RÉPONSE
À un écrit publié sur le sujet des miracles qu’it a plu à Dieu de faire à Port-Royal depuis quelque temps, par une sainte dpine de la couronne de Notre-Seigneur. À Paris, 1656.
Comme de toutes les choses extérieures rien ne réveille tant notre foi et ne fortifie tant notre espérance , que les œuvres miraculeuses qui nous rendent comme visible la présence de Dieu invisible (Aug., tr. VIII, in Joan.) : toutes les personnes de piété qui ont entendu parler des merveilles que Jésus-Christ a faites depuis quelque temps dans l'église de Port-Royal, par une sainte épine de sa couronne, en ont recu une sen-
sible consolation, et se sont crues obligées de le bénir de ces marques extraordinaires de sa bonté et de son amour.
Et en effet, peut-on avoir une véritable affection pour l'Église catholique, et ne pas ressentir beaucoup de joie de ce que Dieu a voulu montrer sa puissance dans une église consacrée au saint sacrement, ei par une épine de sa couronne ? Ces miracles ne servent-ils pas à confondre l’hérésie calviniste, qui nous accuse d’être idolâtres parce que nous adorons Jésus- Christ comme présent réellement et substantiellement dans l’eucharistie, et d’être superstitieux parce que nous révérons les saintes reliques : puisque, si ce culte de l’Église catholique n’étoit fondé sur la foi des apôtres et des Pères , et sur la tradition de tous les siècles, c’est-à-dire sur la pierre inébranlable de la vérité divine, Dieu ne feroit pas des miracles qui l’autorisent ?
Mais la parole de saint Paul (IT Cor., 11, 16) sera toujours véritable, que « ce qui est aux uns odeur de vie pour la vie, est aux autres odeur de mort pour la mort. » Il s’est trouvé des esprits assez préoccupés contre des vierges consacrées à Jésus-Christ, pour s'opposer aux faveurs que Dieu leur faisoit. et en prendre même sujet de les déchirer comme des ennemies de Dieu. C’est ce que toutes les personnes sages viennent de voir avec étonnement dans un écrit qui a été publié depuis peu dans Paris, sous le titre de Rabat-joie, ou Observations sur ce qu’on dit étre arrivé au Port-Royal, au sujet de la sainte épine (par le P. Annat). Ce seul mot de Rabat-joie, dans un sujet si sérieux et si saint, leur a fait juger quelest l'esprit qui anime cet auteur.
Mais tout le corps de l'écrit leur a bien fait voir encore davantage qu’il n’y eut jamais de plus étrange aveuglement ni de plus grande malignite. Car qui auroit pu croire que la passion des hommes eût été capable de se porter jusqu’à cet excès, que de s’en prendre aux ouvrages dé Dieu même ? que d’oser faire aujourd'hui ce que n’osa faire autrefois un prophète corrompu par des présens, qui est de « maudire ceux que Dieu bénit » (Num., xxiv), et d'entreprendre de détourner les fidèles d’aller implorer son secours dans une église où lui seul les attire et les appelle par les assistances extraordinaires que plusieurs d’entre eux témoignent y avoir reçues ?
Tout ce que cet auteur dit dans cet écrit peut se rapporter à ces trois points : le premier regarde ces guérisons extraordinaires, et la relique par laquelle Dieu les a faites; le second est sur les conséquences qu’on doit en tirer; le troisième concerne la dévotion de tant de personnes pieuses, qui viennent adorer Dieu dans cette église, et y révérer cette sainte épine; et c’est le point dont cet écrivain paroît si blessé, qu’il est visible que son principal but, dans la publication de ce libelle, a été de détourner cette dévotion publique, en représentant comme « un lieu très dangereux et infecté d’hérésie, » une maison religieuse que Dieu honore si visiblement de ses bénédictions et de ses grâces.
Tout ce dessein est si éloigné de la piété chrétienne et catholique, qu’il semble que cet auteur a appréhendé lui-même qu’on n’attribuàt son écrit à quelque ministre calviniste, et que c’est autant pour cette raison que pour faire croire, par la plus outrageuse des calomnies, que Port-
300 RÉPONSE A UN ÉCRIT Royal est hors de l’Église, qu’il a pris la qualité de docteur de l’Église catholique. Car il est vrai qu’on n’auroit dû attendre un pareil écrit que de ceux qui ont quelque raison d’être blessés des miracles que Dieu fait dans PÉglise catholique pour la confusion de toutes les sectes hérétiques et schismatiques. On n’auroit pas été étonné de voir qu’un ministre de Charenton eût produit en cette rencontre un livre semblable à celui qu’un ministre de Provence mit au jour il y a quelques années. pour s’opposer aux miracles que Dieu faisoit dans Marseille au tombeau de messire Jean-Baptiste Gault, son dernier évêque, et empêcher que les catholiques n’en pussent tirer avantage contre ceux de leur parti. Mais qui auroit cru: que des catholiques voulussent imiter ces ennemis de l’Église, et travailler si utilement pour l'intérêt de la secte de Calvin, que si les raisonnemens qu’ils font sur ce sujet contre la maison religieuse où Dieu a daigné opérer ces merveilles avoient quelque force, ils Ôteroient à l’Église tout l'avantage qu’elle peut prendre des miracles dont Dieu l’honore ; puisque si l’abus que cet auteur fait de cette parole de saint Paul, que « les miracles sont pour les infidèles , et non pas pour les fidèles , » devoit porter ces religieuses, comme il le prétend, à entrer en défiance de leur foi à cause des miracles que Dieu fait dans leur église, il faudroit aussi, par la même raison, que tous les miracles qui se font dans l’Église catholique fussent des sujets aux catholiques de se défier de la vérité de notre religion et de se regarder comme des infidèles que Dieu voudroit, par ces merveilles, convertir à la vraie foi : ce
qui est seulement horrible à penser.
