‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 55 sur 78 · FACTUM POUR LES CURÉS DE NEVERS · texte numérisé non relu

FACTUM POUR LES CURÉS DE NEVERS

peu à craindre qu’on prit croyance en eux; mais que des gens qui font profession de piété et de science publient de telles doctrines , c’est en cela qu’est le péril. Et c'est en effet ce qui auroit pu corrompre une infinité de monde, si on n’eût pas vu en même temps des personnes bien plus autorisées, et par leur réputation, et par leur dignité, les confondre et les condamner. Mais grâces à Dieu il ne reste plus aujourd’hui aucun prétexte de suivre leur lâche et pernicieuse conduite, après qu’elle a été publiquement décriée et condamnée, et par les prélats, et par les docteurs, et par tous les pasteurs ordinaires ; après que ceux de Rouen, qui ont commencé glorieusement cette poursuite. ont été admirablement soutenus par ceux de Paris, qui ont été suivis incontinent de ceux de tant de diocèses ; après que trois cents curés du diocèse de Beauvais ont signé la requête où ils en demandent la condamnation; après que M. l’évêque d’Orléans en a depuis peu fait publier sa censure dans toutes ses paroisses; après que la Sorbonne (qui ne peut leur être suspecte) l’a censurée, et qu’on voit les ministres de l’Église s’élever de tous côtés pour la purifier de ce venin que le démon y avoit jeté pour la corrompre.

Nous nous trouvons bien heureux d’être au nombre de ceux qui travaillent à un dessein si glorieux à l’Église. Nous demandons à Dieu la grâce de nous y soutenir, et d’incliner les cœurs des peuples qu’il a commis à notre garde, à éviter ces corruptions , et à préférer les lumières de l'Évangile aux ténèbres de l’esprit humain.

À Nevers, le 15 juillet 1658.

Pour les curés d'Amiens, présenté à M. leur évéque étant en son hôtel épiscopal de Montiers, le 21 juillet 1658, contenant les raisons qu’ils ont eues de lui demander la condamnation des erreurs enseignées par l’Apologie des casuistes, et dictées par trois professeurs jésuites dans le collége de la même ville.

Lorsque:MM. les curés de Paris et de Rouen, nos confrères, se sont élevés publiquement contre l’Apologie pour les casuistes, et qu’ils ont entrepris de faire condamner un livre qui sera le déshonneur éternel de notre siècle, nous avons cru qu’il suffisoit de demander à Dieu l'abondance de ses lumières et la force de son esprit, pour ces généreux défenseurs de la morale chrétienne. Comme ils combattent pour nous, en prenant les armes pour toute l’Église, nous avons tâché de ne pas être d’inutiles spectateurs de cette guerre spirituelle, dont le succès est de la dernière importance; et nous aurions manqué à nousmêmes, si nous n'avions accompagné leurs travaux de nos souhaits et de nos vœux.

Mais, outre ces devoirs généraux dont nous ne pouvions nous dispenser en qualité de prêtres et de pasteurs, nous sommes maintenant réduits à une pressante nécessité de rompre notre silence. Car l’embra

sement funeste qui menaçoit toute l’Église, est passé jusqu’à nous; et nous nous rendrions coupables devant Dieu et devant les hommes, si nous n’élevions nos voix pour demander du secours, et si nous ne cherchions nous-mêmes de l’eau pour éteindre cet incendie. Les plus grands excès de l'Apologie des casuistes s’enseignent publiquement par les jésuites dans leur collége de cette ville. Les plaintes qu’on en a portées depuis deux ans devant plusieurs tribunaux ecclésiastiques, n’ont pas empêché le P. Poignant d'établir. dans ses leçons de théologie morale, les plus dangereuses erreurs dont on tâchoit de procurer la censure. Pendant la dernière assemblée générale du clergé de France, il dictoit hautement à ses disciples les plus horribles propositions dont on accusoit ses confrères ; et pour insulter à l'autorité des prélats, il encherissoit en plusieurs points sur les plus étranges relâchemens des casuisies les plus corrompus.

