‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 6 sur 78 · ENTRETIEN AVEC M. DE SACI SUR ÉPICTÈTE ET MONTAIGNE · texte numérisé non relu

ENTRETIEN AVEC M. DE SACI SUR ÉPICTÈTE ET MONTAIGNE

M. Pascal vint aussi, en ce temps-là, demeurer à Port-Royal des Champs. Je ne m’arrêle point à dire qui étoit cet homme, que non-seulement toute Ia France, mais toute l'Europe a admiré. Son esprit toujours vif, toujours agissant, éloit d'une étendue, d’une élévation, d’une fermeté, d’une pénétration et d’une netteté au delà de ce qu’on peut croire... Cet homme admirable, enfin étant touché de Dieu, soumit cet esprit si élevé au joug de Jésus-Christ, et ce cœur si noble et si grand embrassa avec humilité la pénitence. Il vint à Paris se jeter entre les bras de M. Singlin, résolu de faire tout ce qu'il fui ordonneroit. M. Singlin crut, en voyant ce grand génie, qu’il feroit bien de l'envoyer à Port-Royal des Champs, où M. Arnauld lui prèteroit le collet en ce qui regardoit les hautes sciences, et où M. de Saci lui apprendroit à les mépriser. Il vint donc demeurer à Port-Royal. M. de Saci ne put pas se dispenser de le voir par honnêteté, surtout en ayant été prié par M. Singlin;

41. Nous reproduisons le texte tel qu’il a été donné par M. Havet, dans son édition des Pensées de Pascal.

6 ENTRETIEN AVEC M. DE SACI

mais les lumières saintes qu’il trouvoit dans l'Écriture et les Pères lui firent espérer qu’il ne seroit point ébloui de tout le brillant de M. Pascal, qui charmoit néanmoins et enlevoit tout le monde. I! trouvoit en effet tout ce qu’il disoit fort juste. Il avouoit avec plaisir la force de son esprit et de ses discours. Tout ce que M. Pascal lui disoit de grand, il l’avoit vu avant lui dans saint Augustin, et faisant justice à tout le monde, il disoit : « M. Pascal est extrêmement estimable en ce que, n’ayant point lu les Pères de l'Église, il a de lui-même, par la pénétration de son esprit, trouvé les mêmes vérités qu’ils

avoient trouvées. Il les trouve surprenantes, disoit-il, parce qu'il ne les a vues en aucun endroit; mais pour nous, nous sommes accoutumés à les voir de tous côtés dans nos livres. » Ainsi, ce sage ecclésiastique trouvant que les anciens n’avoient pas moins de lumière que les nouveaux, il s’y tenoit, et estimoit beaucoup M. Pascal de ce qu’il se rencontroit en toutes choses avec saint Augustin.

La conduite ordinaire de M. de Saci, en entretenant les gens, étoit de proportionner ses entretiens à ceux à qui il parloit. S'il voyoit, par exemple, M: Champagne, il parloit avec lui de la peinture. S'il voyoit M. Hamon, il l’entretenoit de la médecine. S’il voyoit le chirurgien du lieu, il le questionnoit sur la chirurgie. Ceux qui cultivoient ou la vigne, ou les arbres, ou les grains, lui disoient tout ce qu’il y falloït observer. Tout lui servoit pour passer aussitôt à Dieu, et pour y faire passér les autres. Il crut donc devoir mettre M. Pascal sur son fonds, et lui parler des lectures de philosophie dont il s’occupoit le plus. Il le mit sur ce sujet aux premiers entretiens qu’ils eurent Code M. Pascal lui dit que ses deux livres les plus ordinaires avoient été

‘Épictète et Montaigne, et il lui fit de grands éloges de ces deux esprits. M. de

Saci, qui avoit toujours cru devoir peu lire ces auteurs, pria M. Pascal de lui sa parler à fond.