C’est ce qui me fait espérer que cette réponse sera reçue favorablement par tous ceux qui aiment l’Église, et qu’ils seront aussi touchés de compassion pour des vierges qu’on tâche de noircir avec tant d’emportement que d’indignation contre ceux qui veulent leur ravir la plus grande consolation qui leur reste dans leurs peines, qui est d’avoir quelque assurance de la part de Diéu qu’elles n’ont pas mérité des traitemens si indignes de la part des hommes.
Get auteur travaille à vouloir les en priver dès la première partie de son écrit. Au lieu que saint Paul dit : « Que lorsqu'un des membres de Jésus-Christ est glorifié, tous les autres s’en réjouissent » (I Cor. xir, 26) ; celui-ci, au contraire, par un esprit de division et de schisme, s’afflige des œuvres miraculeuses qu’il plaît à Dieu de faire dans ce monastère. Il attribue seulement à un commun bruit le premier miracle dont la vérité constante et visible a réduit quelques-uns des huguenots mêmes à un silence d’étonnement. Il en parle comme s’il n’étoit appuyé que sur des « rapports de particuliers qu’on ne peut croire sans légèreté de Cœur ; » au lieu qu’il l’est sur la solennelle attestation que des personnes publiques, tels que sont des médecins et des chirurgiens, en ont donnée par écrit, et sur l'information juridique, composée de vingt-cinq témoins tous irréprochables, que M. l’évêque de Toul a faite à la requête de M. le Promoteur, à laquelle il a travaillé avec un soin extraordinaire, comme il l’a témoigné lui-même; qu’il a entièrement achevée et signée de sa main, et qu’il auroit confirmée il y à longtemps par son jugement s’il avoit continué de gouverner l’archevêché de Paris, puisqu'il a témoigné
SUR LES MIiRACLES DE PORT-ROYAL. 301
lui-même qu’il avoit écrit et à Rome et à la cour que la vérité de ce miracle ne pouvoit être révoquée en doute.
Mais après que cet écrivain a fait ce qu’il a pu pour donner lieu de douter d’un effet si indubitable de la toute-puissance divine, il veut encore faire un crime à ces religieuses de la manière dont elles ont recu cette insigne faveur du ciel. Il les accuse « d’avoir contrevenu aux ordonnances de l’Église portées par le concile de Trente, en publiant par un excès de joie et voulant faire croire des miracles qui n’ont point encore été reconnus ni approuvés des supérieurs. » Et c’est ce qui m'oblige, pour les défendre contre une accusation si injuste, de rapporter en ce lieu quelques circonstances du premier miracle et de leur conduite, et j'espère que si les lecteurs sont touchés d’admiration pour la merveiile que Dieu a opérée dans ce monastère, ils seront édifiés de la manière chrétienne dont elles l’ont reçue.
M. de La Poterie, ecclésiastique de condition et de piété, avoit depuis quelque temps, parmi les autres reliques de sa chapelle, une sainte épine de la couronne de Notre-Seigneur, laquelle ayant envoyée aux religieuses carmélites, qui avoient eu une sainte curiosité de la voir. il lenvoya aussi à Port-Royal le vendredi 24 mars dernier. Les religieuses la recurent avec beaucoup de dévotion : elles la mirent au dedans de leur chœur, sur une table parée en forme d’autel, et, après avoir chanté l’antienne de la sainte couronne, elles allèrent toutes la baiser. Une petite pensionnaire, nommée Marguerite Périer, qui depuis trois ans et demi avoit une fistule lacrymale, s’'approcha pour la baiser en son rang, et la religieuse, sa maîtresse, ayant eu plus d'horreur que jamais de l’enflure et de la difformité de son œil, eut mouvement de faire toucher la relique à son mal, croyant que Dieu étoit assez bon et assez puissant pour la guérir. Elle n’y fit pas alors d'autre attention. Mais la petite fille s’étant retirée à sa chambre, un quart d'heure après elle s’aperçut que son mal étoit guéri, et l'ayant dit à ses compagnes, on {rouva en effet qu'il n’y paroissoit plus rien : il n’y avoit plus aucune tumeur ; son œil, que cette enflure , qui avoit été perpétuelle depuis plus de trois ans, avoit rapetissé et rendu pleurant, étoit devenu aussi sec, aussi sain et aussi vif que l’autre. La source de cette boue qui couloit de quart d'heure en quart d'heure par l’œil, par le nez et par la bouche, et qui avoit encore coulé. sur sa joue un moment avant le miracle, comme elle l’a déclaré dans sa déposition , se trouva toute séchée. L’os, qui étoit carié et pourri, fut rétabli en son premier état. Toute la puanteur qui en sortoit, et étoit si insupportable, qu’il avoit fallu la séparer d’avec les autres par l’ordre des médecins et des chirurgiens, se changea en une haleine aussi douce que celle d’un enfant; elle recouvra aussi au même instant l’odorat, qu’elle avoit perdu entièrement par la corruption de ce pus qui lui sortoit par le nez. Et tous ses autres maux, qui étoient une suite de celui-là. ne parurent plus : jusque-là même que son teint, qui étoit pâle et plombé, devint vif et clair autant qu’elle l’eut jamais.
1. Voy. la relation de ce miracle dans l’Abrégé de l’histoire de Port-Royal, par Racine, édit. Lahure, t. Il, p. 53 et suiv.
