donné; que le duel est toujours un crime , et que c’est une fausseté horrible de dire que « c’est à la raison naturelle de discerner quand il est permis ou défendu de tuer son prochain.» Si nous n'avons la liberté de parler en cette sorte, sans qu'on voie incontinent paroître des livres soutenus publiquement par le corps des jésuites, qui mous traitent de factieux, d’ignorans et de faux pasteurs, il nous est impossible de gouverner fidèlement les troupeaux qui nous sont commis.

Il n’y a point de lieu, parmi les infidèles et les sauvages, où il ne soit permis de dire que la calomnie est un crime, et qu'il n’est pas permis de tuer son prochain pour la seule défense de son honneur; iln’y a que les lieux où sont les jésuites, où l’on n'ose parler ainsi. Il faut permettre les calomnies, les homicides et la profanation des sacremens, ou s’exposer aux effets de leur vengeance. Cependant nous sommes ordonnés de Dieu pour porter ses commandemens à son peuple, et nous n’oserons lui obéir sans ressentir la fureur de ces casuistes de chair et de sang | En quel état sommes-nous donc réduits aujourd'hui! Malheur sur nous, dit l'Écriture, si nous n’évangélisons! et malheur sur nous, disent ces hommes, si nous évangélisons! La colère de Dieu nous menace d’une part, et l'audace de ces hommes de l’autre, et nous met dans la nécessité, ou de devenir en effet de faux pasteurs et des loups, ou d’être déchirés comme tels par trente mille bouches qui nous décrient.

C'est là le sujet de nos plaintes; c’est ce qui nous oblige à demander justice pour nous et pour la morale chrétienne, dont la cause nous est commune, et à redoubler notre zèle pour la défendre, à mesure qu’on augmente les efforts pour l’opprimer. Elle nous devient d'autant plus chère, qu’elle est plus puissamment combattue, et que nous sommes plus seuls à la défendre; et dans la joie que nous avons que Dieu daigne se servir de notre foiblesse pour y contribuer, nous osons lui dire, avec celui qui étoit selon son cœur : «Seigneur, il est temps que vous agissiez, ils ont dissipé votre loi; c’est ce qui nous engage encore plus à aimer tous vos préceptes, et qui nous donne plus d’aversion pour toutes les voies de J’iniquite. »

C’est cependant une chose déplorable de nous voir abandonnes et traités avec tant d’outrages par ceux dont nous devrions le plus attendre de secours : de sorte que nous ayons à combattre les passions des hommes, non-seulement accompagnées de toute l’impétuosité qui leur est naturelle, mais encore enflées et soutenues par l’approbation d’un si grand corps de religieux : et qu’au lieu de pouvoir nous servir de leurs instructions pour corriger les égaremens des peuples, nous soyons obligés de nous servir de ce qui reste de sentiment de piété dans les peuples pour leur faire abhorrer l’égarement de ces pères!

Voilà où nous en sommes aujourd'hui; mais nous espérons que Dieu inclinera le cœur de ceux qui peuvent nous rendre justice, à prendre en main notre défense, et qu’ils y seront d'autant plus portés, qu’on les rend eux-mêmes complices de ces corruptions. On y comprend le pape, les évêques et le parlement, par cette prétention extravagante, que les auteurs de ce libelle établissent en plusieurs pages, comme une chose très-constante : « Que les bulles des papes contre les cinq propositions sont une approbation générale de la doctrine des casuistes.» Ge qui est la chose du monde la plus injurieuse à ces bulles , et la plus impertinente en elle-même, puisqu'il n’y a aucun rapport de l’une de ces matières à l’autre. Tout ce qu’il y a de commun entre ces cinq propositions et celles des casuistes, est qu’elles sont toutes hérétiques; car, comme il y a des hérésies dans la foi, il y a aussi des hérésies dans les mœurs, selon les Pères et les conciles, et qui sont d'autant plus dangereuses, qu’elles sont conformes aux passions de la nature, et à ce malheureux fonds de concupiscence dont les plus saints ne sont pas exempts. Nous croyons donc que ceux qui ont tant témoigné de zèle contre les propositions condamnées, n’en auront pas un moindre en cette rencontre, puisque le bien de l’Église, qui a pu être leur seul objet, est ici d’autant plus intéressé, qu’au lieu que l’hérésie des cinq propositions n’est entendue que par les seuls théologiens, et que personne n’ose les soutenir, il se trouve ici, au contraire, que les hérésies des casuistes sont entendues de tout le monde, et que les jésuites les soutiennent publiquement.

