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en
Justin, martyr (Dial. cum Tryph.), qui prouve aux juifs que Jésus-Christ étoit le Fils de Dieu, et que le Père l’avoit établi rédempteur et sauveur de tous les hommes; parce que, lorsque les chrétiens invoquoient le nom de Jésus crucifié sous Ponce-Pilate, les démons qui possédoient les corps de quelques juifs obéissoient à la puissance de Dieu, qui agissoit
‘ par l’entremise de ses disciples. Et nous le voyons encore dans Tertullien
(Ad Scapul., cap. iv), qui prouve la divinité de la même religion chrétienne contre les païens, par les guérisons miraculeuses, soit des énergumènes, soit des autres malades, que les païens venoient chercher parmi eux. Et ne fut-ce pas aussi ce raisonnement que suivit Gabinien, idolâtre, ami de saint Augustin (Ep. Lxvr1), lorsque, ayant promis à Dieu de se faire baptiser, s’il guérissoit sa fille unique, qui étoit fort malade; et ayant manqué à exécuter son vœu, il fut frappé d’aveuglement, et « étant dompté par ce nouveau miracle, » comme dit ce Père, il se fit chrétien ? Il est donc visible que ce second exemple, même comme il est falsifié et supposé par cet écrivain, peut servir, par une très-juste conséquence, à prouver tout le contraire de ce qu’il prétend : savoir, que les miracles que Dieu fait à Port-Royal, justifient qu’il y est adoré avec pureté de foi, comme ceux qu’il faisoit dans cette chapelle de la Vierge justifioient la même chose.
Le troisième exemple qu’il allègue est véritable, étant rapporté dans les actes du septième concile œcuménique tenu à Nicée touchant les saintes images; mais il n’en sauroit aussi rien conclure de raisonnable que contre lui-même. Il est dit dans ce concile que, les juifs ayant percé une image de Jésus-Christ par le côté, il sortit beaucoup de sang et d’eau de cette plaie, comme lorsque le côté du Sauveur fut percé d’une lance sur la croix; et que ce sang miraculeux ayant guéri plusieurs malades d’entre eux, ils se convertirent tous, et se firent chrétiens.
Qu’a de commun cette histoire avec le fait dont il s’agit? Le sang que Jésus-Christ fit sortir d’une de ses images outragée par les juifs pouvoit-il les porter à autre chose qu’à concevoir de l’horreur de leur sacrilége, et à avoir du respect pour celui qu’ils outrageoient ? Et les guérisons qui furent faites ensuite par ce sang miraculeux ne les poussoient-elles pas encore davantage à quitter, comme ils firent, leur fausse religion ? Mais qui peut en conclure que des religieuses adorant une sainte épine de la couronne du même Sauveur avec une profonde vénération, et Dieu ayant daigné en même temps regarder leur foi et faire un miracle en leur faveur, elles ont dû inférer de là « qu’elles n’étoient pas dans la vraie foi, » et que leurs ennemis avoient eu raison de les traiter d’hérétiques et d’infidèles ?
Y eut-il jamais une pensée plus extravagante? Cependant c’est de là que cet écrivain conclut : « qu’il y a sujet de croire que Dieu a fait ce miracle pour la conversion de ces religieuses qui n’avoient pas la vraie foi; parce que les miracles et les signes, comme dit l’Apôtre, sont pour les infidèles , et non pas pour les fidèles. » Je ne sais ce qu’on doit admirer davantage en cette rencontre, ou l'abus que cet auteur ose faire ae la parole de saint Paul, ou la malignité de son esprit contre une maison consacrée à Dieu. Car quand saint Paul dit, parlant du don des langues,
ce que Tarase, patriarche de Constantinople, appliqua aux miracles, en général, dans le septième concile œcuménique, que « ces signes sont pour les infidèles, et non pas pour les fidèles, » a-t-il voulu dire que ceux parmi lesquels se font ces miracles, et qui les obtiennent par leurs prières, doivent être tenus pour suspects d’infidélité, et ont besoin de se convertir pour devenir fidèles ? Si cela étoit, tant s’en faut que l’Église catholique püt jamais se servir du témoignage des miracles pour confondre les hérétiques, qu’au contraire, tous les miracles qui se font dans notre religion pourroient servir aux “hérétiques pour nous persuader que ces signes n’étant que pour les infidèles, et non pas pour les fidèles, Dieu ne les fait parmi nous que pour nous porter à changer de croyance, et à sortir de notre infidélité pour embrasser leur communion.