Qui est la personne de piété qui pût rien trouver à redire, quand ce miracle auroit causé des éclats et des transports d’une joie spirituelle pareils à ceux que saint Augustin décrit dans la Cité de Dieu, où il rapporte la guérison de ce jeune homme qui avoit été maudit par sa mère, et souffroit un continuel tremblement dans tous ses membres? « L'Église étoit pleine, dit-il; elle retentissoit de ces cris de réjouissance : « Gloire à Dieu ! louange à Dieu! » (Lib. XXII, cap. vurr.) Mais la discipline de cette maison, qui observe toujours un fort grand silence, et qui le redouble encore pendant le sacré temps de carême, où elles n’ont pas même entre elles de conférences communes, comme en un autre temps, it que la nouvelle de cette guérison miraculeuse ne s’y répandit que peu à peu. Les unes la surent seulement le lendemain , les autres trois jours après, les autres au bout de huit, et il s’en trouva quelques-unes qui lignoroient encore quinze jours après.
Mais ce qui est plus remarquable, est que la mère prieure, à qui la relique avoit été adressée, laissa passer une semaine entière sans en faire rien savoir à cet ecclésiastique , son parent, qui la lui avoit envoyée. Néanmoins après ces huit jours elle pensa que le respect qu’elle lui devoit, l’obligeoit à lui en donner avis par une lettre, dont j'ai cru d'autant plus devoir rapporter ‘ici les propres paroles, que M. de La Poterie envoyant quelque temps après la même relique aux religieuses ursulines , il leur envoya aussi l’original de cette lettre, les priant de la lire avant que d’honorer cette sainte épine; parce que le miracle qu’elles y apprendroient la leur feroit encore avoir en plus grande vénération.
Le lecteur jugera par ce billet, qui est du 31 mars, si sa joie étoit excessive, comme le reproche cet écrivain.
« Monsieur mon cousin,
« Je n’ai pu encore vous remercier de la bonne pensée que vous avez eue de nous favoriser de la vue de votre sacré reliquaire. Il paroît que g'a été par une inspiration de Dieu, qui vouloit en tirer un effet merveilleux, dont je dois vous informer, quoique nous n’ayons pas dessein
de le faire savoir à personne. »
Elle lui trace ensuite un abrégé de la relation de miracle, que M. Dalencé, fameux chirurgien, venoit d’en faire ce même jour. Elle finit par ces mots :
« Voilà, monsieur, une attestation bien certaine de votre relique, dont il a plu à Dieu de nous consoler, et je le prends pour un présage qu'il veut guérir nos âmes, et les sanctifier par les épines des persécutions dont on nous menace. »
Le lecteur jugera, par ces lignes si modestes, avec quelle disposition on a reçu cette grâce à Port-Royal. Cet ecclésiastique même approuva cette modestie dans la réponse qu’il lui fit le 2 d'avril, laquelle étoit conçue en ces propres termes :
« Ma révérende mère et cousine,
La lecture de la lettre que vous m'avez fait la charité de m'écrire "a causé uné si grande consolation. que la joie m'a tiré des larmes du
cœur et des yeux. Je loue l’humble retenue que vous avez de ne divuiguer ce miracle, parce qu’il est arrivé en votre monastère, dont plusieurs, par la malice du temps, ont une telle aversion, qu’ils ne voudroient pas le croire, mais plutôt que vous l’auriez mis en avant pour donner quelque haute estime de votre maison, ou pour d’autres intérêts que ces personnes se forgeroient en l’esprit, selon leur humeur et leur fantaisie. Mais pour moi je crois être obligé de le faire Connoître avec discrétion dans les occasions, pour n’aller au contraire de ce que nous apprend l'ange dans Tobie. qu’il est bon de cacher le secret du roi, mais qu’il est honorable de révéler et confesser les œuvres de Dieu; et agissant de la sorte, peut-être que ceux qui entendront ce miracle si assuré arrivé en votre maison, et non sans un trait particulier de la providence de Dieu, diminueront de l’aversion qu’ils y ont, et auront quelque compassion des persécutions dont vous êtes attaquées sans sujet. Je ne fais aucun doute que Notre-Seigneur ne veuille sanctifier vos âmes par ces persécutions, et je le supplie de tout mon cœur qu’il vous fortifie pour les supporter. »
Certes ceux qui savent en quel état étoit alors cette maison religieuse, jugeront aisément qu’encore que ce fût une grande consolation à ces pauvres filles de voir que Jésus- Christ, qui est toute leur espérance et tout leur refuge, avoit voulu montrer si visiblement qu’il étoit avec elles en guérissant cette enfant, saint Augustin dit qu’il témoigna son affection envers Marthe et Marie, lorsqu'il ressuscita leur frère : néanmoins l’affliction qui les avoit saisies par la crainte des troubles dont leurs ennemis les menaçoient, les rendoit si éloignées de tout excès de réjouissance , que cette faveur ne leur servit que pour soulager un peu leur esprit dans le fort de leurs peines et de leurs douleurs.
Cest donc à tort que cet écrivain les accusé « d’avoir contrevenu aux ordonnances de l’Église, en publiant par un excès de joie des miracles qui wavoient point encore été reconnus ni approuvés des supérieurs. » Car Port- Royal n’a pas fait la moindre avance ni le moindre écrit pour publier même le premier, quoique si extraordinaire et si surprenant. Le bruit qui s’en est répandu n’est point venu des religieuses : elles crurent
qu’elles devoient admirer en secret et en silence cette œuvre de Dieu, ainsi qu’elles avoient fait en des rencontres pareilles depuis quinze ans. Mais comme Dieu, en inspirant à ses serviteurs le désir de cacher aux yeux des hommes les grâces qu’ils reçoivent de lui, ne laisse pas souvent de les faire éclater par d’autres moyens, il a voulu en cette occasion que ce miracle fût su de tout Paris et cru même de toute la cour, sans que les religieuses y contribuassent en rien.
