A MES VERS
DÉTAILS DE LA VIE DE l’aUTEUH.
J’ai beau vous arrêter, ma remontrance est vaine,
Allez, partez, mes vers, dernier fruit de ma veine.
C’est trop languir chez moi dans un obscur séjour :
La prison vous déplaît, vous cherchez le grand jour ;
Et déjà chez Barbin', ambitieux libelles,
Vous brûlez d’étaler vos feuilles criminelles.
Vains et foibles enfans dans ma vieillesse nés,
Vous croyez sur les pas de vos heureux aînés
Voir bientôt vos bons mots, passant du peuple aux princes,
Charmer également la ville et les provinces;
Et, par le prompt effet d’un sel réjouissant,
Devenir quelquefois proverbes en naissant.
Mais perdez cette erreur dont l’appât vous amorce.
Le temps n’est plus , mes vers , où ma muse en sa force ,
Du Parnasse françois formant les nourrissons,
De si riches couleurs habilloit ses leçons;
Quand mon esprit, poussé d’un courroux légitime,
Vint devant la raison plaider contre la rime;
A tout le genre humain sut faire le procès ,
Et s’attaqua soi-même avec tant de succès.
Alors il n’étoit point de lecteur si sauvage Qui ne se déridât en lisant mon ouvrage,
Et qui, pour s’égayer, souvent dans ses discours,
D’un mot pris en mes vers n’empruntât le secours.
Mais aujourd’hui qu’enfin la vieillesse venue,
Sur mes faux cheveux blancs déjà toute chenue ’,
A jeté sur ma tête, avec ses doigts pesans,
Onze lustres complets, surchargés de trois ans'*,
Cessez de présumer dans vos folles pensées,
Mes vers, de voir en foule à vos rimes glacées Courir, l’argent en main, les lecteurs empressés;
Nos beaux jours sont finis , nos honneurs sont passés :
Dans peu vous allez voir vos froides rêveries Du public exciter les justes moqueries;