« Épictète, lui dit-il, est un des philosophes du monde qui ait le mieux connu les devoirs de l’homme. Il veut, avant toutes choses, qu'il regarde Dieu comme son principal objet; qu’il soit persuadé qu’il gouverne tout avec justice; qu’il se soumette à lui de bon cœur, et qu’il le suive volontairement en tout, comme ne faisant rien qu'avec une trèsgrande sagesse : qu’ainsi cette disposition arrêtera toutes les plaintes et tous les murmures, et préparera son esprit à souffrir paisiblement les événemens les plus fâcheux. « Ne dites jamais, dit-il : J’ai perdu «cela; dites plutôt : Je l’ai rendu. Mon fils est mort, je l’ai rendu. Ma «femme est morte, je l’ai rendue.» Ainsi des biens et de tout le reste, «Mais celui qui me l’ôte est un méchant homme, dites-vous. De quoi «vous mettez-vous en peine, par qui celui qui vous l’a prêté vous le « redemande? Pendant qu’il vous en permet l'usage, ayez-en soin comme «d’un bien qui appartient à autrui, comme un homme qui fait voyage «se regarde dans une hôtellerie. Vous ne devez pas, dit-il, désirer que «ces choses qui se font se fassent comme vous le voulez, mais vous «devez vouloir qu’elles se fassent comme elles se font. Souvenez-vous, « dit-il ailleurs, que vous êtes ici comme un acteur, et que vous jouez le «personnage d’une comédie, tel qu’il plaît au maître de vous le donner. «S'il vous le donne court, jouez-le court; s’il vous le donne long, jouez-le

«long ; s’il veut que vous contrefassiez le gueux, vous le devez faire avec «toute la naïveté qui vous sera possible; ainsi du reste. C'est votre fait «de jouer bien le personnage qui vous est donné; maïs de le choisir, «c’est le fait d’un autre. Ayez tous les jours devant les yeux la mort et «les maux qui semblent les plus insupportables; et jamais vous ne pen- «serez rien de bas, et ne désirerez rien avec excès. »

«Il montre aussi en mille manières ce que doit faire l’homme. Il veut qu’il soit humble, qu’il cache ses bonnes résolutions, suriout dans les commencemens , et qu’il les accomplisse en secret : rien ne les ruine davantage que de les produire. Il ne se lasse point de répéter que toute l'étude et le désir de l'homme doivent être de reconnoître la volonté de Dieu et de la suivre.

« Voilà, monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, les lumières de ce grand esprit qui a si bien connu les devoirs de l’homme. J'ose dire qu’il méritoit d’être adoré, s’il avoit aussi bien connu sonimpuissance , puisqu’il falloït être Dieu pour apprendre lun et l’autre aux hommes. Aussi comme il étoit terre et cendre, après avoir si bien compris ce qu’on doit, voici comment il se perd dans la présomption de ce que l'on peut. Il dit que Dieu a donné à tout homme les moÿens de s'acquitter de toutes ses obligations ; que ces moyens sont toujours en notre puissance ; qu’il faut chercher la félicité par les choses qui sont en notre pouvoir, puisque Dieu nous les a données à cétte fin : il faut voir ce qu’il y a en nous de libre; que les biens, la vie, l’estime ne sont pas en notre puissance, et ne mènent donc pas à Dieu; mais que l’esprit ne peut être forcé de croire ce qu’il sait être faux, ni la volonté d'aimer ce qu’elle sait qui la rend malheureuse ; que ces deux puissances sont donc libres, et que c’est par elles que nous pouvons nous rendre parfaits; que l’homme peut par ces puissances parfaitement connoître Dieu, l'aimer, lui obéir, lui plaire, se guérir de tous ses vices, acquérir toutes les vertus, se rendre saint, et ainsi compagnon de Dieu. Ces principes d’une superbe diabolique le conduisent à d’autres erreurs , comme : que l'âme est une portion de la substance divine ; que la douleur et la mort ne sont pas des maux; qu'on peut se tuer quand on est tellement persécuté qu'on peut croire que Dieu appelle, et d’autres.

« Pour Montaigne, dont vous voulez aussi, monsieur, que je vous parle, étant né dans un État chrétien, il fait profession de la religion catholique, et en cela il na rien de particulier. Mais comme il a voulu chercher |quelle morale la raison devroit dicter sans la lumière de la foi, il a pris ses principes dans cette supposition; et ainsi en considérant l'homme destitué de toute révélation, il discourt en cette sorte. Il met toutes choses dans un doute universel et si général, que ce doute s’emporte soi-même, c’est-à-dire s’il doute, et doutant même de cette dernière proposition, son incertitude roule sur elle-même dans un cercle perpétuel et sans repos; s'opposant également à ceux qui assurent que tout est incertain et à ceux qui assurent que tout ne l’est pas, parce qu’il ne veut rien assurer. C’est dans ce doute qui doute de soi et dans cette ignorance qui s’ignore , et qu'il appelle sa maîtresse forme, qu'est l'essence de son opinion, qu’il n’a pu exprimer par aucun terme positif.