Des curés de Paris, pour soutenir celui par éux présenté à MM. les vicaires généraux, pour demander là censure de «l’Apoloÿie des casuistés , » contre un écrit intitulé : « Réfütation dés Cülomnies nouvellement publiées par les auteurs d'un Factum sous le not de MM. les curés de Paris, ete.»

Après la dénonciation solennelle que noùs avons faite, avec tant de justice et de raison, devant le tribunal ecclésiastique, de PApologié des casuistes, dont nous avons découvert les plus pernicieuses maximes et les étranges égaremens, qui ont rempli d'horreur tous ceux à qui Dieu a donné quelque amour pour ses vérités, il y avoit lieu d'espérer que ceux qui s’étoient engagés à la défendre, par un désir immodéré de sou-

tenir leurs auteurs les plus relâchés, dont ce livre n’est qu'un extrait fidèle, répareroient, par leur humilité et par leur silence, le tort qu’ils s’étoient fait auprès de toutes les personnes équitables, par leur témérité et par leur aveuglement.

Mais nous venons de voir que rien n’est capable de réprimer leurs excès. Au lieu de se taire, ou de n’ouvrir la bouche que pour désavouer des erreurs si insoutenables et si visiblement opposées à la pureté de VÉvangile, ils viennent de produire un écrit où ils soutiennent toutes ces erreurs, et où ils déchirent, de la manière du monde la plus outrageuse, le Factum que nous avons fait contre la doctrine corrompue.

C'est ce qui nous oblige à nous élever de nouveau contre cette nouvelle hardiesse, afin qu’on ne puisse pas reprocher à notre siècle que les ennemis de la morale chrétienne aient été plus ardens à l’attaquer, que les pasteurs de l’Église à la défendre; et qu’il n'arrive pas que pendant que les peuples se reposent sur notre vigilance, nous demeurions nousmêmes dans cet assoupissement que l’Écriture défend si sévèrement aux pasteurs.

Cet écrit, qui vient d’être publié contre notre Factum, est un nouveau stratagème des jésuites, qui s’y sont nommés, et qui, pour se donner la liberté de le déchirer, sans paroître toutefois offenser nos personnes, disent qu’ils ne le considèrent pas comme venant de nous, mais comme une pièce qu’on nous suppose.

Et encore qu’il ait été fait par nous, examiné et corrigé par huit de nos députés à cette fin, approuvé dans l’assemblée générale de la compagnie, imprimé en notre nom, présenté par nous juridiquement à MM. les vicaires généraux, distribué par nous-mêmes dans nos paroisses, et avoué en toutes les manières possibles, comme il paroît par les registres de notre assemblée des 7 janvier, 4 février et 1er avril 1658 ; il leur plaît toutefois de dire que nous n’y avons point de part; et, sur cette ridicule supposition, ils traitent les auteurs du Factum avec les termes les plus injurieux dont la vérité puisse être outragée, et nous donnent au même temps les louanges les plus douces dont la simplicité puisse être surprise.

Ainsi ils onf bien changé de langage à notre égard. Dans l’Apologie des casuistes, nous étions « de faux pasteurs ; » ici nous sommes « de véritables et dignes pasteurs.» Dans l’Apologie, ils nous haïssoient comme «des loups ravissans ; » ici ils nous aiment comme «des gens de piété et de vertu. » Dans l’Apologie, ils nous traitoient « d’ignorans ; » ici nous sommes « des esprits éclairés et pleins de lumière. » Dans l’Apologie, ils nous traitoient « d’hérétiques et de schismatiques ;» ici « ils ont en vénération non-seulement notre caractère, mais aussi nos personnes. » Maïs, dans l’un ei l’autre ouvrage, il y a cela de commun, qu’ils défendent, comme la vraie morale de l’Église, cette morale corrompue. Ce qui fait voir que leur but n’étant autre que d'introduire leur pernicieuse doctrine, ils emploient indifféremment, pour y arriver, les moyens qu'ils y jugent les plus propres; et qu’ainsi ils disent de nous que nous sommes des loups ou de légitimes pasteurs, selon qu’ils le jugent plus utile pour autoriser ou pour défendre leurs erreurs : de sorte que le

changement de leur style n’est pas l’effet de la conversion de leur cœur,

mais une adresse de leur politique, qui leur fait prendre tant de diffé-

rentes formes en demeurant toujours les mêmes, c’est-à-dire toujours ennemis de la vérité et de ceux qui la soutiennent.