Les médecins et les chirurgiens, qui étoient touchés d’une si grande ares se tinrent obligés en conscience de la dire à tout le monde,
our rendre gloire à celui qui leur avoit fait voir sur l’œil et le visage Le défiguré ie cette petite fille les traits vénérables de sa main puis-
sante, C’est ce que fit encore M. Périer, père de la petite, qui est un conseiller de la cour des aides de Clermont en Auvergne, d’où il avoit éte mandé par une lettre écrite le 24 de mars, quatre heures avant le mi -
racle, pour venir assister à l’incision et à l'application du bouton de feu
que M. Dalencé devoit faire à l’œil de sa fille aussitôt qu’il seroit arrivé. I] fut si surpris de la trouver parfaitement et miraculeusement guérie, lorsqu’il la vit à Port-Royal le 5 d'avril, qu’il se crut obligé, par un sentiment de reconnoissance envers Dieu, de faire assembler les médecins et les chirurgiens, qui donnèrent tous Jeur attestation par écrit le jour du vendredi saint. Et ensuite il joignit sa voix à la leur, et imita le zèle du Kpreux de l'Évangile (Marc. , 1, 44 et 45), qui publia partout la grâce qu’ il avoit reçue de Jésus-Christ, nonobstant la défense de Jésus-Christ même.
Cependant toute la certitude d’un effet si merveilleux et toute l’édification qu’il a causée dans l’Église, n’ont pu empêcher qu’il ne se soit trouvé des personnes dans l’Église même qui n’ont pu dissimuler qu’ils en étoient scandalisés. Ce que les hérétiques n’auroient pu faire sans découvrir ouvertement leur animosité contre l’épouse de Jésus-Christ, a été fait par des catholiques. Ils n’ont travaillé depuis cinq mois qu’à ruiner la vérité de ce miracle dans l’esprit du peuple, par un grand nombre de faux bruits qu’ils ont répandus partout.
D'abord ils ont dit à plusieurs personnes que c’étoit une fourbe et une supposition, et qu’on produisoit la sœur aînée de la petite fille malade au lieu d’elle. Ce qui obligea de fdire voir à M. le promoteur et à plusieurs autres les deux sœurs ensemble.
Is publièrent depuis que sa fistule lacrymale étoit revenue, et qu’elle en étoit plus malade que jamais. Ce qui porta M. Dalencé, chirurgien qui l’avoit vue malade et parfaitement guérie, à venir à Port-Royal avec le médecin d’un prince du sang, pour le convaincre, ainsi qu’il fit par
ses propres yeux, de la fausseté de ce bruit.
Ils ont dit enfin que véritablement la guérison de son œil avoit toujours continué; mais que la malignité de l’humeur qui lui causoit cet ulcère à l’œil étoit tombée sur les parties nobles et l’avoit réduite aux derniers soupirs. Ce qui engagea M. Guillard , chirurgien, qui l’avoit vue malade et guérie et avoit aussi atteste ce miracle par écrit, à venir la revoir au mois de juillet dernier, où il la trouva aussi saine que le premier jour, et depuis encore, M. Félix, premier chirurgien du roi, qui l’avoit vue dès le mois d'avril, ayant eu la curiosité de la revoir le 8 d'août, et ayant trouvé sa guérison aussi entière et aussi admirable qu’elle lui parut alors, il a déclaré, par un écrit signé de sa main, « qu’il étoit obligé de confesser que Dieu seul avoit pu produire un effet si subit et si extraordinaire. »
Cet écrivain reproche encore à ces religieuses « qu’elles ont exposé cette nouvelle relique avant qu’elle eût été reconnue et approuvée par le supérieur , » et prétend qu’en cela elles ont aussi « contrevenu à l’ordonnance de l’Église portée par le concile de Trente. » Mais elles ne l’ont paint exposée dans leur église comme on y expose les reliques ordinaires: elles l’ont tenue enfermée au dedans du monastère, et jamais elles ne Ven ont tirée, que lorsque plusieurs personnes demandoient à la baiser : ce qu’elles n’ont point fait même sans en donner avis à M. l’évêque de Toul, qui a trouvé bon qu’elles suivissent en ce point la dévotion du peuple et de plusieurs personnes de condition qui venoient et viennent
encore adorer cette sainte épine, dont Jésus-Christ même, le supérieur des supérieurs, venoit de justifier la vérité par cette insigne merveille qu’il avoit faite par son entremise. Il n’y a point d'approbation pareille pour une relique, à cette attestation du ciel. Un miracle certain, visible, irréprochable comme est celui-là, en est la plus forte, la plus sainte et la plus divine preuve.
C’est ainsi qu’il fit connoître anciennement sa véritable croix, comme l’histoire ecclésiastique nous l’apprend; c’est ainsi qu’il à fait reconnoître aujourd’hui cette épine de sa sainte couronne. Aussi M. l’évêque de Toul, comme très-instruit dans la science et dans la discipline de l'Église, jugea qu'après un événement si miraculeux, on ne devoit pas refuser à tant de personnes pieuses la liberté de la révérer.