Nous étions en disposition de nous plaindre d’une hardiesse si insup portable, aussitôt que nous en eûmes quelque connoissance; et nous l’aurions fait dès ce temps-là, si ces pères n’avoient employé toutes sortes d'artifices, pour nous ôter les moyens de les convaincre. Mais comme ils exercent une domination absolue sur leurs disciples, ils ont fait tous leurs efforts pour retirer de leurs mains les écrits qu’ils avoient dictés, et pour empêcher ces ouvrages de ténèbres d’être confondus par la présence de la lumière. Ils voyoient que l’Apologie des casuistes étoit détestée par toutes les personnes raisonnables; et dans la plupart des conversations l’instinct de notre religion, et les principes du christianisme , obligeoient quelques-uns de leurs amis à leur reprocher l’énormité de l'excès que leurs confrères sont accusés d’avoir commis, par la publication d’un livre si scandaleux et si infäme. On les condamnoït sans y penser, en la personne de leurs confrères, dont ils suivoient les égaremens dans leurs lecons; et pour se défendre sous le nom de leurs complices , ils disoient partout qu'il ne s’agit en cela que des mœurs, et non pas de la foi; tâchant par là de donner au peuple cette fausse idée, qu’on ne doit se mettre en peine que des opinions qui sont contre l'intégrité de la foi, et non pas de celles qui ne sont que contre la pureté de la morale.

Enfin toutes leurs précautions politiques ont été vaines, et ces écrits monstrueux nous étant tombés entre les mains, nous avons cru qu'il n’étoit plus temps de nous taire, puisque la providence de Dieu nous obligeoit à la défense de sa vérité, que ces pères veulent opprimer par la conspiration universelle d’une société si puissante et si nombreuse.

Comme les prêtres qui travaillent dans nos paroisses, pour y administrer les sacremens, ont souvent écouté ces maîtres, et assisté aux lecons qu’ils leur ont fâites dans la chaire de pestilence, nous avons sujet de craindre que ce venin ne se communique jusqu'au cœur de nos paroissiens, et qu’il ne corrompe des âmes dont le souverain Pasteur nous a confié la conduite. Nous savons de plus avec quel empressement ces pères assiégent les riches et les puissans du siècle, pour leur imprimer ces maximes abominables. Nous ne connoissons que trop, par une coutinuelle expérience, le soin qu'ils prennent de s’insinuer

chez les personnes qualifiées, pour les assister dans leurs maladies, sans même y être mandés. Enfin nous croirions participer à tous leurs excés , si nous m’arrêtions, autant qu’il nous est possible, le cours de cette doctrine pernicieuse, qui flatte si agréablement la cupidité des hommes.

C’est ce qui nous a contraints d’implorer la justice de M. d'Amiens, qui s'étant déclaré si hautement, en tant d'occasions, contre l’Apologie des casuistes , ne souffrira pas sans doute que l’on enseigne impunément dans sa ville, et en sa présence, des dogmes qui ne tendent qu’au renversement général des vérités de l'Évangile, Nous lui avons porté nos justes plaintes par une requête que nous lui avons présentée, et nous y avons joint un extrait des plus grossières erreurs que nous avions remarquées dans les écrits du P. Poignant : ceux du P. Simon de Lessau, qui avoit occupé ici devant lui la chaire de théologie morale, et ceux du P. Longuet, prédécesseur immédiat du P. de Lessau dans la profession des cas de conscience à Amiens, ne nous étant tombés entre les mains que depuis fort peu de jours.

Après avoir conféré ces écrits l’un avec l’autre, nous ayons remarqué, plus que jamais, que les erreurs de ces pères sont une conspiration ; qu'ayant partout les mêmes sentimens, ils parlent aussi partout le même langage; qu’ils sont de concert pour donner des inventions de commettre innocemment toutes sortes de simonies et d’usures; qu’ils autorisent également en tous lieux les occasions prochaines du péché, comme des engagemens innocens ; qu'ici comme ailleurs ils permettent le larcin et l’homicide; et qu’ils ne se sont jamais expliqués plus nettement qu’en cette ville sur le sujet de leur doctrine de la probabilité, qui est le principe le plus ruineux dont on puisse se servir pour renverser la solidité de toute la doctrine chrétienne. Que s’il suffit d’avoir des yeux pour être pleinement convaincu de la conformité de leurs erreurs, aussi est-ce assez d’avoir les premières teintures de la religion, pour avouer qu’il n’y a rien de plus opposé à ces principes, ni de plus digne d’être réprimé par les anathèmes de l’Église, que cette malheureuse excuse qu’ils allèguent, en prétendant que cette contestation est une chose de peu de conséquence, puisqu'il ne s’y agit pas de la foi, mais seulement de la morale.

