‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 16 sur 492 · Juvénal, satire 111, vers · texte numérisé non relu

Juvénal, satire 111, vers

Tant il est vrai que le droit de blâmer les auteurs est un droit ancien , passé en coutume parmi tous les satiriques , et souffert dans tous les siècles 1

Que s’il faut venir des anciens aux modernes , Regnier , qui est presque notre seul poète satirique , a été véritablement un peu plus discret que les autres. Cela n’empêche pas néanmoins qu’il ne parle hardiment de Gallet , ce célèbre joueur , qui assignoit ses créanciers sur sept et quatorxe; et du sieur de Provins, qui avoit changé son balandran 1 en manteau court ; et du Cousin , qui abandonnait sa maison de peur de la réparer; et de Pierre du Puis, et de plusieurs autres.

Que répondront à cela mes censeurs? Pour peu qu’on les presse , ils chasseront de la république des lettres tous les poètes satiriques, comme autant de perturbateurs du repos public. Mais que diront-ils de Virgile , le sage , le discret Virgile , qui , dans une églogue , où il n’est pas question de satire , tourne d’un seul vers deux poètes de son temps en ridicule ?

Qui Battum non odit , amet tua carmina , Mævi 1 ,

dit un berger satirique dans cette églogue. Et qu’on ne me dise point que Bavius et Mævius en cet endroit sont des noms supposés, puisque ce seroit donner un trop cruel démenti au docte Servius , qui assure positivement le contraire. En un mot , qu’ordonneront mes censeurs de Catulle , de Martial , et de tous les poètes de l’antiquité , qui n’en ont pas usé avec plus de discrétion que Virgile? Que penseront-ils de Voiture, qui n’a point fait conscience de rire aux dépens du célèbre Neuf-Germain1, quoique également recommandable par l’antiquité de sa barbe et par la nouveauté de sa poésie? Le banniront-ils du Parnasse, lui et tous les poètes de l’antiquité , pour établir la sûreté des sots et des ridicules ? Si cela est , je me consolerai aisément de mon exil : il y aura du plaisir à être relégué en si bonne compagnie. Raillerie à part, ces messieurs veulent-ils être plus sages que Scipion et Lélius , plus délicats qu’Auguste, plus cruels que Néron? Mais eux qui sont si rigoureux envers les critiques, d’où vient cette clémence qu’ils affectent pour les méchans auteurs? Je vois bien ce qui les afflige; ils ne veulent pas être détrompés. Il leur fâche d’avoir admiré sérieusement des ouvrages que mes satires exposent à la risée de tout le monde , et de se voir condamnés a oublier dans leur vieillesse ces mêmes vers qu’ils ont autrefois appris par cœur comme des chefs-d’œuvre de l’art. Je les plains sans doute; mais quel remède? Faudra-t-il , pour s’accommoder à leur goût particulier , renoncer au sens commun? Faudra-t-il applaudir indifféremment à toutes

t . Casaque de campagne. — 2. Églogue III, vers 90.

3. Célèbre faiseur d'acrostiches qui vivoit sous Louis XIII , et se gralifioil lui-même de poète hétéroclite de Monsieur.

les impertinences qu’un ridicule aura répandues sur le papier? Et au lieu qu’en certains pays on condamnoit les médians poètes à effacer leurs écrits avec la langue , les livres deviendront-ils désormais un asile inviolable où toutes les sottises auront droit de bourgeoisie , où l’on n’osera toucher sans profanation ?

J’aurois bien d’autres choses à dire sur ce sujet ; mais , comme j’ai déjà traité de cette matière dans ma neuvième satire , il est bon d’y renvoyer le lecteur.