Une autre accusation de cet auteur, est que des personnes de condition étant à l'extrémité, lorsque eux ou leurs parens ont envoyé prier les religieuses de Port-Royal de trouver bon que quelqu'un de leurs confesseurs ou quelque ecclésiastique de leur part portât cette relique chez les malades, « elles leur ont accordé cette demande contre l’ordre du concile de Trente, qui défend le transport des reliques chez les malades. »
Mais il devoit savoir, 1° que cet ordre est principalement pour des châsses et pour des reliques attachées à des églises particulières, que le concile a jugé à propos de ne point tirer des lieux où elles ont accoutumé d’être révérées, si ce n’est pour des cérémonies publiques; 2° que cet ordre n’est pas généralement observé dans l’Église de Paris, puisque tout le monde sait qu’il y a des reliques qu’on transporte assez souvent chez les malades, comme le manteau du bienheureux Pierre de Luxembourg , et une côte de sainte Opportune; 3° que cette accusation , quelque foible qu’elle soit, ne touche point Port-Royal, puisque la mère abbesse n’a accordé qu’on transportât cette relique que par l’ordre de M. l’évêque de Toul, en qualité de grand vicaire; ce que peuvent attester les religieuses du Val-de-Grâce, lesquelles ont elles-mêmes obtenu cette permission. Et M. Charton. le jeune, qui est à présent pénitencier, peut témoigner aussi que lui-même prit la peine, il y a trois ou quatre mois, d'y venir par deux fois pour la porter avec un ecclésiastique de Port- Royal chez deux personnes mourantes.
Que si ce reproche est déraisonnable en soi, il l’est encore davantage dans la bouche de ceux qui le font, puisque eux-mêmes ont demandé qu’on voulût bien la porter chez un malade qu’ils assistoient. Le P. des Déserts, jésuite, en écrivit une lettre lui-même à M. l’évêque de Toul, dont la substance étoit : « Que les religieuses de Port-Royal ayant témoigné qu’elles ne pouvoient pas donner la sainte épine pour être portée hors de chez elles sans sa permission , il le supplioit très-humblement de la lui accorder en faveur d’une personne fort malade, qui désiroit d’avoir cette consolation. » Cette lettre fut rendue à ce prélat, lorsqu'il étoit dans la sacristie de Port-Royal. Après cela le lecteur peut juger si c’est la charité qui porte cet écrivain, comme il dit, à former de semblables accusations, et à faire un crime à des religieuses de ce qu’elles ont fait non-seulement .par l’ordre de leur supérieur, mais à la prière même de ceux qui les en reprennent.
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Il n’est pas plus équitable dans sa seconde partie. Après avoir dit : « qu’il suppose que les miracles qu’on rapporte sont véritables ; que cette relique est reconnue par les supérieurs pour une relique assurée, et que tout s’est fait à Port-Royal selon les lois de l’Église, » il ne veut pas qu’on puisse en tirer aucune conséquence qui soit favorable à cette maisor religieuse.
Cette preuve si publique de la miséricorde et de la bienveillance de Dieu envers ses servantes n’a point adouci le cœur de cet ennemi. Il renouvelle encore une partie des calomnies que feu M. l’archevèque étouffa par une censure! qui fut publiée dans toutes les paroisses de Paris, et que Dieu, qui les en a vu noircir de nouveau, à vouiu confondre par ces miracles. Il leur attribue encore l’hérésie, l’impiété et le schisme. Il les met en parallèle avec les huguenots, comme des personnes hérétiques avec d’autres hérétiques. Il aime mieux blesser l’honneur de l'Église, et lui ravir un privilége qu’elle a reçu de son époux, qui est le don des miracles, que de cesser de ravir l'honneur à ces humbles filles de l’Église. I1 aime mieux donner lieu de croire, par un horrible scandale, que le Saint-Esprit, qui n’anime que le corps de Jésus-Christ, ei qui n’est point dans toutes les synagogues de Satan, ne laisse pas de faire des miracles dans une maison qu’il appelle le siége d’une nouvelle hérésie , que de reconnoître, par ces marques de la vraie Église, linjustice criminelle de ceux qui veulent l’en diviser.
Et enfin il veut qu’on ajoute plus de foi à de noires médisances qui ont été ruinées par divers écrits, qu'aux déclarations très-sincères de la pureté de leur foi, qu’elles ont toujours données à leur archevêque; qu’au jugement de M. l’évêque de Toul, leur supérieur, qui a témoigné une extrême satisfaction de leur conduite, après une première visite qu’il y.a faite, et une seconde qu’il avoit commencée; et qu’à l'autorité de Jésus-Christ même, qui a confirmé leurs déclarations et le jugement de ce prélat par les miracles qu’il a voulu opérer chez elles, pour rendre plus accomplie la justification de leur innocence.
Est-il possible que cet écrivain ne sache pas ce que l'Évangile nous a appris, que les miracles sont d'ordinaire les fruits d’une véritable foi ? Jésus-Christ ne dit-il pas au père de la fille morte, « qu’il n’avoit qu’à croire, et que sa fille seroit sauvée ? » (Luc, vx, 50.) Ne dit-il pas au père du démoniaque : « Si vous pouvez croire, tout est possible à celui qui croit? » (Marc. , 1x, 22.) Et l'Évangile, parlant de Jésus-Christ même, ne dit-il pas « que l’incrédulité de ceux de Nazareth, qui étoit son pays, étoit cause qu’il ne pouvoit y faire aucuns miracles? » (Marc. , vi, 5, 6). Comment donc prendroit-il plaisir à en faire plusieurs parmi des hérétiques et des schismatiques, qui, selon l'esprit de l’Église et le sentiment des Pères, sont pires même que les infidèles ?
Mais, pour ne rien dire ici que ce qui est reconnu par tous les théologiens touchant les miracles, et ce que cet écrivain même ne peut pas nier , il est certain que Dieu ne fait jamais des œuvres miraculeuses, qui
4. Livre du P. Brisacier, jésuite, intitulé : Le Jansénisme confondu, censuré par feu M. l’archevèque en 1652.
sont visiblement au delà de toutes les forces de la nature, et qui ne peuvent être attribuées qu’à un coup extraordinaire de sa puissance infnie , en des temps et en des circonstances qui puissent porter les hommes qui en jugent raisonnablement, à entrer ou à se confirmer dans l'erreur. C’est pour cette raison que, selon saint Thomas et les théologiens après lui, les miracles sont appelés dans l’Écriture du nom de signes, parce qu'ils signifient et marquent toujours quelque vérité aux hommes, « quasi veritatis alicujus ad homines significativa. » Et ainsi, comme ce langage est encore plus divin que les paroles, il est impossible que Dieu, qui est la vérité même, en fasse jamais qui d’eux-mèmes portent les hommes à embrasser la fausseté.