Car s’il dit qu’il doute, il se trahit, en assurant au moins qu’il doute; ce qui étant formellement contre son intention, il n’a pu s'expliquer que par interrogation: de sorte que ne voulant pas dire : «Je nesais ,»il dit : « Que sais-je? » dont il fait sa devise, en la mettant sous des balances qui pesint les contradictoires se trouvent dans un parfait équilibre : c’est-à dire qu’il est pur pyrrhonien. Sur ce principe roulent tous ses discours et tous ses Essais; et c’est la seule chose qu’il prétende bien établir, quoiqu’il ne fasse pas toujours remarquer son intention. Il y détruit insensiblement tout ce qui passe pour le plus certain parmi les hommes, non pas pour établir le contraire avec une certitude de laquelle seule il est ennemi, mais pour faire voir seulement que, les apparences étant égales de part et d'autre, on ne sait où asseoir sa ‘créance.

« Dans cet esprit il se moque de toutes les assurances; par exemple, il combat ceux qui ont pensé établir dans la France un grand remède contre les procès par la multitude et par la prétendue justesse des lois : comme si l’on pouvoit couper la racine des doutes d’où naissent les procès, et qu’il y eût des digues qui pussent arrêter le torrent de l’incertitude et captiver les conjectures ! C’est là que, quand il dit qu’il vaudroit autant soumettre sa cause au premier passant, qu’à des juges armés de ce nombre d'ordonnances, il ne prétend pas qu’on doive changer l’ordre de l’État, il n’a pas tant d'ambition; ni que son avis soit meilleur, il n’en croit aucun de bon. C’est seulement pour prouver la vanité des opinions les plus reçues; montrant que l’exclusion de toutes lois diminueroit plutôt le nombre des différends que cette multitude de lois qui ne sert qu’à l’augmenter, parce que les difficultés croissent à mesure qu’on les pèse; que les obscurités se multiplient par le commentaire; et que le plus sûr moyen pour entendre le sens d’un discours est de ne le pas examiner et de le prendre sur la première apparence : si peu qu’on l’observe, toute sa clarté se dissipe. Aussi il juge à l'aventure de toutes les actions des hommes et des points d'histoire, tantôt d’une manière, tantôt d’une autre, suivant librement sa première vue, et sans contraindre sa pensée sous les règles de la raison , qui n’a que de fausses mesures, ravi de montrer par son exemple les contrariétés d’un même esprit. Dans ce génie tout libre, il lui est entièrement égal de l’emporter ou non dans la dispute, ayant toujours, par l’un et l’autre exemple, un moyen de faire voir la foiblesse des opinions; étant porté avec tant d'avantage dans ce doute universel, qu'il s’y fortifie également par son triomphe et par sa défaite.

« C'est dans cette assiette, toute flottante et chancelante qu’elle est, qu’il combat avec une fermeté invincible les hérétiques de son temps, sur Ce qu'ils s’assuroient de connoître seuls le véritable sens de l'Écriture; et c’est de là encore qu’il foudroie plus vigoureusement l’impiété horrible de ceux qui osent assurer que Dieu n’est point. Il les entreprend particulièrement dans l’Apologie de Raiïmond de Sebonde ; et les trouvant dépouillés volontairement de toute révélation, et abandonnés à leur lumière naturelle, toute foi mise à part, il les interroge de quelle autorité ils entreprennent de juger de cet être souverain qui est infini par