Que si ce raisonnement étoit ridicule, ne l’est-il pas autant en la bouche de cet écrivain? Et n'est-il pas étrange. que ces personnes ne puissent combattre la pureté de la foi de ce monastère, que par des argumens qui retomberoient sur toute l’Église catholique, s’ils ne se ruinoient d'eux-mêmes, et ne retomboient sur leurs propres auteurs ?
Et en effet, lorsque Dieu fit des miracles à Milan par les corps des saints martyrs Gervais et Protais, ainsi que nous avons déjà dit, le peuple de Milan raisonna-t-il comme font aujourd’hui les ennemis de Port-Royal? Dit-il, à leur exemple, que les corps de ces martyrs pouvoient faire des miracles parmi les hérétiques et les infidèles, et qu’il y avoit même sujet de croire que ceux parmi lesquels ils les faisoient étoient de ce nombre; parce que les miracles, selon saint Paul, sont pour les infidèles, et non pas pour les fidèles ? Jamais une pensée si folle wentra dans l'esprit de personne, non pas même des ariens, dont plusieurs se convertirent, au rapport de Paulin, et les autres en étant frappés, furent au moins plus retenus à persécuter les catholiques ; car tout le monde jugea sagement que, Dieu ne faisant les miracles que par sa volonté absolue, et lui seul agissant par les reliques de ces martyrs, il montroit qu’il étoit avec ceux entre les mains desquels et avec lesquels il faisoit paroître ces merveilles en un temps où leurs ennemis s’efforcoient de les opprimer.
Il est donc vrai que Dieu fait des miracles principalement pour la conversion des infidèles ; mais cela n’empêche pas qu’il n’en fasse aussi pour la consolation et la justification des fidèles; ou plutôt tous ceux qu’il fait peuvent contribuer à ces deux fins, étant toujours propres d’euxmêmes à confondre la fausse religion , et à confirmer la véritable. Mais ils ne peuvent servir à la conversion des infidèles qu’en l’une ou l’autre de ces deux manières. La première est quand les miracles enferment en eux-mêmes ou dans les circonstances des temps, des lieux et des moyens dont Dieu se sert, des marques sensibles qui soient contraires aux erreurs de ceux qu’il veut convertir. Et c’est ce qu’on voit dans les trois exemples que cet écrivain rapporte, puisque des miracles faits par la robe d la sainte Vierge, ou dans une église de la même Vierge, ou par du sang miraculeux sorti d’une image de Jésus-Christ, ne “pouvoient porter des Sarrasins et des juifs qu’à embrasser la religion chrétienne, où la Vierge est révérée et Jésus-Christ adoré. La seconde manière est
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quand les muracles font comme partie du culte de la vraie religion, en . ce qu’ils s’obtiennent par les adorations et les prières des vrais fidèles : en sorte que tout homme qui les considère puisse être naturellement porté à les prendre pour des témoignages de l'amour que Dieu a pour eux. Et alors il est visible que, s’il y a des personnes pour la conversion desquelles on peut croire que ces miracles se font, ce n’a garde d’être ceux parmi lesquels et en faveur desquels ils se font : mais que ce doit être nécessairement ceux qui leur sont opposés, soit qu’ils combattent leur foi par une croyance contraire, comme toutes les hérésies combattent celle de l’Église, soit qu’ils attaquent leur vertu et leur innocence par des faussetés et des calomnies que Dieu veut confondre par ces miracles.
