Alaric, poëme de Scudéri, liv. L (B
<92 L’ART POÉTIQUE
Du destin des Latins prononcer les oracles,
De Styi et d’Achéron peindre les noirs ■torrens,
Et déjà les Césars dans l’Elysée errans.
De figures sans nombre égayez votre ouvrage;
Que tout y fasse aux yeux une riante image :
On peut être à la fois et pompeux et plaisant;
Et je hais un sublime ennuyeux et pesant.
J'aime mieux Arioste et ses fables comiques ,
Que ces auteurs toujours froids et mélancoliques,
Qui dans leur sombre humeur se croiroient faire affront Si les Grâces jamais leur déridoient le front.
On diroit que pour plaire, instruit par la nature, Homère ait à Vénus' dérobé sa ceinture.
Son livre est d’agrémens un fertile trésor :
Tout ce qu’il a touché se convertit en or.
Tout reçoit dans ses mains une nouvelle grâce;
Partout il divertit et jamais il ne lasse.
Une heureuse chaleur anime ses discours :
Il ne s’égare point en de trop longs détours.
Sans garder dans ses vers un ordre méthodique ,
Son sujet de soi-même et s’arrange et s’explique;
Tout, sans faire d’apprêts, s’y prépare aisément; Chaque vers, chaque mot court à l’événement.
Aimez donc ses écrits, mais d’un amour sincère,
C’est avoir profité que de savoir s’y plaire.
Un poème excellent, où tout marche et se suit,
N’est pas de ces travaux qu’un caprice produit :
Il veut du temps , des soins ; et ce pénible ouvrage Jamais d’un écolier ne fut l’apprentissage.
Mais souvent parmi nous un poète sans art,
Qu’un beau feu quelquefois échauffa par hasard ,
Enflant d’un vain orgueil son esprit chimérique, Fièrement prend en main la trompette héroïque :
Sa muse déréglée en ses vers vagabonds ,
Ne s’élève jamais que par sauts et par bonds :
Et son feu , dépourvu de sens et de lecture ,
S’éteint à chaque pas faute de nourriture.
Mais en vain le public , prompt à le mépriser ,
De son mérite faux le veut désabuser ;
Lui-même , applaudissant à son maigre génie ,
Se donne par ses mains l’encens qu’on lui dénie : Virgile , au prix de lui , n’a point d’invention ;
Homère n’entend point la noble fiction.
Si contre cet arrêt le siècle se rebelle ,
A la postérité d’abord il en appelle.
i . Iliade, liv. XIV. (B.)
CHANT III
Mais attendant qu'ici le bon sens de retour Ramène triomphans ses ouvrages au jour,
Leur tas , au magasin , cachés à la lumière ,
Combattent tristement les vers et la poussière.
Laissons-les donc entre eux s’escrimer en repos ;
Et, sans nous égarer, suivons notre propos.
Des succès fortunés du spectacle tragique Dans Athènes naquit la comédie antique.
Là le Grec , né moqueur , par mille jeux plaisans Distilla le venin de ses traits médisans.
Aux accès insolens d’une bouffonne joie La sagesse , l’esprit , l’honneur furent en proie.
On vit par le public un poète avoué S'enrichir aux dépens du mérite joué ;
Et Socrate par lui, dans un chœur de nuées1,
D’un vil amas de peuple attirer les huées.
Enfin de la licence on arrêta le cours :
Le magistrat des lois emprunta le secours ,
Et, rendant par édit les poètes plus sages,
Défendit de marquer les noms et les visages Le théâtre perdit son antique fureur ;
La comédie apprit à rire sans aigreur , ,
Sans fiel et sans venin sut instruire et reprendre,
Et plut innocemment dans les vers de Ménandre.
Chacun, peint avec art dans ce nouveau miroir,
S’y vit avec plaisir, ou crut ne s’y point voir :
L’avare, des premiers, rit du tableau fidèle D’un avare souvent tracé sur son modèle ;
Et mille fois un fat finement exprimé Méconnut le portrait sur lui-même formé.