Si cela n’étoit, le Sauveur n’auroit pu prendre avantage de ses miracles pour convaincre l’infidélité des juifs, et les obliger de le reconnoître pour le Messie et pour le Fils de Dieu égal à son Père. Il w’auroit pu leur dire : « Si vous ne me croyez, croyez à mes œuvres. » (Joan., x, 88.) Il n’auroit pas eu droit de prouver la puissance qu’il avoit de remettre les péchés par la guérison du paralytique comme par un témoignage certain, et auquel ses ennemis mêmes devoient se rendre. Et l'Évangile n’auroit rien dit de convaincant pour la confirmation de la doctrine du même Sauveur, lorsqu'il dit : « que les apôtres prêchant, le Seigneur coopéroït avec eux, et confirmoit leurs paroles par les miracles qui lés suivoient. » (Marc., XVI, 20.)
Il est donc clair que ce principe, qui est que les miracles marquent toujours aux hommes quelque vérité, a toujours été le fondement de la véritable religion; et c’est ce que les apôtres nous témoignent dans les actes, lorsque, après les menaces que les juifs leur firent de les châtier s’ils prêchoient encore Jésus-Christ, ils élevèrent tous ensemble leur voix à Dieu, et lui dirent : « Seigneur, regardez leurs menaces, ei donnez la force à vos serviteurs d'annoncer votre parole avec toute confiance, en étendant votre main pour faire des prodiges et des miracles dans la guérison des maladies au nom de votre saint Fils Jésus » (Act., 1v, 29, 30): comme s’ils lui eussent dit : «Montrez que le ciel est pour nous , que nous sommes vos fidèles serviteurs, et que notre doctrine est la vôtre, puisqu’elle est soutenue de votre puissance. »
L'histoire ecclésiastique est pleine d'exemples qui confirment cette vérité. Mais pour n’en rapporter que deux, Dieu ne montra-t-il pas qu’il étoit avec les catholiques contre les ariens, lorsque saint Athanase fit venir saint Antoine à Alexandric pour confirmer la foi de l'Église par les miracles que Dieu feroit par son entremise ? Et le peuple ne conclut-il pas fort bien que Dieu étoit dans l'Église catholique, où il faisoit des mira.cles, et que l'esprit de la vérité étoit avec ceux parmi lesquels l'esprit de la vertu et dé la puissance de Dieu, qui n’est que le même, chassoit les démons et guérissoit les malades ?
Ne montra-t-il pas encore qu’il étoit avec saint Ambroise et tout le parti catholique, lorsque ayant révélé à ce saint évêque où étoient les corps des saints martyrs Gervais et Protais, on les tira de terre, et un aveugle connu de tout Milan, s'étant fait approcher de ces deux Corps saints, et ayant fait toucher un linge à leur cercueil, w’eut pas plus tôt porté ce
linge à ses yeux, qu’ils s’ouvrirent à l’heure même? « Le bruit de ce miracle, dit saint Augustin, se répandit de tous côtés, fit retentir partout les louanges du Seigneur, et arrêta la fureur de la persécution. » (Confess., chap. vi.) Et Paulin, qui a écrit la vie de saint Ambroise, ajoute encore que « parce que Dieu faisoit des miracles dans l’Église où furent mis les corps de ces saints martyrs, qui étoit aux catholiques, la foi catholique en croissoit de jour en jour, et la perfidie arienne diminuoit. »
Mais il faut remarquer que Dieu ne fait pas seulement des miracles pour confirmer les vérités de la foi. et qu'il en fait encore quelquefois pour justifier l'innocence de ses serviteurs et de ses servantes, pour éclaircir des choses cachées, et pour confondre, par une voix divine et une autorité suprême, les impostures de leurs ennemis, lorsqu'ils ne peuvent les détruire par des preuves humaines et ordinaires. Ge fut ainsi qu’il se déclara autrefois pour l'innocence de saint Chrysostome, lorsque, dès la première nuit qui suivit son premier bannissement, il ébranla un quartier de la ville de Constantinople par un tremblement de terre, qui porta l’empereur, saisi de crainte, à le faire revenir. Ce fut ainsi qu’il découvrit l’innocence de cette femme de Verceil. faussement accusée d’adultère par son mari, en faisant, au rapport de saint Jérôme, que le bourreau ne pût en sept coups entamer seulement sa peau avec son épée. Ce fut ainsi qu’il se rendit protecteur de la chasteté de sainte Cunégonde, impératrice, soupconnée de n'avoir pas gardé la foi conjugale, en lui faisant tenir dans sa main un fer rouge ainsi qu’un bouquet de fleurs. Ce fut ainsi que, par la vue qu’il rendit à un aveugle, il montra que saint Bernard n’avoit prêché la croisade que par son esprit, quoique l’armée eût été ruinée, et qu’il eût été décrié ensuite comme un faux prophète. Ce fut ainsi qu’au rapport de Césarius, religieux de Cîteaux, il décida la question qui divisoit et partageoit les théologiens et les docteurs de la Faculté de Paris touchant la justice ou l'injustice de la cause de saint Thomas de Cantorbéry , qui s’opposoit lui seul à tous les évêques catholiques d'Angleterre, en faisant un grand nombre de miracles à son tombeau.