C’est pourquoi cet écrivain a raison de soutenir « que c’est non-seulement une fausseté, mais aussi un blasphème, de dire que Dieu fasse des miracles pour autoriser des erreurs condamnées par son Église, et pour justifier ceux qui les soutiennent avec obstination contre l’autorité de la même Église. » Mais quelle est la conséquence que la lumière de la foi, la charité du prochain et l'honneur de Dieu même doivent en faire tirer, sinon que quand une maison religieuse a été noircie par des accusations sans preuve , lesquelles on a convaincues de calomnie par des écrits sans réplique; et que Dieu y fait ensuite des miracles certains et visibles, on doit juger, non que Dieu veut justifier des personnes qui soutenoient des erreurs (ce seroit un blasphème que de le dire), mais justifier la sincérité de leur foi contre les impostures de ceux qui les accusoient de soutenir des erreurs ?
Et y a-t-il rien encore de moins raisonnable que de prétendre, comme fait cet écrivain dans près de deux pages entières, que Dieu a eu pour but, dans ces miracles, d'apprendre aux filles de Port-Royal que Jésus- Christ « est mort pour tous les hommes ? » Car ne leur a-t-il pas enseigné cette vérité par la bouche de son Apôtre et par la voix de toute l’Église ? Qu'est-ce que tous les miracles qu’il a faits par sa vraie croix, et ceux qu’il à faits depuis peu par cette sainte épine de sa couronne, peuvent leur apprendre davantage sur ce sujet? Il est donc clair que Dieu n’a point fait ces miracles pour donner à ces religieuses cette instruction, dont elles n’avoient aucun besoin, mais plutôt pour convaincre leurs ennemis qu’il approuve la sincérité avec laquelle elles ont toujours cru cet article de la foi chrétienne et catholique; et qu’il condamne la calomnie de ces écrivains qui les accusent « de dénier le mérite et la vertu de son sang, et de symboliser avec les calvinistes en plusieurs de leurs erreurs. »
Aussi n’y a-t-il rien de si foible que le fondement de cette imposture, puisqu'ils n’en ont point d'autre que de ce que, dans la traduction des hymnes de l’Église, la contrainte des vers a été cause qu’on n’a pu conserver en quelques-unes l’épithète de Rédempteur de tous: Car, outre que les religieuses n’ont aucune part à ces ouvrages, ils dissimulent qu’en cinq endroits de ces mêmes Heures on a mis, en termes formels, que « Jésus-Christ est mort pour tous les hommes, et pour sauver tout le monde, » lorsqu'il n’étoit pas dans le latin, et que même, dans les
passages de l’Écriture où l’on a choisi ceux qu’on a voulu, on a mis celui de saint Paul, où 1l dit plus clairement que « Jésus-Christ est mort pour tous les hommes. » Ainsi ce qu’ils objectent de l’omission de cette épithète en quelques hymnes , ne peut être qu’un effet de leur malignité ; et ils devroient considérer que le pape Urbain VIIL, d’heureuse mémoire, à si peu cru que l’omission de cette épithète en vers pût apporter le moindre préjudice à la foi de l’Église, qu’il l’a lui-même ôtée avec beaucoup moins de nécessité dans sa correction des hymnes, ayant mis au lieu de ce vers de l'hymne de la Toussaint : « Christe redemptor . « omnium, » Celui-ci : « Placare, Christe, servulis. »
Nous avons vu dans quelles absurdités cet auteur se jette, pour persuader aux hommes que les merveilles que Dieu a faites depuis quelque temps dans le monastère des religieuses de Port-Royal, non-seulement ne servent de rien pour justifier leur innocence, mais doivent même être prises pour un témoignage de leur infidélité. Et nous avons fait voir, au contraire, par les exemples mêmes qu’il a allégués, qu’il n’y eut jamais de prétention plus injuste et plus préjudiciable à l’Église catholique; puisque ce seroit donner sujet à ses ennemis de tourner contre elle tous les miracles dont Dieu daigne la favoriser. Voyons maintenant les efforts qu'emploie ce même écrivain, pour faire réussir le dessein si peu digne d’un catholique qu’il témoigne avoir, d'empêcher que les fidèles ne viennent implorer le secours du ciel dans leurs besoins temporels et spirituels, en un lieu saint consacré au Saint des saints.
