Le poème n'étoit pas achevé : voilà tout le secret
3. Ces fragmens avoient même été imprimés en 4673, à la suite de la Ré/ionse au Pain Unit du sieur de Marigny.
4. Dans la suite l’horloger et l'horlogère ont été remplacés par un perruquier et une perruquière.
LE LUTRIN
notre langue, la Défaite des bouts-rimés de Sarasin1 étant plutôt une pure allégorie qu’un poème comme celui-ci.
AVIS AU LECTEUR’
Il seroit inutile maintenant de nier que le poème suivant a été composé à l’occasion d’un différend assez léger , qui s’émut dans une des plus célèbres églises de Paris, entre le trésorier et le chantre; mais c’est tout ce qu’il y a de vrai. Le reste, depuis le commencement jusqu’à la fin est une pure fiction; et tous les personnages y sont non-seulement inventés , mais j’ai eu soin même de les faire d’un caractère directement opposé au caractère de ceux qui desservent cette église , dont la plupart , et principalement les chanoines, sont tous gens, non-seulement d’une fort grande probité , mais de beaucoup d’esprit , et entre lesquels il y en a tel à qui je demanderois aussi volontiers son sentiment sur mes ouvrages , qu’à beaucoup de messieurs de l’Académie. Il ne faut donc pas s’étonner si personne n’a été offensé de l’impression de ce poème , puisqu’il n’y a en effet personne qui y soit véritablement attaqué. Un prodigue ne s’avise guère de s’offenser de voir rire d’un avare , ni undévôt devoir tourner en ridicule un libertin. Je ne dirai point comment je fus engagé à travailler à cette bagatelle sur une espèce de défi , qui me fut fait en riant par feu M. le premier président de Lamoignon , qui est celui que j’y peins sous le nom d’Ariste. Ce détail, à mon avis, n’est pas fort nécessaire. Mais je croirois me faire un trop grand tort si je laissois échapper cette occasion d’apprendre à ceux qui l’ignorent , que ce grand personnage , durant sa vie , m’a honoré de son amitié. Je commençai à le connoître dans le temps que mes satires faisoient le plus de bruit ; et l’accès obligeant qu’il me donna dans son illustre maison fit avantageusement mon apologie contre ceux qui vouloient m’accuser alors de libertinage et de mauvaises mœurs. C’étoit un homme d’un savoir étonnant, et passionné admirateur de tous les bons livres de l’antiquité ; et c'est ce qui lui fit plus aisément souffrir mes ouvrages , où il crut entrevoir quelque goût des anciens. Comme sa piété étoit sincère, elle étoit aussi fort gaie , et n’avoit rien d’embarrassant. Il ne s’effraya point du nom de satires que portoient ces ouvrages , où il ne vit en effet que des vers et des auteurs attaqués. Il me loua même plusieurs fois d’avoir purgé , pour ainsi dire , ce genre de poésie de la saleté qui lui
4. Dulot vaincu ou la Défaite des bouts-rimés, poème de Sarasin.
3. Cet avis terminoit la préface générale que Boileau avoit mise à la tète de ses œuvres, dans l’édition de 4683 : il le plaça en 4701 à la tète du Lutrin.
AVIS AU LECTEUR. 203
avoit été jusqu’alors comme affectée. J’eus donc le bonheur de ne lui être pas désagréable. Il m’appela à tous ses plaisirs et à tous ses divertissemens , c’est-à-dire à ses lectures et à ses promenades. Il me favorisa même quelquefois de sa plus étroite confidence , et me fit voir à fond son âme entière. Et que n’y vis-je point 1 Quel trésor surprenant de probité et de justice ! Quel fonds inépuisable de piété et de zèle ! Bien que sa vertu jetât un fort grand éclat au dehors , c’étoit toute autre chose au dedans ; et on voyoit bien qu’il avoit soin d’en tempérer les rayons , pour ne pas blesser les yeux d’un siècle aussi corrompu que le nôtre. Je fus sincèrement épris de tant de qualités admirables ; et s’il eut beaucoup de bonne volonté pour moi, j’eus aussi pour lui une très-forte attache. Les soins que je lui rendis ne furent mêlés d’aucune raison d’intérêt mercenaire ; et je songeai bien plus à profiter de sa conversation que de son crédit. Il mourut dans le temps que cette amitié étoit en son plus haut point ; et le souvenir de sa perte m’afflige encore tous les jours. Pourquoi faut-il que des hommes si dignes de vivre soient sitôt enlevés du monde , tandis que des misérables et des gens de rien arrivent à une extrême vieillesse 1 Je ne m’étendrai pas davantage sur un sujet si triste : car je sens bien que si je continuois à en parler, je ne pourrois m’empêcher de mouiller peut-être de larmes la préface d’un ouvrage de pure plaisanterie.