Car il est certain qu’ils ne sont point en effet changés à notre égard , et que ce n’est pas nous qu’ils louent, mais qu’au contraire c’est nous qu’ils outragent, puisqu'ils ne louent que des curés qui n’ont point de part au Factum, ce qui ne touche aucun de nous, qui l’y æwons tout entière; et qu'ils en outragent ouvertement les auteurs et les approbateurs, ce qui nous touche tous visiblement : et ainsi tout le mal qu’ils semblent ne pas dire de nous comme curés , ils le disent de nous comme auteurs du Factum, et ils ne parlent avantageusement de nous, en un sens, que pour avoir la liberté de nous déchirer plus injurieusement en Pautre.

C’est un artifice grossier, et une manière d’offenser plus lâche et plus

piquante, que si elle étoit franche et ouverte; et cependant ils ont la témérité d’en user, non-seulement contre nous. mais encore contre ceux que Dieu a établis dans les plus éminentes dignités de son Église; car ils traitent de même la lettre circulaire que nosseigneurs les prélats de l’assemblée du clergé ont adressée à tous nosseigneurs les évêques de France, pour préserver leurs diocèses de la corruption des casuistes : et ils disent de cette lettre (p. 7), que c’est «une pièce subreptice, sans aveu, sans ordre et sans autorité, » quoiqu’elle soit véritablement publiée par l’ordre des prélats de l’assemblée , composée par eux-mêmes, approuvée par eux, imprimée par leurs commandemens chez Vitré, imprimeur du clergé de France, avec les Instructions de saint Charles et l'extrait du procès-verbal du 1°* février 1657, où ces prélats condamnent les relâchemens de ces casuistes, et se plaignent si fortement « qu’on voit avancer en ce temps des maximes si pernicieuses et si contraires à celles de l'Évangile, et quivont à la destruction de la morale chrétienne.»

Mais quoi! cette lettre n’approuve pas la doctrine des casuistes : c’en est assez pour être traitée par les jésuites de fausse et de subreptice, quelque authentique qu’elle soit, et quelque vénérable que puisse être la dignité de ceux de qui elle part. Qui ne voit par là qu’ils veulent, à quelque prix que ce soit, être hors des atteintes et des corrections des ministres de l’Église, et qu’ils ne les reconnoissent qu’en ce qui leur est avantageux, comme s'ils tenoient la place de Dieu, quand ils leur sont favorables, et qu’ils cessassent de la tenir, quand ils s’opposent à leurs excès? Voilà la hardiesse qui leur est propre. Parce qu’ils se sentent assez puissamment soutenus dans le monde pour être à couvert des justes châtimens qu’on feroit sentir à tout autre qu’à eux. s’il tomboit en de bien moindres fautes; c’est de là qu’ils prennent la licence de ne recevoir de l’Église que ce qu’il leur plaît. Car qu'est-ce autre chose de dire comme ils font : « Nous honorons nosseigneurs les prélats, et tout ce qui vient d'eux; mais pour cette lettre circulaire, envoyée par leur ordre et sousleur nom à tous les prélats de France contre nos casuistes, nous ne l’honorons point, et la rejetons, au contraire, comme une pièce fausse, sans aveu et sans autorité : et nous avons de même de la véné-

126 g SECOND FACTUM

ration pour MM. les curés de Paris; mais pour ce Factum imprimé sous leur nom, qu'ils ont présenté à MM. les vicaires généraux, nous déclarons que c'est un écrit scandaleux, et que ceux qui l’ont fait sont des séditieux, des hérétiques et des schismatiques ?» Qu'est-ce à dire autre chose de parler ainsi, sinon de faire connoître qu’ils honorent les ministres de l’Église quand ils ne les troublent point dans leurs désordres; mais que, quand ils osent l’entreprendre, ils leur font sentir par leurs mépris, par leurs calomnies et par leurs outrages, ce que c'est que de les attaquer ?

Ainsi il leur sera permis de tout dire; et les prélats et les pasteurs n’oseront jamais les contredire sans être incontinent traités d’hérétiques et de factieux, ou en leurs personnes, ou en leurs ouvrages | Ils auront vendu dans leur collége et semé dans toutes nos paroisses l’exécrable Apologie des casuistes, et nous n’oserons faire un écrit pour servir d’antidote à un venin si mortel!