ENTRETIEN AVEC M. DE SACI

sa propre définition, eux qui ne connoissent véritablement aucunes choses de la nature! Il leur demande sur quels principes ils s’appuient; il les presse de les montrer. Il examine tous ceux qu’ils peuvent produire, et y pénètre si avant, par le talent où il excelle, qu’il montre la vanité de tous ceux qui passent pour les plus naturels et les plus fermes. 11 demande si l’âme connoît quelque chose, si elle se connoîït elle-même; si elle est substance ou accident, corps ou esprit; ce que c’est que chacune de ces choses, et s’il n’y a rien qui ne soit de l’un de ces ordres; si elle connoît son propre corps, ce que c’est que matière, et si elle peut discerner entre l’innombrable variété des corps qu'on en produit; comment elle peut raisonner si elle est matérielle; et comment elle peut être unie à un corps particulier et en ressentir les passions si elle est spirituelle ; quand a-t-elle commencé d’être ? avec le corps ou devant? et si elle finit avec lui ou non: si elle ne se trompe jamais; si elle sait quand elle erre, vu que l’essence de la méprise consiste à ne la pas connoître; si dans ses obscurcissemens elle ne croit pas aussi fermement que deux et trois font six qu’elle sait ensuite que c’est cinq: si les animaux raisonnent, pensent, parlent; et qui peut décider ce que c’est que le temps, ce que c’est que l’espace ou étendue, ce que c’est que le mouvement, ce que c’est que l’unité, qui sont toutes choses qui nous environnent et entièrement inexplicables; ce que c’est que santé, maladie, vie, mort, bien, mal, justice, péché, dont nous parlons à toute heure; si nous avons en nous des principes du vrai, et si ceux que nous croyons, et qu’on appelle axiomes ou notions communes, parce qu’elles sont communes dans tous les hommes, sont conformes à la vérité essentielle. Et puisque nous ne savons que par la seule foi qu’un Être tout bon nous les a donnés véritables, en nous créant pour connoître la vérité, qui saura sans cette lumière si, étant formés à l’aventure, ils ne sont pas incertains, ou si, étant formés par un être faux et méchant, il ne nous les à pas donnés faux afin de nous séduire? montrant par là que Dieu et le vrai sont inséparables, et que si l’un est ou n’est pas, s’il est certain ou incertain, l’autre est nécessairement de même. Qui sait donc si le sens commun, que nous prenons pour juge du vrai, en a Pêtre, de celui qui l’a créé? De plus, qui sait ce que c’est que vérité, et comment peut-on s’assurer de l'avoir sans la connoître? Qui sait même ce que c’est qu'être, qu’il est impossible de définir, puisqu'il n’y a rien de plus général, et qu’il faudroit d’abord pour l’expliquer, se servir de ce mot-là même, en disant : « C’est être... ?» Et puisque nous ne savons ce que c’est qu'âme, corps, temps, espace, mouvement, vérité, bien, ni même être, ni expliquer l’idée que nous nous en formons, Comment nous assurons-nous qu'elle est la même dans tous les hommes, vu que nous n’avons d'autre marque que l’uniformité des conséquences, qui n’est pas toujours un signe de celle des principes? car ils peuvent bien être différens et conduire néanmoins aux mêmes conclusions, chacun sachant que le vrai se conclut souvent du faux.

« Enfin il examine si profondément les sciences, etla géométrie, dont il montre l'incertitude dans les axiomes et dans les termes qu’elle ne définit point, comme d’étendue, de mouvement, etc.; la physique en

bien plus de manières, et la médecine en une infinité de façons; et Vhistoire, et la politique, et la morale, et la jurisprudence et le reste. De telle sorte qu’on demeure convaincu que nous ne pensons pas mieux à présent que dans un songe dont nous ne nous éveillons qu’à la mort, et pendant lequel nous avons aussi peu les principes du vrai que durant le sommeil naturel. C’est ainsi qu’il gourmande si fortement et si cruellement la raison dénuée de la foi, que lui faisant douter si elle est raisonnable ; et si les animaux le sont où non, où plus ou moins, il la fait descendre de l'excellence qu’elle s’est attribuée, et la met par grâce en parallèle avec les bêtes , sans lui permettre de sortir de cet ordre jusqu’à | ce qu’elle soit instruite par son Créateur même de son rang qu’elle ignore, la menaçant, si elle gronde, de la mettre au-dessous de tout, ce qui est aussi facile que le contraire; et ne lui donnant pouvoir d’agir cependant que pour remarquer sa foiblesse avec une humilité sincère, au lieu de s'élever par une sotte insolence. »

ENTRETIEN AVEC M. DE SACI

M. de Saci, se croyant vivre dans un nouveau pays et entendre une nouvelle langue, se disoit en lui-même les paroles de saint Augustin : « O Dieu de vérité ! ceux qui savent ces subtilités de raisonnement vous sont-ils pour cela plus agréables ? » Il plaignoit ce philosophe qui se piquoit et se déchiroit de toutes paris des épines qu'il se formoit, comme saint Augustin dit de lui-même lorsqu'il étoit en cet état. Après donc une assez longue patience, il dit à M. Pascal! :