Que la nature donc soit votre étude unique ,
Auteurs qui prétendez aux honneurs du comique.
Quiconque voit bien l’homme , et , d’un esprit profond .
De tant de cœurs cachés a pénétré le fond;
Qui sait bien ce que c’est qu’un prodigue , un avare .
Un honnête homme, un fat, un jaloux, un bizarre,
Sur une scène heureuse il peut les étaler,
Et les faire à nos yeux vivre , agir et parler.
Présentez-en partout les images naïves;
Que chacun y soit peint des couleurs les plus vives.
La nature , féconde en bizarres portraits ,
Dans chaque âme est marquée à de différens traits;
Un geste la découvre, un rien la fait paroitre :
Mais tout esprit n’a pas des yeux pour la connoitre.
Le temps, qui change tout, change aussi nos humeurs :
t . Les Nuees , comédie d'Aristophane. fB.l Bou.nu 9 à
L’ART POÉTIQUE
Chaque âge a ses plaisirs , son esprit et ses mœurs.
Un jeune homme, toujours bouillant dans ses caprices,
Est prompt à recevoir l'impression des vices;
Est vain dans ses discours, volage en ses désirs,
Rétif à la censure, et fou dans les plaisirs.
L’âge viril, plus mûr, inspire un air plus sage,
Se pousse auprès des grands, s’intrigue, se ménage,
Contre les coups du sort songe à se maintenir,
Et loin dans le présent regarde l’avenir.
La vieillesse chagrine incessamment amasse ;
Garde, non pas pour soi, les trésors qu’elle entasse;
Marche en tous ses desseins d’un pas lent et glacé;
Toujours plaint le présent et vante le passé;
Inhabile aux plaisirs dont la jeunesse abuse,
Blâme en eux les douceurs que l’âge lui refuse.
Ne faites point parler vos acteurs au hasard,
Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard.
Étudiez la cour et connoissez la ville;
L’une et l’autre est toujours en modèles fertile.
C’est par là que Molière illustrant ses écrits,
Peut-être de son art eût remporté le prix ,
Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures Il n'eût point fait souvent grimacer ses figures,
Quitté, pour le bouffon, l’agréable et le fin,
Et sans honte à Térence allié Tabarin.
Dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe, *9 *
Je ne reconnois plus l’auteur du Misanthrope.
Le comique, ennemi des soupirs et des pleurs,
N’admet point en ses vers de tragiques douleurs;
Mais son emploi n’est pas d’aller, dans une place,
De mots sales et bas charmer la populace.
Il faut que ses acteurs badinent noblement;
Que son nœud bien formé se dénoue aisément;
Que l’action, marchant où la raison la guide,
Ne se perde jamais dans une scène vide;
Que son style humble et doux se relève à propos ;
Que ses discours, partout fertiles en bons mots,
Soient pleins de passions finement maniées ,
Et les scènes toujours l’une à l’autre liées.
Aux dépens du bon sens gardez de plaisanter :
Jamais de la nature il ne faut s’écarter.
Contemplez de quel air un père 1 dans Térence ,
Vient d’un fils amoureux gourmander l’imprudence;
De quel air cet amant écoute ses leçons,
Et court chez sa maltresse oublier ces chansons.
t. Voy. Simon dans l’Andrienne et Démée dans les Adelphes. (B. J
CHANT III
Ce n’est pas un portrait, une image semblable; C’est un amant , un fils , un père véritable.
J’aime sur le théâtre un agréable auteur Qui, sans se diffamer aux yeux du spectateur,
Plaît par la raison seule , et jamais ne la choque. Mais pour un faux plaisant, à grossière équivoque, Qui pour me divertir n’a que la saleté,
Qu’il s’en aille , s’il veut , sur deux tréteaux monté Amusant le Pont-Neuf de ses sornettes fades,
Aux laquais assemblés jouer ses mascarades.