Ils auront mis le poignard et le poison entre les mains des furieux et des vindicatifs, en déclarant en propres termes : « que les particuliers ont droit, aussi bien que les souverains, de discerner par la seule lumière de la raison, quand il sera permis ou défendu de tuer leur pro-. chain; » et nous n’oserons déférer aux juges ecclésiastiques ces maximes meurtrières, et leur représenter, par un Factum, les monstrueux effets de cette doctrine sanguinaire |

Ils auront donné indifféremment à tous les hommes ce droit de vie et de mort, qui est le plus illustre avantage des souverains ; et nous n’oserons avertir nos peuples que c’est une fausseté horrible et diabolique de dire qu’il leur soit permis de se faire justice à eux-mêmes, et principalement quand 11 y va de la mort de leurs ennemis; et que bien loin de pouvoir tuer en sûreté de conscience, par une autorité particulière et par le discernement de la raison naturelle, on ne le peut jamais, au contraire, que par une autorité et par une lumière divine |

Ils auront mis en vente toutes les dignités de l’Église, et ouvert l’entrée de la maison de Dieu à tous les simoniaques, par la distinction imaginaire de motif et de prix; et nous n’oserons publier qu’on ne peut entrer sans crime dans le ministère de l’Église que par l'unique porte, qui est Jésus-Christ, et que ceux qui veulent que l'argent donné comme motif en soit une autre, ne font pas une véritable porte par où puissent entrer de légitimes pasteurs, mais une véritable brèche, par où il n’entre que des loups, non pas pour paître, mais pour dévorer le troupeau qui lui est si cher!

Ils auront exempté de crime les calomniateurs, et permis, par l’autorité de Dicastillus, leur confrère, et de plus de vingt célèbres jésuites, « d'imposer de faux crimes contre sa conscience propre, pour ruiner de réputation ceux qui veulent nous en ruiner nous-mêmes; » ils auront permis aux juges « de retenir ce qu’ils auront reçu pour faire une injustice; » aux femmes, « de voler leurs maris; » aux valets, « de voler leurs maîtres ; » aux mères, « de souhaiter la mort de leurs filles quand elles ne peuvent les marier; » aux riches, « de ne rien donner de leur superflu ; » aux voluptueux, « de boire et de manger tout leur soûl

pour la seule volupté, et de jouir des contentemens des sens comme de choses indifférentes; » à ceux qui sont dans les occasions prochaines des plus damnables péchés, & d'y demeurer, quand ils n’ont pas facilité de les quitter; » a ceux qui ont vieilli dans l'habitude des vices les plus énormes, « de s'approcher des sacremens, quoique avec une résolution si foible de changer de vie, qu’ils croient eux-mêmes qu'ils sont pour retomber bientôt dans leurs crimes, et sans autre regret de les avoir commis que pour le seul mal temporel qui leur en esf arrivé; » enfin, ils auront permis aux chrétiens tout ce que les juifs, les paiïens, les mahométans et les barbares auroient en exécration; ils auront répandu dans l’Église les ténèbres les plus épaisses qui soient jamais sorties du puits de l’abîme | Et nous n’oserons faire paroître, pour les dissiper, le moindre rayon de la lumière de l'Évangile, sans que la société en corps s'élève et déclare : que ce ne peuvent être que des séditieux et des hérétiques qui parlent de la sorte contre leur morale; que leur doctrine «étant la vraie doctrine de la foi, ils sont obligés en conscience, quelque dévoués qu’ils soient aux souffrances et à la croix, de décrier les factieux et les schismatiques qui l’attaquent; » qu’en cela ils ne parlent pas contre nous, parce que nous avons {rop de piété pour être auteurs d’une pièce qui les combat; et qu’autrement nous serions coupables de troubler la paix et la tranquillité de l’Église, en les inquiétant dans la libre publication de leurs doctrines |

C’est ainsi qu'ils essayent de nous décrier comme des adversaires de la tranquillité publique. « Qui pourroit croire, disent-ils, que MM. Les curés, qui, par le devoir de leurs charges, sont les médiateurs de la paix entre les séculiers, soient les auteurs d'un écrit qui veut jeter le schisme et la division entre eux et les religieux ? » Et dans la suite : « L'esprit de Dieu et la piété chrétienne est-elle aujourd'hui réduite à porter les disciples de l’Agneau à s’entre-manger comme des loups ? » Et ainsi ils font de grands discours pour montrer qu’ils veulent la paix, et que c’est nous qui la troublons.

Que l'insolence a de hardiesse, quand elle est flattée par l'impunité ; et que la témérité fait en peu de temps d’étranges progrès, quand elle ne rencontre rien qui réprime sa violence ! Ces casuistes, après avoir troublé la paix de l’Église par leurs horribles doctrines, qui vont à la destruction de la doctrine de Jésus-Christ, comme disent nos seigneurs les évêques, accusent maintenant ceux qui veulent rétablir la doctrine de Jésus-Christ, de troubier la paix de l’Église. Après avoir semé le désordre de toutes parts, par la publication de leur détestable morale, ils traitent de perturbateurs du repos public ceux qui ne se rendent pas complaisans à leurs desseins , et qui ne peuvent souffrir que ces pharisiens de la loi nouvelle, comme ils se sont appelés eux-mêmes, établissent leurs traditions humaines sur la ruine des traditions divines.