Je chante les combats, et ce prélat terrible'
Qui , par ses longs travaux et sa force invincible ,
Dans une illustre église’ exerçant son grand cœur,
Fit placer à la fin un lutrin dans le chœur.
C’est en vain que le chantre’, abusant d’un faux titre,
Deux fois l’en fit ôter par les mains du chapitre ;
Ce prélat, sur le banc de son rival altier Deux fois le reportant, l’en couvrit tout entier.
Muse, redis-moi donc quelle ardeur de vengeance
< . Claude Auvri , d’abord caméricr du cardinal Mazarin , puis évêque de Coutances, ensuite trésorier de la Sainte-Chapelle de Paris.
2. L’édition in-4“ de <674 porte : Dans Pourges autrefois. On avoit imprimé Bourges; mais Boileau fit gratter dans tous les exemplaires la boucle inférieure du B. On aperçoit encore dans ces exemplaires les traces de cette opération faite avec la pointe du canif. Quelques-unes des éditions suivantes n’ofTrent ici que l'initiale P ; Dans P.... autrefois. Celle de 4683 porte la leçon qui est restée : Dans une illustre église.
3. Jacques Barrin, fils du maître des requêtes La Galissonniére.
LE LUTRIN
De ces hommes sacrés rompit l’intelligence ,
Et troubla si longtemps deux célèbres rivaux :
Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des dévots!
Et toi, fameux héros1, dont la sage entremise De ce schisme naissant débarrassa l’Eglise ,
Viens d’un regard heureux animer mon projet,
Et garde-toi de rire en ce grave sujet.
Parmi les doux plaisirs d’une paix fraternelle Paris voyoit fleurir son antique chapelle :
Ses chanoines vermeils et brillans de santé S’engraissoient d’une longue et sainte oisiveté.
Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines,
Ces pieux fainéans faisoient chanter matines ,
Veilloient à bien dîner , et laissoient en leur lieu A des chantres gagés le soin de louer Dieu :
Quand la Discorde encor toute noire de crimes Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes1 ,
Avec cet air hideux qui fait frémir la Paix,
S’arrêta près d’un arbre au pied de son palais.
Là , d’un œil attentif contemplant son empire ,
A l’aspect du tumulte elle-même s’admire.
Elle y voit par le coche et d’Êvreux et du Mans Accourir à grands flots ses fidèles Normands;
Elle y voit aborder le marquis , la comtesse,
Le bourgeois , le manant , le clergé , la noblesse ;
Et partout des plaideurs les escadrons épars Faire autour de Thémis flotter ses étendards.
Mais une église seule , à ses yeux immobile ,
Garde au sein du tumulte une assiette tranquille :
Elle seule la brave; elle seule aux procès De ses paisibles murs veut défendre l’accès.
La Discorde , à l’aspect d’un calme qui l’offense ,
Fait siffler ses serpens , s’excite à la vengeance :
Sa bouche se remplit d’un poison odieux ,
Et de longs traits de feu lui sortent par les yeux.
* Quoi 1 dit-elle d’un ton qui fit trembler les vitres ,
J’aurai pu jusqu’ici brouiller tous les chapitres ,
Diviser Cordeliers, Carmes et Célestins3!
J’aurai fait soutenir un siège aux Augustins* !