‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 112 sur 492 · Vers de Brébeuf. (B · texte numérisé non relu

Vers de Brébeuf. (B

Ne peut plaire à l’esprit, quand l’oreille est blessée Durant les premiers ans du Parnasse françois,

Le caprice tout seul faisoit toutes les lois.

La rime, au bout des mots assemblés sans mesure.

Tenoit lieu d’ornemens, de nombre et de césure1.

Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers,

Débrouiller l’art confus de nos vieux romanciers.

Marot bientôt après fit fleurir les ballades,

Tourna des triolets, rima des mascarades,

A des refrains réglés asservit les rondeaux ,

Et montra pour rimer des chemins tout nouveaux.

Ronsard, qui le suivit, par une autre méthode,

Réglant tout, brouilla tout, fit un art à sa mode,

Et toutefois longtemps eut un heureux destin.

Mais sa muse , en françois parlant grec et latin ,

Vit dans l’âge suivant , par un retour grotesque ,

Tomber de ses grands mots le faste pédantesque.

Ce poète orgueilleux , trébuché de si haut .

Rendit plus retenus Desportes * et Bertaut *.

Enfin Malherbe4 vint, et, le premier en France.

Fit sentir dans les vers une juste cadence ,

D’un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,

Et réduisit la muse aux règles du devoir.

Par ce sage écrivain la langue réparée N’offrit plus rien de rude à l’oreille épurée.

Les stances avec grâce apprirent à tomber,

Et le vers sur le vers n’03a plus enjamber.

Tout reconnut ses lois ; et ce guide fidèle Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle.

Marchez donc sur ses pas; aimez sa pureté,

Et de son tour heureux imitez la clarté.

Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre,

Mon esprit aussitôt commence à se détendre ;

Et, de vos vains discours prompt à se détacher,

Ne suit point un auteur qu’il faut toujours chercher.

Il est certains esprits dont les sombres pensées Sont d’un nuage épais toujours embarrassées ;

4 . La plupart de nos anciens romans François sont en vers confus et sans ordre, comme le roman de la Rose et plusieurs autres. (B.)

2. Philippe Desportes, né à Chartres en 4 516, a possédé l'abbaye de Tiron et refusé l’archevéché de Bordeaux. H a composé des sonnets, des élégies, des chansons, des psaumes en vers, etc. Il éloit oncle de Régnier le satirique.

3 Jean Bertaut, évêque de Séez, aumônier de Catherine de Médicis, et l'un des catéchistes de Henri IV lorsque ce prince se convertit; auteur de cantiques, de chansons, de sonnets, etc.

t. François Malherbe, né k Caen en 4 566 , mort k Paris en 4628.

L’ART POETIQUE

Le jour de la raison ne le sauroit percer.

Avant donc que d’écrire apprenez à penser.

Selon que notre idée est plus ou moins obscure,

L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,

Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Surtout qu'en vos écrits la langue révérée Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.

En vain vous me frappez d’un son mélodieux,

Si le terme est impropre, ou le tour vicieux :

Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme ,

Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme.

Sans la langue , en un mot , l’auteur le plus divin ,

Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,

Et ne vous piquez point d’une folle vitesse1 :

Un style si rapide, et qui court en rimant,

Marque moins trop d’esprit, que peu de jugement.

J’aime mieux un ruisseau qui , sur la molle arène ,

Dans un pré plein de fleurs lentement se promène.

Qu’un torrent débordé qui, d’un cours orageux,

Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.

Hâtez-vous lentement; et, sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ;

Polissez-le sans cesse et le repolissez;

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

C’est peu qu’en un ouvrage où les fautes fourmillent,

Des traits d’esprit semés de temps en temps pétillent.

Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu;

Que le début, la fin répondent au milieu;

Que d’un art délicat les pièces assorties

N’y forment qu’un seul tout de diverses parties;

Que jamais du sujet le discours s’écartant N’aille chercher trop loin quelque mot éclatant.

Craignez-vous pour vos vers la censure publique?

Soyez-vous à vous-même un sévère critique.

L’ignorance toujours est prête à s’admirer.

Faites-vous des amis prompts à vous censurer;

Qu’ils soient de vos écrits les confidens sincères,

Et de tous vos défauts les zélés adversaires.

Dépouillez devant eux l’arrogance d’auteur;

Mais sachez de l’ami discerner le flatteur.

Tel vous semble applaudir, qui vous raille et vous Joue.

Aimez qu’on vous conseille, et non pas qu’on vous loue.

t. Scudéri disoit toujours pour s’excuser de travailler si vite, qu'il avoit ordre de finir. (B.)

Un flatteur aussitôt cherche à se récrier :

Chaque vers qu’il entend le fait extasier.