Nous n’avons maintenant qu’à appliquer ces maximes à ce qui s’est fait à Port-Royal; et je ne doute point que ceux qui en considéreront les circonstances particulières, ne reconnoissent que Dieu n’a guère parlé plus intelligiblement pour soutenir l’innocence persécutée, qu’il l’a fait en cette rencontre.
Une maison religieuse est déchirée depuis plusieurs années par de continuelles impostures. Des personnes ennemies et violentes tâchent de la décrier partout comme infectée d’hérésie. Ils y emploient jusqu’à des calomnies aussi horribles qu’est celle de publier ‘ qu’on n’y croit pas la présence réelle de Jésus-Christ dans le saint sacrement, quoiqu’on l’y adore sans cesse par un institut particulier. On les traite d’excommu-
1. Livre du P. Meynier, jésuite de Poitiers, intitulé : le Port-Royal et Genève d'intelligence contre le saint sacrement de l'autel, imprimé à Poitiers en 1656.
niées , et on tâche de faire croire à tous ceux qui ne les connoissent pas, que c’est un crime de mettre de petites filles entre leurs mains pour les élever et pour les instruire. On veut même persuader qu’on doit fuir leur église comme une église de schismatiques. On les menace de la dernière persécution. Il ne leur reste aucune consolation qu’en leur innocence, aucune espérance qu’en leurs prières, aucun refuge qu’en Dieu. Et dans le point même où il sembloit que tout étoit préparé pour les accabler, Dieu fait éclater parmi elles les marques les plus visibles de sa protection et de son amour. Il y fait apporter une sainte épine de sa couronne. fl s’en sert pour y signaler sa toute-puissance par l’un des miracles les plus certains et les plus sensibles qu’il ait faits depuis plusieurs siècles. Il agit lui-même dans le cœur des hommes pour le faire croire à tout Paris, et le répandre partout. Il en imprime, par son esprit, une admiration religieuse dans les personnes les plus incrédules. Il donne au peuple catholique des sentimens d’une dévotion particulière pour venir l'invoquer dans cette église ; et pour montrer que lui seul les y fait venir, il scelle encore ce premier témoignage de son amour par de nouvelles grâces non moins extraordinaires que la première.
Après cela, peut-on avoir, je ne dis pas quelque lumière de piété, mais seulement quelque étincelle de raison, pour douter encore si Dieu, par cette conduite, s’est déclaré {contre les religieuses de cette maison , ou pour elles? s’il les a tenues pour ses ennemies , ou pour ses servantes ? s’il les a traitées comme infidèles , ou comme fidèles ? s’il a conspiré avec leurs adversaires pour les perdre, ou avec ceux qui connoissent leur piété et leur innocence pour les sauver ?
Lorsque après que, des hommes passionnés ont écrit, ce qui est horrible à penser, que « Port-Royal est plus proche de Genève et de Charenton, que de Rome et de Notre-Dame de Paris !, » Dieu choisit cette maison religieuse pour y faire admirer son pouvoir par des miracles, c’est-à-dire pour lui faire le même honneur qu’il a fait en divers temps à ces deux Églises, celle de saint Pierre, prince des apôtres , et celle de la Vierge, mère de Dieu : que doit-on en conclure, sinon qu’il a voulu faire voir qu’elle est aussi éloignée de Genève et de Charenton par sa foi toute catholique et par sa piété toute chrétienne, que proche de Rome par sa très-humble soumission au saint-siége , et de Notre-Dame de Paris par sa fidèle obéissance à son archevêque ?
Lorsque , après que des ecclésiastiques préoccupés ont voulu persuader à tout Paris qu’un seigneur de la cour méritoit d’être retranché de la participation des sacremens, parce qu’il refusoit de retirer Mile sa petite-fille de Port-Royal, qu’ils appeloient une école d’erreur et d’hérésie pour des enfans, Dieu ne fait pas seulement des miracles en cette maison, mais veut encore que le premier et le plus éclatant paroisse en la personne d’une des petites filles qu’on élève en sa crainte et en son amour : qu’a-t-il voulu montrer par cette guérison si merveilleuse, sinon
que l'éducation qu'elles y reçoivent est aussi salutaire pour leurs âmes
que pour leurs corps; et qu’il n’y guériroit pas leurs yeux malades par
4, Le grand chemin du jansénisme au calvinisme.
des voies muraculeuses, si l’on y rendoit leurs esprits et leurs cœurs malades par des doctrines impies et corrompues ?
Et après qu'un auteur’très-envenimé contre elles (le P. Annat) a osé écrire sur leur sujet : « que les religieuses mêmes sont bien loin de leur compte, si elles se flattent de leur virginité et de leur profession , puisque saint Augustin dit qu’il y a des vierges qui sont hors du temple du Roi, des religieuses hérétiques : qu’à la vérité elles sont vierges ; mais qu’il ne leur servira de rien d’être vierges, si on ne les conduit dans le temple du Roi, c’est-à-dire dans l’Église : » peut-on juger autre chose, sinon que Dieu a voulu le faire rougir de sa calomnie, et montrer aux plus aveugles qu’elles sont dans le temple du Roi, puisque le Roi même qui habite au dedans d’elles comme dans ses temples, selon la parole de saint Paul, a voulu se montrer encore au dehors d’elles dans leur propre temple, dans leur propre église, et faire voir à tout Paris, par les merveilles qu'il y opère, l’union étroite qu’il a avec elles comme avec ses très-humbles filles, et l’union inséparable qu’elles ont avec son Église, comme avec leur sainte mère?