Mais c'est en vain qu'ils emploient cet artifice. Notre amour pour la paix a assez paru par la longueur de notre silence. Nous n'avons parlé que quand nous n’eussions pu nous taire sans crime. Ils ont abusé de cette paix pour introduire leurs damnables opinions, et ils voudroien maintenant en prolonger la durée, pour les affermir de plus en plus,

Mais les vrais enfans de l’Église savent bien discerner la véritable paix que le Sauveur peut seul leur donner, et qui est inconnue au monde, d’avec cette fausse paix que le monde peut bien donner, mais qui est en horreur au Sauveur du monde. Ils savent que la véritable paix est celle qui conserve la vérité en la possession de la croyance des hommes, et que la fausse paix est celle qui conserve l’erreur en possession de la crédulité des hommes; ils savent que la véritable paix est inséparable de la vérité, qu’elle n’est jamais interrompue aux yeux de Dieu par les disputes qui semblent l’interrompre quelquefois aux yeux des hommes, quand l’ordre de Dieu engage à défendre ses vérités injustement attaquées, et que ce qui seroit alors une paix devant les hommes seroit une guerre devant Dieu. Ils savent aussi que, bien loin de blesser la charité par ces corrections, on blesseroïit la charité en ne les faisant pas, parce que la fausse charité est celle qui laisse les méchans en repos dans les vices, au lieu que la véritable charité est celle qui trouble ce malheureux repos; et qu’ainsi, au lieu d’établir la charité de Dieu par cette douceur apparente, ce seroit la détruire, au contraire, par une indulgence criminelle, comme les saints Pères nous l’apprennent par ces paroles : « Hæc charitas destruit charitatem.» Aussi c’est pour cela que l'Écriture nous enseigne que Jésus-Christ est venu apporter au monde, non-seulement la paix, mais aussi l’épée et la division, parce que toutes ces choses sont nécessaires chacune en leur temps pour le bien de la vérité, qui est la dernière fin des fidèles; au lieu que la paix et la guerre n’en sont que les moyens, et ne sont légitimes qu’à proportion de l’avantage qui en revient à la vérité. Ils savent que c’est pour cela que l’Écriture dit « qu’il y a un temps de paix et un temps de guerre, » au lieu qu’on ne peut pas dire qu’il y a un temps de vérité et un temps de mensonge; et qu’il est meilleur qu’il arrive des scandales, que non pas que la vérité soit abandonnée, comme disent les saints Pères de l'Église.

Il est donc indubitable que les personnes qui prennent toujours ce prétexte de charité et de paix pour empêcher de crier contre ceux qui détruisent la vérité, témoignent qu’ils ne sont amis que d’une fausse paix, et qu’ils sont véritablement ennemis, et de la véritable paix, et de la vérité. Aussi c’est toujours sous ce prétexte de paix que les persécuteurs de l’Église ont voilé leurs plus horribles violences, et que les faux amis de la paix ont consenti à l’oppression des vérités de la religion et des saints qui les ont défendues.

C'est ainsi que saint Athanase, saint Hilaire et d’autres saints évêques de leur temps ont été traités de rebelles, de factieux, d’opiniâtres, et d’ennemis de la paix et de l’union; qu’ils ont été déposés, proscrits et abandonnés de presque tous les fidèles, qui prendient pour un violement de la paix le zèle qu’ils avoient pour la vérité. C’est ainsi que le saint et fameux moine Étienne étoit accusé de troubler la tranquillité de l'Église par les trois cent trente évêques qui vouloient ôter les images des églises, ce qui étoit un point qui assurément n’étoit pas des plus importans pour le salut; et néanmoins parce qu’on ne doit jamais relächer les moindres vérités sous prétexte de la paix, ce saint religieux

leur résista en face, et ce fut pour ce sujet qu'il fut enfin condamné, comme on voit dans les Annales de Baronius (ann. 754).