Il ose dire : « que cette dévotion du peuple est un sujet de scandale pour le prochain, s’il est infirme dans la foi. » Et n'est-ce pas, au contraire, un sujet d’édification pour le prochain, quand même il seroït infirme en la foi. puisque l’infirmité de la foi ne peut être plus fortifiée que par les miracles qu’elle voit s’obtenir dans une maison religieuse de l'Église catholique ? Et quel peut être le scandale que cet auteur veut nous faire appréhender, sinon un scandale de pharisiens, comme les théologiens mêmes l’appellent, scandalum pharisæorum, auquel nous sommes obligés, selon l'Évangile (Matth., xv, 14), de n’avoir aucun égard , et de ne pas laisser de bénir Dieu dans la vue de ses merveilles, quoiqu'il se trouve des personnes assez mal disposées pour se scandaliser de ce qui donne de la joie à toute l’Église ?
Il les avertit encore de « regarder le Port-Royal comme un écueil, dont la rencontre pourroit leur causer quelque funeste naufrage en la foi. » Et Dieu, au contraire, leur fait connoître que c’est pour eux un port de grâce et de bénédiction, qui leur est favorable dans leurs maux.
Enfin il leur dit, par un pitoyable aveuglement, «qu'ils doivent quitter tous ces pèlerinages, neuvaines et dévotions; parce, dit-il, qu’étant préjudiciables au bien spirituel du prochain, elles ne peuvent être agréables à Dieu. » Et Dieu, au contraire, leur montre et leur fait sentir qu’elles lui sont très-agréables, puisqu'il les approuve et les sanctifie en les exauçant.
Les anciens Pères honoroient d’une révérence particulière les chapelles ou les églises dans lesquelles Dieu faisoit des miracles. Aïnsi nous voyons que saint Augustin (De Civit. Dei, lib. XXII, cap. vrn respectoit la
petite chapelle où étoient les reliques de saint Etienne premier martyr, et où furent guéris ce frère et cette sœur qui, ayant été maudits par leur mère, trembloient toujours. Et nous voyons encore que ce grand saint obligea un de ses prêtres et un de ses clercs, qui avoient un grand différend sur un fait dont il n’y avoit point de témoins, « de s’en aller ensemble en pèlerinage à un lieu saint, où les œuvres terribles que Dieu faisoit pourroient découvrir plus facilement lequel des deux avoit conservé la pureté de sa conscience. » Sur quoi il dit ces belles paroles : « Il est bien vrai que Dieu est partout : que celui qui a créé toutes choses n’est contenu ni enfermé dans aucun lieu; et qu’il doit être adoré en esprit et en vérité par ses véritables adorateurs, afin que, les exauçant en secret, il les justifie aussi et les couronne en secret. Mais quant aux choses secrètes qui doivent venir à la connoïissance publique des hommes, qui peut sonder par quelle conduite de sa sagesse ces sortes de miracles extérieurs se font en quelques lieux saints, et ne se font pas dans les autres? Il y en a plusieurs d’entre vous, à qui la sainteté du lieu où repose le corps de saint Félix de Nole est très-connue, et c’est là où j'ai voulu qu’ils allassent; parce qu’on pourroit nous écrire de là avec plus de fidélité et plus de facilité ce qui auroit été révélé divinement touchant le point de leur contestation. Nous savons aussi qu’à Milan les démons qui possèdent des corps, font des confessions merveilleuses et terribles dans la basilique des martyrs. L'Afrique est pleine de corps de martyrs; et néanmoins nous ne savons point qu'il s’y fasse aucun de ces sortes de miracles. D’où vient cela ? De ce qu’ainsi que tous les saints, selon l’Apôtre, n’ont pas le don de guérir les maladies, ni celui de discerner les esprits; aussi Dieu, qui divise à chacun comme il veut les dons de sa grâce, ne veut pas que ces miracles se fassent dans toutes les églises où il y a des corps saints. » (Ep. xxI1, 78.)