« Je vous suis obligé, monsieur ; je suis sûr que si j’avois longtemps lu Montaigne, je ne le connoîtrois pas autant que je fais depuis cet entrelien que je viens d’avoir avec vous. Cet homme devroit souhaiter qu’on ne le connût que par les récits que vous faites de ses écrits ; et il pourroit dire avec saint Augustin : Z0t me vide, attende. Je crois assurément que cet homme avoit de l'esprit; mais je ne sais si vous ne lui en prètez pas un peu plus qu’il n’en a, par cet enchainement si juste que vous faites de ses principes. Vous pouvez juger qu'ayant passé ma vie comme j'ai fait, on m’a peu conseillé de lire cet auteur, dont tous les ouvrages n’ont rien de ce que nous devons principalement rechercher dans nos lectures, selon la règle de saint Atigustin, parce que ses paroles ne paroissent pas sortir d’un grand fonds d’humilité et de piété. On pardonneroit à ces philosophes d'autrefois, qu’on nommoit académiciens, de mettre tout dans le doute. Mais qu'avoit besoin Montaigne de s’égayer l'esprit en renouvelant une doctrine qui passe ïhaïnienant aux yeux ‘les chrétiens pour une folie? C’est le jugement que saint Augustin fait de ces personnes. Car on peut dire après lui de Montaigne : «Ïl met dans tout ce qu’il « dit la foi à part ; ainsi nous, qui avons la foi, devons de même mettre à part « tout ce qu'il dit.» Je ne blâme point l'esprit de Cet auteur, qui est un grand don de Dieu ; mais il pouvoit s’en servir mieux, ét en faire plutôt un sacrifice à Dieu qu’au démon. A quoi sert nn bien, quand on en üse si mal? Quid pro derat, eic.? dit de lui ce saint docteur avant sa conversion. Vous êtes heureux, monsieur, de vous être élevé au-dessus de ces personnés qu’on appelle des docteurs, plongés dans l'ivresse, mais qui ont le cœur vide de la vérité. Dieu a répandu dans votre cœur d’autres douceurs et d’autres attraits que ceux que vous trouviez dans Montaigne. I1 vous a rappelé de ce plaisir dangereux,

Hot

a jucunditate pestifera , dit saint Augustin, qui rend grâces à Dieu de ce qu’il jui a pardonné les péchés qu’il avoit commis en goûtant trop la vanité. saint Augustin est d'autant plus croyable en cela, qu’il étoit autrefois dans ces sentimens ; et comme vous dites de Montaigne que c’est par ce doute universel qu’il combat les hérétiques de son temps, aussi par ce même doute des académiciens, saint Augustin quitta l’hérésie des manichéens. Depuis qu’il fut à Dieu, il renonça à ces vanités qu’il appelle sacriléges. Il reconnut avec quelle sagesse saint Paul nous avertit de ne nous pas laisser séduire par ces discours. Car il avoue qu’il y a en cela un certain agrément qui enlève : on croit quelquefois les choses véritables, seulement parce qu’on les dit éloquemmeni, Ge sont des viandes dangereuses, dit-il, que l’on sert dans de beaux plais; mais ces viandes, au lieu de nourrir le cœur, elles le vident. On ressemble alors à des gens qui dorment, et qui croient manger en dormant : ces viandes imaginaires les laissent aussi vides qu’ils étoient.

M. de Saci dit à M. Pascal plusieurs chOSSS semblables : sur quoi M. Pascal lui dit que s’il lui faisoit compliment de bien posséder Montaigne et de le savoir bien tourner, il pouvoit lui dire sans compliment qu’il savoit bien mieux saint Augustin, et qu’il le savoit bién mieux tourner, quoique peu avantageusement pour le pauvre Montaigne. I lui témoigna être extrèmement édifié de la solidité de tout ce qu’il venoit de lui représenter ; cependant, étant encore tout plein de son auteur, il ne put se retenir et lui dit :

«Je vous avoue, monsieur, que je ne puis voir sans joie dans cet auteur la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette révolte si sanglante de l’homme contre l’homme, qui, de la société avec Dieu, où il s’élevoit par les maximes, le précipite dans la nature des bêtes; et j’aurois aimé de tout mon cœur le ministre d’une si grande vengeance, si, étant disciple de l’Église par la foi, il eût suivi les règles de la morale | en portant les hommes, qu’il avoit si utilement humiliés , à ne pas irriter par de nouveaux crimes celui qui peut seul les tirer des crimes qu’il les a convaincus de ne pouvoir pas seulement connoitre.