C’est ainsi que les saïnts patriarches et les prophètes ont été accusés, cnrme fut Élie, de troubler le repos d'Israël, et que les apôtres et Jésus-Christ même ont été condamnés comme des auteurs de trouble et de dissension, parce qu'ils déclaroient une guerre salutaire aux passions corrompues, et aux funestes égaremens des pharisiens hypocrites et des prêtres superbes de la synagogue. Et c’est enfin ce que l'Écriture nous représente généralement, lorsque , faisant la description de ces faux docteurs, qui appellent divines les choses qui sont diaboliques, comme les casuistes font aujourd’hui de leur morale, elle dit dans la Sagesse (chap. xiv), qu’ils donnent aussi le nom de paix à un renversement si déplorable. « L’égarement des hommes, dit le sage, va jusqu’à cetexcès, qu’ils donnent le nom incommunicable de la Divinité à ce qui n’en a pas l'essence, pour flatter les inclinations des hommes, et se rendre complaisans aux volontés des princes et des rois; et ne se contentant pas d’errer ainsi touchant les choses divines, et de vivre dans cette erreur qui est une véritable guerre, ils appellent paix un état si rempli de troubles et de désordres : In magno viventes inscientiæ bello tot et tanta mala pacem appellant. »

C’est donc une vérité capitale de notre religion, qu’il y a des temps où il faut troubler cette possession de l'erreur que les méchans appellent paix ; et on ne peut eu douter, après tant d’autorités qui le confirment. Or, s’il y en eut jamais une occasion et une nécessité indispensable, examinons si ce n’est pas aujourd’hui qu’elle presse et qu’elle contraint d'agir.

Nous voyons la plus puissante compagnie et la plus nombreuse de Église, qui gouverne les consciences presque de tous les grands, liguée et acharnée à soutenir les plus horribles maximes qui aient jamais fait gémir l’Église. Nous les voyons, malgré tous les avertissemens charitables qu’on leur a donnés en public et en particulier, autoriser opiniâtrément la vengeance, l’avarice, la volupté . le faux honneur, l’amourpropre, et toutes les passions de la mature corrompue, la profanation des sacremens, l’avilissement des ministres de l'Église et le mépris. des anciens Pères, pour y substituer les auteurs les plus ignorans et les plus aveugles; et cependant ce débordement de corruption étant prêt à submerger l’Église sous nos yeux, nous n’oserons, de peur de troubler la paix, crier à ceux qui la conduisent : « Sauvez-nous, nous périssons |! »

Les moindres vérités de la religion ont été défendues jusqu’à la mort; et nous relâcherions les points les plus essentiels de notre religion et les maximes les plus importantes et les plus nécessaires pour le salut, parce qu’il plaît, non pas à trois cents évêques, ni à un seul, niau pape, mais seulement à la société des jésuites, de les renverser !

« Nous voulons, disent-ils, conserver la paix avec ceux mêmes qui n’en veulent point. » Étranges conservateurs de la paix, qui n’ont jamais laissé passer le moindre écrit contre leur morale sans des réponses sanglantes, et qui, écrivant toujours les derniers, veulent qu’on demeure

PasçaL 11 9

en paix, quand ils sont demeurés en possession de leurs injustes pretentions !

Nous avons cru à propos de réfuter un peu au long ce reproche qu'ils font tant valoir contrée nous, parcé qu’encore qu’il y ait peu de personnes à qui ils puissent persuader que les casuistes sont de saints auteurs, il peut néanmoins s’en rencontrer à qui ils fassent accroire que nous ne laissons pas d’avoir tort de troubler la paix par notre opposition ; et c’est pour ceux-là que nous avons fait ce discours, afin de leur faire entendre qu’il n’y a pas deux questions à faire sur ce sujet, mais une seule; et qu’il ést impossible qu’il soit vrai tout ensemble que ja morale des casuistes soit abominable, et que nous soyons blâmables de troubler leur fausse paix en la combattant.

Nous n’abandonnerons donc jamais la morale chrétienne, nous aimons trop la vérité. Maïs, pour leur témoigner aussi combien nous aimons la paix, nous leur en ouvrons la porte tout entière, et leur déclarons que neus les embrasserons de tout notre cœur, aussitôt qu’ils voudront ab- Jurer les pernicieuses maximes de leur morale, que nous avons rapportées dans notre Factum et dans nos Extraits, après les avoir prises et tues nous-mêmes dans leurs auteurs en propres termes: et qu’ils voudront renoncer sincèrement à la pernicieuse Apologie des casuistes, et à la méchante Théologie d'Escobar, de Molina, dé Sanchez, de Lessius, de Hurtado, de Bauny, de Lamy, de Mascharenas, et de tous les livres semblables que nosseigneurs les évêques appellent la peste des consciences. Voilà de quoi il s’agit entre nous. Car il n’est pas ici question, comme ils tâchent malicieusement de le faire croire, des différends que les curés peuvent avoir avec les religieux. Il n’est point ici question de contester les priviléges des jésuites, ni de s'opposer aux usurpations continuelles qu’ils font sur l'autorité des curés. Quoique leurs livres fussent remplis de mauvaises maximes sur ce sujet, nous les avons dissimulées à dessein dans les Extraits que nous avons présentés à l’assemblée du clergé, pour ne rien mêler dans la cause générale de l’Église qui nous regardât en particulier. Il ne s’agit donc ici que de la pureté de la morale chrétienne, que nous sommes résolus de ne pas laisser corrompre; et nous ne sommes pas seuls dans ce dessein : voilà les curés de Rouen qui, par l'autorité de M. leur prélat, nous secondent avec un zèle chrétien et véritablement pastoral; et nous avons en main quantité de procurations des curés des autres villes de France, qui, par la permission aussi de nosseigneurs leurs prélats, s’opposeront avec vigueur à ces nouvelles corruptions, jusqu’à ce que ceux qui les soutiennent y aient renoncé.