Qu'est-ce donc que les Pères révéroient dans ces opérations miraculeuses ? Ce n’étoit pas seulement les reliques qui leur étoient vénérables : car il y en avoit partout, et Dieu ne produisoit ces effets extraordinaires qu’en quelques lieux particuliers : mais c'étoit sa main toute-puissante, qui seule agit dans les anges et dans les saints, « ipso Deo in illis ope- « rante : » c’étoit le « choix qu'il faisoit, par un conseil immuable, du lieu et du temps » où il vouloit agir d’une manière divine : « Ubi et « quando faciat, incommutabile consilium penes ipsum est. » (Aug., de Civit. Dei, lib.X, cap. xx.)
De quel esprit sont donc animés ceux qui veulent, malgré Dieu même, donner encore à toute la France de l’horreur et de l’exécration d’une maison religieuse, lorsqu'il paroît visiblement à toutes les personnes pieuses et équitables que Dieu veut la mettre en bonne odeur dans toute l’Église? I1 y envoie lui seul le peuple fidèle et catholique. Les grands et les petits y vont avec révérence, parce qu’ainsi que saint Augustin dit, rien n’est plus vénérable que ces effets divins et surnaturels, « qui semblent, dit-il, rendre visible aux yeux des hommes l’efficace de sa puissance comme présente » (tr. IX, in Joan.) au lieu où elle produit ses opérations miraculeuses. Et ces personnes, voulant leur persuader de ne plus y aller, veulent leur ôter ce respect que l’esprit de Dieu forme
dans leur cœur. Jésus-Christ agit aussi véritablement par cette sainte épine de sa couronne, qu'il faisoit étant dans le monde par l’attouchement de sa propre chair. « Celui, dit saint Augustin, qui a fait par sa propre chair les miracles rapportés dans l'Évangile, est celui-là même qui en fait par ses serviteurs, où par des reliques.» (In Psal. zxv.) Et il se trouvera encore des imitateurs des pharisiens, qui détourneront les peuples de recourir au même Jésus, lequel paroît, aux yeux de la foi. agissant à Port-Royal, comme il paroissoit, aux yeux du corps, agissant dans les maisons de ses disciples et de ses amis, pour la guérison des masadies corporelles.
Ne peut-on pas dire ici avec saint Jérôme : « Malheur sur nous, misérables, qui sommes tombés dans les vices des pharisiens! « Væ nohis «miseris ad quos pharisæorum vitia transierunt! » (Lib. IV, in cap. Xx1II Matth.\ « Ils n’étoient pas fort échauffés, dit saint Chrysostome, lorsque, voyant les apôtres tirer des grains de blé de quelques épis, un jour de sabbat, pour les manger, ils se contentèrent de lui dire : « Vos disciples « font là une chose qu’il n’est pas permis de faire en ce jour.» Ils expriment cette accusation en des paroles simples et tranquilles. Mais quand ils le voient guérir, le même jour du sabbat, la main sèche et paralytique de l'homme qu’on lui avoit amené, ils sont embrasés d’une si violente fureur, qu'ils délibèrent entre eux de le tuer. Lorsqu'il ne fait rien de grand ni de sublime. ils sont plus paisibles; mais quand ils voient que, d’une seule parole, il rend la santé aux malades, ils deviennent furieux comme des bêtes farouches. Ils s'élèvent contre lui avec plus de malignité et de rage que jamais; et étant empoisonnés du venin de l'envie qui les ronge et qui les dévore, ils persécutent ses miracles mêmes, qu'il fait pour le bien des hommes. » (Hom. xxx, in Matth.)