« Mais il agit au contraire en païen de cette sorte. De ce principe, dit-il, que hors de la foi tout est dans l'incertitude, et considérant bien combien il y a que l’on cherche le vrai et le bien sans aucun progrès vers la tranquillité, il conclut qu’on en doit laisser le soin aux autres; et demeurer cependant en repos, coulant légèrement sur les sujets de peur d’y enfoncer en appuyant; et prendre le vrai et le bien sur la première apparence, sans les presser, parce qu ’ils sont si peu solides , que quelque peu qu’on serre les mains ils s’échappent entre les doigts et les laissent vides. C’est pourquoi ilsuit le rapport des sens et les notions communes, parce qu’il faudroit qu'il se fit violence pour les démentir, et qu’il ne sait s’il gagneroit, ignorant où est le vrai. Ainsi il fuit la douleur et la mort, parce que son instinct l’y pousse, et qu’il ne veut pas résister par la même raison, mais sans en conclure que ce soient de véritables maux, ne se fiant pas trop à ces mouvemens naturels de crainte, vu qu'on en sent d’autres de plaisir qu’on accuse d’être mauvais, quoique la nature parle au contraire. Ainsi, il wa rien d’extravagant dans la

ven

ENTRETIEN AVEC M. DE SACI

conduite; il agit comme les autres hommes; et tout ce qu’ils font dans la soite pensée qu’ils suivent le vrai bien, il le fait par un autre principe, qui est que les vraisemblances étant pareillement d’un et d’autre côté, l'exemple et la comniodité sont les contre-poids qui l’emportent.

« Il monte sur son cheval, comme un autre qui ne seroit pas philosophe, parce qu’il le souffre, mais sans croire que ce soit de droit, ne sachant pas si cet animal n’a pas, au contraire, celui de se servir de lui. Il se fait aussi quelque violence pour éviter certains vices; et même il a gardé la fidélité au mariage, à cause de la peine qui suit les désordres; mais si celle qu’il prendroit surpasse celle qu’il évite, il y demeure en repos, la règle de son action étant en tout la commodité et la tranquillité. Il rejette donc bien loin cette vertu stoïque qu’on peint avec une mine sévère, un regard farouche, des cheveux hérissés. le front ridé et en sueur, dans une posture pénible et tendue, loin des hommes, dans un morne silence, et seule sur la pointe d’un rocher : fantôme, à ce qu'il dit, capable d’effrayer les enfans, et qui ne fait là autre chose, avec un travail continuel, que de chercher le repos, où il n'arrive jamais. La sienne est naïve, familière, plaisante, enjouée, et pour ainsi dire folâtre : elle suit ce qui la charme, et badine négligemment des accidens bons ou mauvais, couchée mollement dans le sein de l’oisiveté tranquille, d’où elle montre aux h mmes, qui cherchent la félicité avec tant de peines, que c’est là seulement où elle repose, et que l'ignorance et l’incuriosité sont deux doux oreillers pour une tête bien faite , comme il dit lui-même.

« Je ne puis pas vous dissimuler, monsieur, qu’en lisant cet auteur et le comparant avec Épictète, j'ai trouvé qu'ils étoient assurément les deux plus grands défenseurs des deux plus célèbres sectes du monde et ies seules conformes à la raison, puisqu'on ne peut suivre qu'une de ces deux routes, savoir : ou qu'il y a un Dieu, et lors il y place son souverain bien; ou qu’il est incertain, et qu’alors le vrai bien l’est aussi, puisqu'il en est incapable. J'ai pris un plaisir extrême à remarquer dans ces divers raisonnemens en quoi les uns et les autres sont arrivés à quelque conformité avec la sagesse véritable qu’ils ont essayé de connoître. Car, s’il est agréable d'observer dans la nature le désir qu’elle a de peindre Dieu dans tous ses ouvrages, où l’on en voit quelques caractères parce qu’ils en sont les images, combien est-il plus juste de considérer dans les productions des esprits les efforts qu’ils font pour imiter la vérité essentielle, même en la fuyant, et de remarquer en quoi ils y arrivent et en quoi ils s’en égarent, comme j'ai tâché de faire dans cette étude!