Et enfin pouvoit-il mieux étouffer que par ces miracles cette maligne et vraiment diabolique calomnie, qui, ne voyant rien que de pieux et de catholique dans cette maison religieuse, lui attribuoit un venin caché d’intentions secrètes et criminelles? Car peut-on appeler des jugemens de celui qui, par sa lumière infinie et sa justice inflexible, ne peut ni être trompé par V’obscurité des replis de l’âme, ni agir en sa faveur que Jorsqu’elle est sincère et innocente devant ses yeux? Si Port-Royal «avoit regardé l’iniquité dans son cœur, » selon PÉRDEES SOA de David , « le Seigneur ne l’auroit point exaucé. » (Ps. Lxv, 18.) S'il y avoit ‘eu de la duplicité et de la corruption d’esprit dans son humble soumission aux constitutions et aux décrets de l’Église romaine, que devoit-il attendre, que des châtimens de la justice de Dieu, ennemi des fourbes et des 1 hypocrites? Et si on avoit demandé à ces ecrivains ce que cette maison religieuse devoit espérer de lui au mois de mars dernier, lorsque tout étoit conjuré contre elle. ils ne lui auroient promis que les vengeances dues à des complices d’une nouvelle hérésie. Maïs il à paru qu'ils ont plus de crédit sur la terre que dans le ciel, et qu’ils gouvernent plus les hommes, qui peuvent être surpris, que le Dieu des hommes, qui ne peut Vêtre. Au lieu de ces châtimens et de ces vengeances dont ils menäçoient Port-Royal plus que jamais, ce juge des vierges a répandu sur cette maison ses bénédictions et ses faveurs les plus singulières. « Il à trompé les trompeurs, » selon la parole de l’Écriture (Provw., 111, 84). Il a montré combien la témérité de leurs pensées étoit éloignée de la vérité siennes ; combien l’aveuglement de leur passion étoit contraire à la Iumière de sa sagesse; combien la cruauté de leur haïne étoit opposée à la douceur de son amour.
Certes , s’ils avoient encore quelque reste de modération et de retenue , ils seroient au moins demeurés dans le silence, se sentant accablés du poids de la main de Dieu, « oppressi pondere manus Dei, » comme dit saint Augustin. Car comme en cette rencontre la calomnie, ne s’attachant qu’à ce qui est connu de Dieu seul, ne pouvoit être con-
fondue que par lui seul, il semble aussi qu’il a pris plaisir à s’en rendre juge, et « à révéler le secret des cœurs, » comme il est dit dans VÉvangile (Luc., 11, 35); qu'il à voulu. découvrir quel étoit le venin caché qui a causé tant de troubles et iant de scandales; que ce n’étoit pas celui de l'erreur, mais de envie; que l'hérésie et l’impiété n’empoisonnoient pas les âmes de ses épouses; mais que l’animosité et la xlousie envenimoient celles de leurs ennemis. Et ainsi l’on peut dire maintenant de l'innocence de ces accusées, ce que l'Apôtre disoit au- {refois : « Deus qui justificat, quis est qui condemnet? » (Rom., vIIT, 33, 84), et de la malignité de leurs accusaieurs, Ge que Jésus-Christ reprochoït aux siens : « Vos eslis, qui justificatis vos coram hominibus : « Deus autem novit corda vestra. » (Luc., xvi, 15.)
Que pouvoit donc faire davantage pour la protection de cette maison, selui qui est la charité et l’équité souveraine? Et de quelle sorte pouvoit-il se déclarer plus hautement contre ceux qui vouloient l’opprimer par leurs impostures et leurs violences? « Les hommes s’expliquent en paroles, dit saint Augustin, mais Dieu parle par actions. » (Ep. xLix.) C’est pourquoi ce saint dit excellemment : «que ses miracles sont comme son éloquence, qui ne s'entend pas par les oreilles, mais qui se considère par les yeux et par lesprit : « In opere divino quamdam Dei « eloquentiam non audire, sed considerare permisi. » (De Civit. Dei, TT, cap. vu.) C’est le plus haut et le plus divin langage de sa providence : et si l’on veut savoir ce qu’elle veut dire, lorsqu'elle se déclare pour l'innocence de ses serviteurs ou de ses servantes persécutés par la calomnie , le grand saint Grégoire, pape, nous l'enseigne, lorsqu'il dit que : «ces miracles sont les armes dont Dieu les couvre; mais des armes toutes brillantes d’éclairs, qui frappent et éblouissent leurs persécuteurs, afin qu’ils n’osent plus les persécuter : « Arma miraculorum « mentes persequentium fulgurant, ut eos persequi non præsumant. » (Lib. I, In Exech., hom. v.)
Aussi Jésus-Christ a montré bien clairement que ce n’étoit qu'à Port- Royal qu’il vouloit faire des miracles par cette sainte relique, puisqu’il n’en à fait aucun durant tout le temps qu’elle à été en plusieurs autres lieux. Et cependant s’il n’ayoit voulu en faire que pour la relique même, où sa providence eût-elle pu en faire plutôt que parmi des religieuses aussi généralement honorées pour leur piété, que le sont les carmélites et les ursulines, qui, par leur réputation, auroient donné de l'éclat à ces miracles, et les auroient fait recevoir avec applaudissement de tout le monde? Mais il ne Pa pas voulu : parce que, n'ayant point d’ennemis qui les déchirent et les persécutent, elles n’avoient pas
besoin , comme quelques-unes d’elles ont dit, qu’il fit un miracle pour prouver qu'il est avec elles, puisque cette vérité nest révoquée en doute par qui que ce soit.
M. de La Poterie garda encore cette sainte épine dans sa chapelle urs, après le premier miracle qui c’etoit fait à Port-
hr
durant plusieurs j0 Royal. Plu :s personnes venoient chez lui pour être soulagées dans
leurs maladies. Cétoit la même relique, et néanmoins Dieu ne fit aucun
miracle dans ces différens lieux où elle a été. Mais comme ce serviteur