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tienne : et ils ont été obligés de combattre en même temps contre l’orgueil de la sagesse du monde et contre la corruption universelle des hommes sensuels et voluptueux. Mais comme leur divin Maître ne leur avoit enseigné que ce qu’il avoit puisé du sein de son Père, aussi ontils fait profession de ne rien avancer d'eux-mêmes, et de prêcher les dogmes de son Évangile dans toute son étendue. Et celui d’entre eux qui a travaillé plus que tous les autres pour l’établissement de lempire spirituel, est si éloigné d'inventer des nouveautés, qu’au contraire il déclare hautement, en écrivant aux Galates, que si un ange descendoit du ciel, et leur enseignoit le contraire de ce qu’il leur a prêché; ou que si lui-même venoit leur prêcher une doctrine différente de celle qu’ils ont reçue par son ministère, il les oblige de lavoir en exécration, et de le tenir pour anathème. Ce qui porte Vincent de Lérins à tirer cette juste conclusion, que comme d’un côté il n’a jamais été permis à ceux qui sont chrétiens et catholiques, qu’il ne l’est en nulle rencontre et ne le sera jamais, de rien enseigner de contraire aux choses qu'ils ont apprises : aussi, d’une autre part, 1l a toujours été nécessaire, il l’est encore en toutes occasions, et il le sera toujours à l’avenir, de prononcer anathème contre ceux qui enseignent quelque chose de contraire à celles qu'ils ont apprises.
Si cela est, comme c’est un principe indubitable, quelle horreur ne doit-on pas avoir du principe ruineux de ces personnes qui veulent soutenir une infinité d'erreurs par cette erreur capitale? Où ont-ils appris que l’on peut corrompre toute la morale, sans blesser la religion? Est-ce dans l’école du Saint des saints, qui ne donne point d'autre modèle de perfection à ses disciples que celle de son Père céleste? Est-ce dans les épîtres des apôtres, qui sont les règles inviolables de la pureté des mœurs, comme elles sont les premiers commentaires de l'Évangile? Est-ce dans la conduite de l’Église, qui ne s’est pas moins opposée au relâchement et à la dépravation des mœurs, qu’elle a toujours eu de zèle pour conserver l'autorité des oracles de la foi? Ne voit-on pas que cette mère des fidèles ne s’est pas moins élevée contre les hérétiques, qui ont voulu empoisonner la source des bonnes œuvres, en autorisant des actions criminelles et abôminables, pour attirer des sectateurs par le charme de la volupté; qu’elle s’est animée contre ceux qui ont voulu substituer leurs imaginations et leurs songes en la place des articles fondamentaux de notre religion? Quand elle a condamné les gnostiques, les manichéens, les priscillianistes, et une infinité d’autres monstres que l’enfer a fait sortir de temps en temps du plus profond de son abîme, ne s’est-elle déclarée que contre les nouveautés spéculatives de ces esprits déréglés? et s’est-elle tenue dans le silence sur le sujet des impuretés et des abominations dont ils vouloient faire des règles et des principes?
Certes, ces pères, qui veulent éblouir les esprits simples par ces vaines distinctions de questions de la foi et de la morale, continuent de plus en plus à faire voir qu’ils ne se mettent nullement en peine de se cenduire par l’exemple des saints Pères de l’Église; car s’ils les avoient choisis pour leurs conducteurs et pour leurs maîtres, ils ne seroient
pas tombés dans un si funeste égarement; et saint Bernard seul suffiroit pour leur apprendre que ceux qui aiment sincèrement Jésus-Christ . ne s’excitent pas d’un moindre zèle contre les nouveautés qui tendent à détruire l'innocence de ses membres, que contre celles qui vont à ruiner les fondemens de la foi. Ce saint abbé, le rare ornement de notre France et de son siècle, ne se fût pas armé avec tant de force et tant de ferveur d'esprit contre Abélard, s’il n’eût considéré que les vaines subtilités de ce philosophe n’étoient pas moins funestes aux mœurs des chrétiens, qu’elles étoient préjudiciables aux vérités primitives de la foi que l’Église garde en dépôt. Que n’a-t-il pas écrit sur ce sujet au pape Innocent II? Plût à Dieu que les défenseurs de l’Apologie y eussent fait une réflexion sérieuse! « Ses livres, disoit saint Bernard, continuant de parler d’Abélard, volent maintenant de tous côtés; on fait avaler à tout le monde du poison au lieu de miel; ou plutôt on le présente à boire dans du miel. On forge un nouvel Évangile pour les peuples et les nations : on propose une foi nouvelle : on établit un autre fondement que celui qui a été établi : on ne parle pas des vertus et des vices selon la morale chrétienne, ni des sacremens de l’Église selon la foi catholique, ni des secrets de la sainte Trinité selon la simplicité et la retenue des anciens; mais on altère toute la doctrine : on en fait une nouvelle et différente de celle que nous avons reçue par la tradition de nos ancêtres. »
N’est-il pas visible, par ces paroles de saint Bernard, qu’il étoit aussi vivement touché des nouveautés qu’Abélard vouloit introduire dans la morale chrétienne, que de ses rêveries et de ses erreurs sur le mystère de la sainte Trinité? Il commence même par les désordres de ce sophiste sur la matière de la morale, plutôt que par ses égaremens sur ses questions de la sainte Trinité, parce que toutes sortes de personnes étoient capables de se corrompre facilement par la doctrine des choses qu’il enseignoit touchant les mœurs et les sacremens; au lieu qu'il n’y avoit que les curieux et les doctes qui pouvoient se laisser surprendre par les nouveautés qu’il avançoit sur le plus incompréhensible de tous nos mystères. Et cela seul ne nous fait-il pas assez paroître que, quand Abélard n’auroit jamais été répréhensible sur les matières de la foi, comme il l’étoit au jugement de saint Bernard, ce saint n’auroit pas laissé de se déclarer contre lui avec toute la générosité chrétienne et ecclésiastique, dont on voit encore dans ses lettres des étincelles si vives et si embrasées? Que ne diroit-il donc pas maintenant, s’il voyoit une corruption si publique dans tout le corps de la morale. une destruction si téméraire de l'Évangile du Fils de Dieu, une justification si insolente de toutes les iniquités des hommes, une manière si criminelle de soutenir les plus grands excès par un principe si dangereux ?
Aussi tant s’en faut qu’il soit vrai qu’une erreur ne soit considérable que quand elle est contre la foi, que c’est au contraire une grande erreur contre la foi de dire qu’il n’y ait que celles-là de considérables, si ce n’est peut-être que l’on puisse détruire tout le Décalogue sans blesser la religion; et que ce ne soit pas une entreprise contre la foi