«Il est vrai, monsieur, que vous venez de me faire voir admirablement le peu d’utilité que les chrétiens peuvent retirer de ces études philosophiques. Je ne laisserai pas, néanmoins, avec voire permission, de vous en dire encore ma pensée, prêt néanmoins de renoncer à toutes les lumières qui ne viendront pas de vous, en quoi j'aurai l'avantage, ou d’avoir rencontré la vérité par bonheur, ou de la recevoir de vous avec assurance. Il me semble que la source des erreurs de ces deux sectes est de n'avoir pas su que l’état de l’homme à présent diffère de

celui de sa création ; de sorte que l’un remarquant quelques traces de sa première grandeur , et ignorant sa corruption, a traité la nature comme saine et sans besoin de réparateur, ce qui le mène au comble de la superbe; au lieu que l’autre éprouvant la misère présente et ignorant la première dignité, traite la nature comme nécessairement infirme et irréparable, ce qui le précipite dans le désespoir d'arriver à un véritable bien, et de là dans une extrême lâcheté. Ainsi ces deux états qu'il falloit connoître ensemble pour voir toute la vérité, étant connus séparément, conduisent nécessairement à l’un de ces deux vices, d’orgueil ou de paresse, où sont infailliblement tous les hommes avant la grâce, puisque, s’ils ne demeurent dans leurs désordres par lâcheté, ils en sortent par vanité, tant il est vrai ce que vous venez de me dire de saint Augustin, et que je trouve d’une grande étendue; car en effet on leur rend hommage en bien des manières.

«C’est donc de ces lumières imparfaites qu’il arrive que l’un, connoissant les devoirs de l’homme et ignorant son impuissance, se perd dans la présomption, et que l’autre connoissant l’impuissance et non le devoir, il s’'abat dans la lâcheté ; d’où il semble que puisque l’un conduit à la vérité, l’autre à l'erreur, l’on formeroit en les alliant une morale parfaite. Mais au lieu de cette paix, il ne résulteroit de leur assemblage qu’une guerre et qu’une destruction générale : car l’un établissant la certitude, l’autre le doute, l’un la grandeur de l’homme, l’autre sa foiblesse, ils ruinent les vérités aussi bien que les faussetés l’un de l’autre. De sorte qu’ils ne peuvent subsister seuls à cause de leurs défauts, ni s'unir à cause de leurs oppositions, et qu’ainsi ils se brisent et s’anéantissent pour faire place à la vérité de l'Évangile. C’est elle qui accorde les contrariétés par unart tout divin, et, unissant tout ce qui est de vrai et chassant tout ce qui est de faux, elle en fait une sagesse véritablement céleste où s'accordent ces opposés, qui étoient incompatibles dans ces doctrines humaines. Et la raison en est que ces sages du monde placent les contraires dans un même sujet; car l’un attribuoit la grandeur à la nature et l’autre la foiblesse à cette même nature, ce qui ne pouvoit subsister; au lieu que la foi nous apprend à les mettre en des sujets différens : tout ce qu'il y a d'infirme appartenant à la nature, tout ce qu'il y à de puissant appartenant à la grâce. Voilà l’union étonnante et nouvelle que Dieu seul pouvoit enseigner, et que lui seul pouvoit faire, et qui n’est qu’une image et qu’un effet de l’union ineffable de deux natures dans la seule personne de l'Homme-Dieu.

« Je vous demande pardon, monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, de m’emporter ainsi devant vous dans la théologie, au lieu de demeurer dans la philosophie, qui étoit seule mon sujet; mais il m’y a conduit insensiblement; et il est difficile de ne pas y entrer, quelque vérité qu’on traite, parce qu’elle est le centre de toutes les vérités ; ce qui paroît ici parfaitement, puisqu'elle enferme si visiblement toutes celles qui se trouvent dans ces opinions. Aussi je ne vois pas comment aucun d’eux pourroit refuser de la suivre. Car s'ils sont pleins de la pensée da la grandeur de l’homme, qu'ont-ils imaginé qui ne cède aux promesses Ale l'Évangile , qui ve sont autre chose que le digne prix de la mort d’un

ll ENTRETIEN AVEC M. DE SACI

Dieu? Et s'ils se plaisoient à voir l’infirmité de la nature, leurs idées n’égalent point celles de la véritable foiblesse du péché, dont la même mort a été le remède. Ainsi tous y trouvent plus qu’ils n’ont désiré; et ge qui est admirable, ils s’y trouvent unis, eux qui ne pouvoient s’allier dans un degré infiniment inférieur! »