Tout est charmant, divin : aucun mot ne le blesse;

Il trépigne de joie, il pleure de tendresse;

Il vous comble partout d’éloges fastueux.

La vérité n’a point cet air impétueux.

Un sage ami, toujours rigoureux, inflexible,

Sur vos fautes jamais ne vous laisse paisible :

Il ne pardonne point les endroits négligés ,

Il renvoie en leur lieu les vers mal arrangés,

Il réprime des mots l’ambitieuse emphase;

Ici le sens le choque, et plus loin c'est la phrase.

Votre construction semble un peu s’obscurcir :

Ce terme est équivoque : il le faut éclaircir.

C’est ainsi que vous parle un ami véritable.

Mais souvent sur ses vers un auteur intraitable A les protéger tous se croit intéressé,

Et d’abord prend en main le droit de l’offensé.

« De ce vers, direz-vous, l’expression est basse.

— Ah ! monsieur, pour ce vers je vous demande grâce, Répondra-t-il d’abord. — Ce mot me semble froid.

Je le retrancherois. — C’est le plus bel endroit 1

— Ce tour ne me plaît pas. — Tout le monde l’admire. » Ainsi toujours constant à ne se point dédire,

Qu’un mot dans son ouvrage ait paru vous blesser,

C’est un titre chez lui pour ne point l’effacer.

Cependant , à l’entendre , il chérit la critique ;

Vous avez sur ses vers un pouvoir despotique.

Mais tout ce beau discours dont il vient vous flatter N’est rien qu’un piège adroit pour vous les réciter. Aussitôt il vous quitte; et, content de sa muse,

S’en va chercher ailleurs quelque fat qu’il abuse ;

Car souvent il en trouve : ainsi qu’en sots auteurs ,

Notre siècle est fertile en sots admirateurs;

Et, sans ceux que fournit la ville et la province,

Il en est chez le duc, il en est chez le prince.

L’ouvrage le plus plat a, chez les courtisans,

De tout temps rencontré de zélés partisans;

Et, pour finir enfin par un trait de satire,

Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire.

Telle qu’une bergère , au plus beau jour de fête , De superbes rubis ne charge point sa tète,

L’ART POÉTIQUE

Et, sans mêler à l’or l'éclat des diamans,

Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornemens :

Telle , aimable en son air , mais humble dans son style ,

Doit éclater sans pompe une élégante idylle.

Son tour simple et naïf n’a rien de fastueux,

Et n’aime point l’orgueil d’un vers présomptueux.

Il faut que sa douceur flatte , chatouille , éveille ,

Et jamais de grands mots n’épouvante l'oreille.

Mais souvent dans ce style un rimeur aux abois Jette là, de dépit, la flûte et le hautbois;

Et, follement pompeux, dans sa verve indiscrète,

Au milieu d’une églogue entonne la trompette.

De peur de l’écouter Pan fuit dans les roseaux;

Et les Nymphes , d’effroi , se cachent sous les eaux.

Au contraire cet autre , abject en son langage ,

Fait parler ses bergers comme on parle au village.

Ses vers plats et grossiers , dépouillés d’agrément ,

Toujours baisent la terre , et rampent tristement :

On diroit que Ronsard, sur ses pipeaux rustiques,

Vient encor fredonner ses idylles gothiques ,

Et changer , sans respect de l’oreille et du son ,

Lycidas en Pierrot, et Philis en Toinon'.

Entre ces deux excès la route est difficile.

Suivez, pour la trouver, Théocrite3 et Virgile :

Que leurs tendres écrits, par les Grâces dictés,

Ne quittent point vos mains, jour et nuit feuilletés.

Seuls, dans leurs doctes vers, ils pourront vous apprendre Par quel art sans bassesse un auteur peut descendre ;

Chanter Flore , les champs , Pomone , les vergers ;

Au combat de la flûte animer deux bergers;

Des plaisirs de l’amour vanter la douce amorce ;

Changer Narcisse en fleur, couvrir Daphné d’écorce,

Et par quel art encor l’églogue quelquefois Rend dignes d’un consul la campagne et les bois ».

Telle est de ce poème et la force et la grâce.

D’un ton un peu plus haut, mais pourtant sans audace,

La plaintive élégie, en longs habits de deuil,

Sait fies cheveux épars, gémir sur un cercueil.

Elle peint des amans la joie et la tristesse ;

Flatte , menace , irrite , apaise une maîtresse.

t . Ronsard dans ses églogues emploie les noms de Guillot, Pierrot, Margot. 11 appelle Henri II, Henriot; Charles IX, Carlin,- et Catherine de Médicis, Catin. Mais de son temps les diminutifs se prenoient en bonne part.

2. Théocrite, poète grec du iu* siècle avant J. C. , qui habita longtemps Syracuse.

Page 1