Jusque-là nous les poursuivrons toujours, quoi qu’ils puissent dire de nous en bien ou en mal; et nous ne renoncerons point aux vérités que nous avons avancées dans notre Factum pour acheter à ce prix les louanges qu’ils nous donneroient alors. « Nous ne serons point détour nés, ni par leurs malédictions, ni par leurs bénédictions, » selon la parole de l’Écriture. Ils ne nous ont point intimidés comme ennemis, ils ne nous corrompront point comme flatteurs. Ils nous ont trouvés intrépides à leurs menaces, ils nous trouveront inflexibles à leurs ca-

resses; et nous serons insensibles à leurs injures et à leurs douceurs. Nous présenterons toujours un même visage à tous les visages différens et nous n’opposerons à la duplicité des enfans du siècle qüe la simplicité des enfans de l’Évangile.

Paris, 1° avril 1688.

RU NU nr à TROISIÈME ET QUATRIÈME FACTUM:

Des curés de Paris, où tls font voir que tout ce que les jésuites ont alle gué des saints Pères et docteurs de l'Église pour autoriser leurs pernicieuses maximes, est absolument faux et contraire à la doctrine de ces Saints, et que les nouveaux casuïistes n’ont aucune autorité dans l'Église.

Les moyens que les jésuites emploient pour défendre leur méchante ‘ morale dans les écrits qu’ils viennent de publier, consistent principalement en deux choses : l’une, à citer une foule d'auteurs de leur Société, où quelques autres nouveaux casuistes aussi corrompus qu'eux, auxquels ils veulent donner une autorité souveraine dans l’Église ; l’autre, à alléguer faussement les saints Pères etles docteurs de l’Église, comme étant de leurs sentimens. Ainsi ils font deux injures signalées à l’Église : la première, de donner pour la règle des fidèles, des auteurs pernicieux, qui doivent être l'horreur des fidèles; la seconde, doser, par des impostures horribles, appuyer leurs séntimens par les saints que Dieu a suscités pour avoir une véritable autorité dans l’Église, qui sont aussi éloignés de ces Corruptions que le ciel l’est de [a terre. Nous avons donc été obligés de détruire ces deux prétentions; et de séparer cet écrit en deux parties. Dans la première, nous ferons voir que de toutes les citations qu'ils ont faites des saints docteurs de l’Église pour autoriser leurs prétentions, il n’y en a Pas une qui ne soit fausse, et que ces Saints ont enseigné si formellement le contraire, qu’on s’étonnera de Ja hardiesse avec laquelle ils osent ainsi leur imposer : et nous ferons voir, dans la seconde, combien il est ridicule de prétendre que leurs nouveaux casuistes doivent servir de règle pour la décision de leurs propres sentimens.

PREMIÈRE PARTIE. — I. Saint Thomas faussement alléqué sur les occasions prochaïnes.

Le premier des saints docteurs de l'Église qu’ils citent est saint Thomas, qu’ils rapportent pour autoriser la doctrine de l’Apologie des casuistes sur les occasions prochaines, contre laquelle nous nous sorimes élevés, comme contre une doctrine capable d'entretenir tous les pé-

4. Les deux parties qui composent ce factum ont été publiées séparément ; la première avec le titre de Troisième Jactum, et la seconde avec le titre de Quatrième Jactumn.

cheurs dans leurs désordres, en les dispensant de se faire la moindre violence, et en leur permettant de demeurer dans les occasions, et même dans les professions où ils sont en danger de se damner, s'ils n’ont pas de facilité à les quitter; ce qui est horriblement contraire à l'Évangile, qui oblige à s’arracher et les mains, et les yeux même, si on en recoit du scandale, pour nous apprendre qu’on doit se priver des choses qu’on ne peut quitter qu'avec une extrême douleur, quand elles nous sont occasion de péché. Cependant les jésuites osent non-seulement soutenir ces pernicieux sentimens, mais ils veulent encore les autoriser par saint Thomas, qu'ils citent pour cela (2-2, quæst. x, art. 9) Mais on jugera de leur mauvaise foi, en voyant les paroles de ce saint, qu’ils se sont bien gardés de rapporter, parce qu’elles contiennent la condamnation expresse de la doctrine de ces casuistes. Les voici :