M. de Saci ne put s'empêcher de témoigner à M. Pascal qu'il étoit surpris comment il savoit tourner les choses ; mais il avoua en même temps que tout le monde n’avoit pas le secret comme lui de faire sur ces lectures des réflexions si sages et si élevées. Il lui dit qu’il ressembloit à ces médecins habiles qui, par la manière adroite de préparer les plus grands poisons, en savent tirer les plus grands remèdes. Il ajouta que, quoiqu'il vît bien, par ce qu’il venoit de lui dire, que ces lectures lui étoient utiles, il ne pouvoit pas croire néanmoins qu'elles fussent avantageuses à beaucoup de gens dont l’esprit se traineroit un peu, et n’auroit pas assez d’élévation pour lire ces auteurs et en juger, et savoir tirer les perles du milieu du fumier, aurum ex stercore, disoit un Père. Ce qu’on pouvoïit bien plus dire de ces philosophes, dont le fumier, par sa noire fumée, pouvoit obseurcir la foi chancelante de ceux qui les lisent, C’est pourquoi il conseilleroit toujours à ces personnes de ne pas s’exposer légèrement à ces lectures, de peur de se perdre avec ces philosophes, et de devenir la proie des démons et la pâture des vers, selon le langage de l'Ecriture, comme ces philosophes l’ont été.

« Pour l'utilité de ces lectures, dit M. Pascal, je vous dirai fort simplement ma pensée. Je trouve dans Épictète ur art incomparable pour troubler le repos de ceux qui le cherchent dans les choses extérieures, et pour les forcer à reconnoître qu'ils sont de véritables esclaves et de misérables aveugles; qu’il est impossible qu'ils trouvent autre chose que l'erreur et la douleur qu'ils fuient, s'ils ne se donnent sans réserve à Dieu seul. Montaigne est incomparable pour confondre l’orgueil de ceux qui, hors la foi, se piquent d’une véritable justice; pour désabuser ceux qui s’attachent à leurs opinions, et qui croient trouver dans les sciences des vérités inébranlables; et pour convaincre si bien la raison de son peu de lumière et de ses égaremens, qu’il est difficile, quand on fait un bon usage de ses principes, d’être tenté de trouver des répugnances dans les mystères : car l’esprit en est si battu, qu’il est bien éloigné de vouloir juger si l’incarnation ou le mystère de l’eucharistie sont possibles; ce que les hommes du commun n’agitent que trop souvent.

« Mais si Épictète combat la paresse, il mène à l’orgueil, de sorte qu’il peut être très-nuisible à ceux qui ne sont pas persuadés de la corruption de la plus parfaite justice qui n’est pas de la foi. Et Montaigne est absolument pernicieux à ceux qui ont quelque pente à l’impiété et aux vices. C’est pourquoi ces lectures doivent être réglées avec beaucoup de soin, de discrétion et d’égard à la condition et aux mœurs de ceux à qui on les conseille. Il me semble seulement qu’en les joignant ensemble elles ne pourroient réussir fort mal, parce que l’une s’oppose au mal de l’autre : non qu’elles puissent donner la vertu, mais seulement troubler dans les vices : l’âme se trouvant combattue par les contraires, dont l’un chasse l’orgueil et l’autre la paresse, et ne pouvant

reposer dans aucun de ces vices par ses raisonnemens ni aussi les fuir tous. »

Ce fut ainsi que ces deux personnes d’un si bel esprit s’accordérent enfin au sujet de la lecture de ces philosophes, et se rencontrèrent au même terme, où ils arrivèrent néanmoins d’une manière un peu différente : M. de Saci y étant arrivé tout d’un coup par la claire vue du christianisme, et M. Pascal n’y étani arrivé qu'après beaucoup de détours en s’atiachant aux principes de ces philosophes.

-… M, de Saci et tout Port-Royal des Champs étoient ainsi tout occupés de la joie que causoient la conversion et la vue de M. Pascal On y admiroit la force toute-puissante de la grâce, qui, par une miséricorde dont il ÿ a peu d'exemples, avoit si profondément abaissé cet esprit si élevé de luimême.

Page 1