Et le même parlant d'eux sur le sujet de l'Évangile où Jésus-Christ délivra un démoniaque de la possession d’un démon qui le rendoit aveugle et muet, il dit ces belles paroles : « Ces misérables étoient plus affligés de ce miracle que le démon même; car le démon sortit aussitôt de cet homme. et s’enfuit sans dire mot : au lieu qu'eux conspirèrent contre la vie de Jésus. Et parce que leur volonté sanguinaire étoit alors impuissante, ils tâchèrent de ruiner, par des calomnies, la réputation que ces merveilles lui acquéroient dans le monde. Tant l'envie est une passion maligne et ardente! Lorsqu’elle voit que Dieu fait du bien aux hommes, et que cela retourne contre elle-même , elle en pâlit, elle er. tremble, elle conspire pour empêcher la continuation de ces grâces en perdant celui par qui Dieu les fait; et néanmoins, dit-il, ce vice ne se connoît point, personne ne pleure d’y être tombé, personne n'en demande pardon à Dieu. » (Hom. xzix, in Matth.)
Mais si cet écrivain et ceux de son parti ont pour Port-Royal une passion d’ennemis, on ne doit pas laisser d’avoir pour eux une charité de frères. C’est ce qui me porte à les avertir de se garder désormais d’uue si déplorable jalousie. Ils entreprennent de décrier et de détruire les œuvres de Dieu. Ils veulent changer l'ordre de ses conseils, et arrêter le cours de sa providence. Ils censurent sa conduite, ils lui disent en effet : « Cur ita facis ? » Qu'ils se souviennent de cet avis que les ennemis mêmes
de saint Paul prirent dans les Actes : « Si l’Esprit de Dieu, dirent-ils, ou un
ange du ciel lui a parlé, ne combattons pas contre Dieu » (Act. , xxrr, 9);
car l’Écriture nous apprend « qu’il n’est pas facile de combattre contre ‘
lui. » (Ecclesiast., x1v1, 8.) Et c’est ici combattre directement contre Dieu, puisque c’est lui seul qui fait ces merveilles, et au lieu où il veut, dit saint Augustin (De Civ. Dei, lib. X, cap. xn).
Que si leur envie s'allume de nouveau par la durée et l’éclat de ces miracles; s’ils continuent d’en murmurer et de s’en plaindre par des écrits, comme d'un scandale ; s’ils éteignent en eux-mêmes l'esprit de la piété catholique et de la charité chrétienne, lorsqu'ils veulent persuader que celui de la foi est éteint dans Port-Royal : ils doivent appréhender que Jésus-Christ, qu’on voit agir si hautement dans cette maison, qui est toute à lui, « ne les regarde avec colère du haut du ciel, et avec tristesse de voir l’aveuglement de leurs cœurs, » comme il regarda autrefois, selon l’Évangile (Marc., 111, 5), ceux qu’ils imitent dans leur envie. ,
Ils peuvent méditer utilement sur cette parole de saint Ambroise : « Que ceux qui portent envie aux fruits et aux bénédictions de la vertu de leurs frères attendent en vain le secours de la miséricorde du ciel; parce que Dieu rejette les envieux, et détourne les miracles de sa puissance de ceux qui persécutent dans les autres ses grâces et ses faveurs. » (Lib. IV, in cap. xivi Lucæ.) Qu'ils ne s’aveuglent pas tellement euxmêmes que de vouloir imposer silence à Dieu, parce qu'il parle èn faveur de ceux qu’ils ont résolu de perdre, et dont lui seul soutient la foiblesse contre leur passion et leur violence.
Que s’ils continuent de les décrier par toutes sortes de calomnies, et secrètes, et publiques, qu’ils souffrent au moins qu’on interroge ces œuvres de Dieu, et qu'on entende leur langage qui justifie Port-Royal : « Interrogemus ipsa miracula ; habent enim, si intelligantur, linguam « suam. » (Aug., tr. XXIV, in Joan.) Qu'ils cessent de haïr une maison religieuse qu’il paroît visiblement que Dieu ne haïit pas; qu’ils cessent de la persécuter, puisque Dieu la défend et la protège; et qu’ils considèrent avec un esprit tranquille, sage, chrétien, qu’il n’y a point de honte à craindre lorsqu'on ne cède qu’à la voix de Dieu, qu’il n’y a point de sûreté à espérer lorsqu'on s'oppose à la souveraineté de son pouvoir, et qu’il n'y à point d’honneur à attendre lorsque l’on veut étouffer l’éclat de sa gloire.