« L'Église, dit-il, défend aux fidèles d’avoir communication avec quelques personnes, pour deux raisons : la première, pour punir celui que l'or retranche de la communion avec les fidèles (ce qui n’a pas lieu à l'égard des païens, parce que l’Église n'a point d'autorité sur eux); la seconde est pour la sûreté de ceux à qui on défend d’avoir communication avec d’autres ; sur quoi il faut faire distinction des personnes, des affaires et des temps. Car si quelques fidèles sont fermes en la foi, de sorte que, par la communication qu’ils auroient avec les infidèles, on puisse plutôt espérer la conversion des infidèles, que craindre que les fidèles ne se pervertissent et ne quittent la foi, on ne doit pas les empécher, principalement quand il y a quelque nécessité qui les y engage. Mais si ce sont des personnes simples et foibles dans la foi, desquels on puisse craindre probablement qu’ils ne se pervertissent, on doit leur défendre d’avoir communication avec les infidèles, et principalement d’avoir grande familiarité avec eux, et de hanter avec eux sans nécessité. » Ce saint ajoute que c’est pour cette raison que Dieu avoit défendu aux Israélites de s’allier avec les idolâtres de la terre de Chanaan; et il confirme cette doctrine dans la réponse au troisième argument, où il dit, « qu’un esclave qui est soumis au commandement de son maître, embrassera plutôt la religion de son maître fidèle, que non pas il fasse changer son maître de religion; et c’est pourquoi il n’est pas défendu aux fidèles d’avoir des esclaves infidèles. Si néanmoins il y avoit du danger pour le maître, par la communication d’un tel esclave, il seroït

- obligé de l’éloigner d’auprès de lui, selon le commandement de Jésus-

Christ dans l'Évangile : si votre pied vous scandalise, coupez-le et le jetez arrière de vous. »

Il est donc visible que ce passage est ridiculement allégué, pour montrer qu’on peut demeurer sans péché dans les occasions prochaines de péché, puisque ce saint y établit des principes tout opposés.

Mais ceux qui sont accoutumés à voir leur hardiesse ne s’étonneront pas de celle-ci : car ils se sont servis de ce même passage pour appuyer une doctrine qui y est contraire en propres termes. Au lieu que ce saint déclare qu’il n’est pas permis aux foibles d’aller entreprendre la conversion des infidèles ; ils allèguent ce même endroit, pour dire que cela leur est permis. Cest ce que fait le P Bauny (Théol. mor., t. IV.

quest. xiv, p. 94). Il distingue premièrement les occasions de pêcher en prochaines et éloignées ; et il dit « que les éloignées sont tout ce qui peut être à l’homme cause de péché ; mais que les occasions prochaines sont seulement ce qui est en soi péché mortel, ou ce qui est tel de sa nature, qu’il fasse fréquemment tomber dans le péché mortel les hommes de pareille condition; de sorte que le confesseur juge par le passé que le pénitent ne sera jamais, ou rarement, dans cette occasion sans péché mortel. » Il enseigne ensuite dans cet endroit, et dans la Somme des péchés (6° édit., p. 190), deux choses : l’une, « que l’on n’est point obligé de quitter une occasion prochaine de péché, quand on ne peut le faire sans donner sujet au monde de parler, ou sans en recevoir de l’incommodité : » l’autre, « qu’on peut même rechercher une occasion prochaine de péché pour quelque bien temporel ou spirituel de nous ou de notre prochain. » Il en apporte deux exemples : l’un, « que tous peuvent aller au pays des infidèles pour travailler à leur conversion, « cum ma- « nifesto peccandi periculo » ; l’autre, « qu’on peut aller en de mauvais lieux pour faire concevoir aux femmes débauchées la haine de leurs péchés ; encore qu’il y ait beaucoup d'apparence que ces personnes tomberont, parce qu’ils ont souvent éprouvé, à la perte et à la ruine de leurs âmes, qu’ils se laissent aller au péché par les cajoleries des femmes perdues. »

Et c’est pour confirmer ces horribles maximes qu’il cite saint Thomas (2-2, quæst. x, art. 9), où il a dit ce que nous avons rapporté. Et le P.Caussin, dans sa Réponse à la Théologie morale, renvoie au même lieu pour défendre la même doctrine des occasions prochaines : par où on peut juger s’il y eut jamais de fausseté plus insigne que celle que ces pères emploient pour défendre leur méchante cause.

Page 1