Certes nous n’ignorons pas, et le rang que nous tenons dans l’Église nous oblige de le prêcher au peuple, qu’il n’y à pas de justice chrétienne dont la foi ne soit le principe, puisqu’elle est la vie du juste, et que sans elle il est impossible de plaire à Dieu. Mais il n’y a point de catholique qui ne soit obligé desavoir que cette foi doit agir par charité, et que tant s’en faut qu'il faille lui attribuer, et non pas à la charité et aux bonnes œuvres, la dernière fin de notre justification; qu’au contraire la foi n’en est que le moyen, et la charité et les bonnes œuvres en sont la fin : la foi et la grâce même n’étant données que pour nous faire vivre d’une vie sainte. Qui peut donc souffrir que des hommes de cette condition entreprennent de diviser Jésus-Christ, qui s’est appelé lui-même la Vérité, et qu’ils aient la hardiesse de vouloir se justifier par cette maxime détestable, que les seules questions de la foi des

mystères sont d'importance dans l’Église, et que les nouveautés qui tendent à la corruption de la doctrine des mœurs, ne sont nullement considérables? Qui peut souffrir que l’on se contente de dire que c’est une horrible cruauté de crever les yeux des fidèles, en leur faisant perdre la foi par l’hérésie, et que l’on soutienne en même temps que c’est presque une action indifférente de corrompre le cœur des chrétiens par le poison mortel d’une morale pernicieuse? Enfin, qui peut souffrir qu'au lieu que le Fils de Dieu, en venant au monde, à voulu faire autant d'images vivantes de sa divinité sainte, qu’il devoit avoir d’adorateurs et de disciples, il ne tienne pas à ceux qui font gloire de porter son nom, que les chrétiens ne deviennent semblables aux démons qui croient et tremblent, comme dit l’apôtre saint Jacques ? étant certain que toute la doctrine et toute la foi sans les œuvres est morte, et ne sert qu’à nous rendre plus coupables.

Notre divin Maître, qui n’a enseigné aux hommes que la doctrine qu’il a tirée de toute éternité du sein adorable de son Père, n’est pas seulement l’auteur et le consommateur de la foi, selon la parole de lapôtre des nations ; mais il est aussi le principe et le modèle de la sainteté de ses membres. Il s’est fait voir sur la terre plein de grâce et de vérité, pour ruiner la tyrannie du diable, qui régnoit dans toute l'étendue de la terre, ou par les ténèbres de l’idolâtrie, ou par le déluge de toutes sortes de vices. Ce docteur céleste n’a commencé à ouvrir la bouche, après un silence de trente ans, que pour rétablir d’abord la véritable morale, qui est comprise dans le merveilleux sermon qu’il a fait sur la montagne. Et quoique le témoignage qu’il a rendu depuis ce temps-là à sa divinité, ait été la cause de sa mort sanglante, néanmoins il a voulu commencer son ministère par la prédication de la pénitence, et par un discours qui renferme l'intelligence de la loi et la doctrine des mœurs, que la malice des hommes et la subtilité des pharisiens avoient obscurcie. Quand il a voulu donner des règles pour connoître ceux qui sont à lui, il nous avertit d’en considérer les œuvres : un bon arbre ne pouvant produire de mauvais fruits, comme un mauvais arbre n’en peut produire de bons. Quand il parle de ce jugement dernier, qui sera le jour de sa gloire, et la décision terrible de la félicité éternelle, ou du malheur de tous les hommes, il déclare qu’il se fera sur les œuvres. Et pour nous servi de la réflexion de saint Augustin, le même Jésus-Christ qui a dit dans l'Évangile : « Celui qui n’aura pas reçu une seconde naissance de l’eau et de l’esprit, n’entrera pas dans le royaume des cieux, » a aussi dit dans l'Évangile : « Si votre justice n’est plus grande que celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. »

N'est-ce donc pas un attentat inouï, de vouloir séparer deux choses que le Sauveur de tous les hommes a unies si étroitement? Et quel véritable zèle peut-on avoir pour les vérités de la foi, quand on a une si malheureuse indifférence pour celles de la morale?

Aussi ses apôtres, qui avoient été instruits dans son école et dans celle de son esprit saint, n’ont jamais fait cette nouvelle distinction. Ils ont également prêché les maximes de la foi et celles de la justice chré-

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