‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 136 sur 492 · Pilier des consultations. (B · texte numérisé non relu

Pilier des consultations. (B

Tantôt , les yeux en feu , c’est un lion superbe ;

Tantôt, humble serpent, il se glisse sous l'herbe.

En vain, pour le dompter, le plus juste des rois Fit régler le chaos des ténébreuses lois :

Ses griffes, vainement par Pussort1 accourcies,

Se rallongent déjà, toujours d’encre noircies;

Et ses ruses, perçant et digues et remparts,

Par cent brèches déjà rentrent de toutes parts.

Le vieillard humblement l’aborde et le salue;

Et faisant, avant tout, briller l’or à sa vue :

« Reine des longs procès, dit-il, dont le savoir Rend la force inutile et les lois sans pouvoir,

Toi , pour qui dans le Mans le laboureur moissonne ,

Pour qui naissent à Caen tous les fruits de l’automne;

Si, dès mes premiers ans, heurtant tous les mortels.

L’encre a toujours pour moi coulé sur tes autels,

Daigne encor me connoître en ma saison dernière.

D’un prélat qui t’implore exauce la prière.

Un rival orgueilleux , de sa gloire offensé ,

A détruit le lutrin par nos mains redressé.

Epuise en sa faveur ta science fatale :

Du Digeste et du Code ouvre-nous le dédale,

Et montre-nous cet art connu de tes amis,

Qui, dans ses propres lois, embarrasse Thémis.»

La Sibylle , à ces mots , déjà hors d’elle-même ,

Fait lire sa fureur sur son visage blême;

Et. pleine du démon qui la vient oppresser,

Par ces mots étonnans tâche à le repousser :

« Chantres , ne craignez plus une audace insensée :

Je vois, je vois au chœur la masse replacée;

Mais il faut des combats. Tel est l’arrêt du sort;

Et surtout évitez un dangereux accord. »

Là bornant son discours, encor toute écumante,

Elle souffle aux guerriers l’esprit qui la tourmente Et dans leurs cœurs brûlans de la soif de plaider Verse l’amour de nuire , et la peur de céder.

Pour tracer à loisir une longue requête ,

A retourner chez soi leur brigade s’apprête.

Sous leurs pas diligens le chemin disparoit ,

Et le pilier , loin d’eux , déjà baisse et décroît.

Loin du bruit cependant les chanoines à table Immolent trente mets à leur faim indomptable.

Leur appétit fougueux, par l’objet excité,

1: M. Pussort, conseiller d’État, est celui qui a le pins contribné à faire le Code. (B.f — Henri Pussort , oncle de Colbert , passe pour l’un des principaux rédacteurs des ordonnances de <667 et <670.

LE LUTRIN

Parcourt tous les recoins d’un monstrueux pâté.

Par le sel irritant la soif est allumée ;

Lorsque d’un pied léger la prompte Renommée,

Semant partout l’effroi , vient au chantre éperdu Conter l’affreux détail de l’oracle rendu.

Il se lève, enflammé de muscat et de bile,

Et prétend à son tour consulter la Sibylle.

Evrard a beau gémir du repas déserté,

Lui-même est au barreau par le nombre emporté.

Par les détours étroits d’une barrière oblique,

Ils gagnent les degrés et le perron antique ,

Où sans cesse , étalant bons et méchans écrits ,

Barbin vend aux passans des auteurs à tout prix1.

Là le chantre à grand bruit arrive et se fait place,

Dans le fatal instant que , d’une égale audace ,

Le prélat et sa troupe , à pas tumultueux ,

Descendoient du Palais l’escalier tortueux.

L’un et l’autre rival , s’arrêtant au passage ,

Se mesure des yeux , s’observe , s’envisage ;

Une égale fureur anime leurs esprits :

Tels deux fougueux taureaux’, de jalousie épris,

Auprès d’une génisse au front large et superbe,

Oubliant tous les jours le pâturage et l’herbe ,

A l’aspect l’un de l’autre embrasés, furieux,

Déjà le front baissé, se menacent des yeux.

Mais Evrard , en passant coudoyé par Boirude ,

Ne sait point contenir son aigre inquiétude .

Il entre chez Barbin, et, d’un bras irrité,

Saisissant du Cyrus un volume écarté ,

Il lance au sacristain le tome épouvantable.

Boirude fuit le coup : le volume effroyable Lui rase le visage , et , droit dans l’estomac ,

Va frapper en sifflant l’infortuné Sidrac :

Le vieillard, accablé de l’horrible A r (amène3,

Tombe aux pieds du prélat, sans pouls et sans haleine.

Sa troupe le croit mort, et chacun empressé Se croit frappé du coup dont il le voit blessé.

Aussitôt contre Evrard vingt champions s’élancent;

Pour soutenir leur choc les chanoines s’avancent.

La Discorde triomphe, et du combat fatal Par un cri donne en l’air l’effroyable signal.

Chez le libraire absent tout entre , tout se mêle ,

Les livres sur Evrard fondent comme la grêle ,

1. Barbin se piquoit de savoir vendre des livres quoique mécbans. (B.j

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