Dans Florence jadis vivoit un médecin,
Savant hâbleur, dit-on, et célèbre assassin.
Lui seul y fit longtemps la publique misère :
Là le fils orphelin lui redemande un père ;
Ici le frère pleure un frère empoisonné.
L’un meurt vide de sang , l’autre plein de séné ;
Le rhume à son aspect se change en pleurésie ,
Et par lui la migraine est bientôt frénésie.
Il quitte enfin la ville, en tous lieux détesté.
De tous ses amis morts un seul ami resté Le mène en sa maison de superbe structure :
C’étoit un riche abbé , fou de l’architecture.
Le médecin d’abord semble né dans cet art,
Déjà de bâtimens parle comme Mansard1 :
D’un salon qu’on élève il condamne la face;
Au vestibule obscur il marque une autre place ;
Approuve l’escalier tourné d’autre façon.
Son ami le conçoit, et mande son maçon.
Le maçon vient, écoute, approuve et se corrige.
Enfin , pour abréger un si plaisant prodige ,
Notre assassin renonce à son art inhumain ;
Et désormais, la règle et l’équerre à la main,
Laissant de Galien la science suspecte ,
De méchant médecin devient bon architecte.
Son exemple est pour nous un précepte excellent.
Soyez plutôt maçon , si c’est votre talent ,
Ouvrier estimé dans un art nécessaire ,
t. François Mansard, architecte, inventeur des mansardes, né 1 Paris en 1 598 , mort en 4 666 , oncle de Jules Hardouin Mansard qui construisit le château de Versailles, l’hôtel des Invalides, etc., et mourut en 1708.
L’ART POÉTIQUE
Qu’écrivain du commun , et poète vulgaire.
Il est dans tout autre art des degrés différons,
On peut avec honneur remplir les seconds rangs-,
Mais dans l’art dangereux de rimer et d’écrire ,
Il n’est point de degrés du médiocre au pire ;
Qui dit froid écrivain dit détestable auteur.
Boyer' est à Pinchêne égal pour le lecteur;
On ne lit guère plus Rampais* et Ménardière3 ,
Que Magnon4, du Souhait4, Corbin* et La Morlière’
Un fou du moins fait rire, et peut nous égayer;
Mais un froid écrivain ne sait rien qu’ennuyer.
J’aime mieux Bergerac* et sa burlesque audace Que ces vers où Motin* se morfond et nous glace.
Ne vous enivrez point des éloges flatteurs,
Qu’un amas quelquefois de vains admirateurs Vous donne en ces réduits, prompts à crier merveille 1 Tel écrit récité se soutint à l’oreille ,
Qui, dans l’impression au grand jour se montrant"1,
Ne soutient pas des yeux le regard pénétrant.
On sait de cent auteurs l’aventure tragique :
Et Gombaut tant loué garde encor la boutique.
Écoutez tout le monde, assidu consultant :
Un fat quelquefois ouvre un avis important.
Quelques vers toutefois qu’Apollon vous inspire,
En tous lieux aussitôt ne courez pas les lire.
Gardez-vous d’imiter ce rimeur furieux"
Qui, de ses vains écrits lecteur harmonieux,
Aborde en récitant quiconque le salue ,
Et poursuit de ses vers les passans dans la rue.
Il n’est temple si saint , des anges respecté ,
4. Auteur médiocre. (B.) — Claude Boyer, né en 4848 i Alby, auteur de Judith , Agamemnon , etc., membre de l'Académie Françoise, mourut en 4698.
2. Rampalle mourut vers 4 460; il est extrêmement peu connu. On le croit auteur de Bclinde, tragi-comédie; de Sainte Dorothée ou la Suzanne chrétienne, etc.
3. Pilet de La Ménardière, de l'Académie Françoise , auteur d’une Poétique , d’un Traité de la Mélancholie.
4 . Magnon a composé un poème fort long intitulé l’Encyclopédie. (B A