SATIRE I

ADIEUX d’un POÈTE A LA VILLE DE PARIS

Damon1 2, ce grand auteur dont la muse fertile Amusa si longtemps et la cour et la ville ,

Mais qui , n’étant vêtu que de simple bureau ,

Passe l’été sans linge , et l’hiver sans manteau ,

Et de qui le corps sec et la mine affamée

N’en sont pas mieux refaits pour tant de renommée ;

Las de perdre en rimant et sa peine et son bien ,

D'emprunter en tous lieux, et de ne gagner rien.

Sans habits , sans argent , ne sachant plus que faire ,

Vient de s’enfuir, chargé de sa seule misère;

Et, bien loin des sergens, des clercs et du palais,

Va chercher un repos qu’il ne trouva jamais;

Sans attendre qu’ici la justice ennemie L’enferme en un cachot le reste de sa vie,

Ou que d’un bonnet vert 1 le salutaire affront Flétrisse les lauriers qui lui couvrent le front.

Mais le jour qu’il partit, plus défait et plus blême Que n’est un pénitent sur la fin d’un carême,

La colère dans l’âme et le feu dans les yeux ,

11 distilla sa rage en ces tristes adieux :

a Puisqu’en ce lieu , jadis aux Muses si commode ,

Le mérite et l’esprit ne sont plus à la mode;

Qu’un poète, dit-il, s’y voit maudit de Dieu,

Et qu’ici la vertu n’a plus ni feu ni lieu ,

Allons du moins chercher quelque antre ou quelque roche

1 . J'ai eu en vue Cassandre, celui qui a traduit la Rhétorique d'Aristote. ;B.) — François Cassandre mourut en 1695.

2. Du temps que cette satire fut faite, un débiteur insolvable pouvoit sortir de prison en faisant cession , c'est-à-dire en souffrant qu'on lui mit en pleine rue un bonnet vert sur la télé. (B.)

SATIRE I

D’où jamais ni l’huissier ni le sergent n’approche ;

Et. sans lasser le ciel par des voeux impuissans,

Mettons-nous à l’abri des injures du temps,

Tandis que, libre encor malgré les destinées,

Mon corps n’est point courbé sous le faix des années ,

Qu’on ne voit point mes pas sous l’âge chanceler ,

Et qu’il reste à la Parque encor de quoi filer :

C’est là dans mon malheur le seul conseil à suivre.

Que George vive ici', puisque George y sait vivre,

Qu’un million comptant , par ses fourbes acquis ,

De clerc , jadis laquais , a fait comte et marquis :

Que Jaquin vive ici, dont l’adresse funeste A plus causé de maux que la' guerre et la peste ,

Qui de ses revenus écrits par alphabet Peut fournir aisément un calepin complet ;

Qu’il règne dans ces lieux . il a droit de s’y plaire.

Mais moi, vivre à Paris! Eh ! qu’y voudrois-je faire?

Je ne sais ni tromper, ni feindre, ni mentir.

Et, quand je le pourrois, je n’y puis consentir.

Je ne sais point en lâche essuyer les outrages D’un faquin orgueilleux qui vous tient à ses gages ,

De mes sonnets flatteurs lasser tout l’univers ,

Et vendre au plus offrant mon encens et mes vers :

Pour un si bas emploi ma muse est trop altière.

Je suis rustique et fier, et j’ai l’âme grossière :

Je ne puis rien nommer, si ce n’est par son nom;

J’appelle un chat un chat, et Rolet5 un fripon.

De servir un amant , je n’en ai pas l’adresse ;

J'ignore ce grand art qui gagne une maîtresse.

Et je suis, à Paris, triste, pauvre et reclus.

Ainsi qu’un corps sans âme , ou devenu perclus.

<t Mais pourquoi , dira-t-on , cette vertu sauvage Qui court à l’hôpital , et n’est plus en usage ?

La richesse permet une juste fierté:

Mais il faut être souple avec la pauvreté :

C’est par là qu’un auteur que presse l’indigence Peut des astres malins corriger l’influence ,

Et que le sort burlesque , en ce siècle de fer ,

D’un pédant, quand il veut, sait faire un duc et pair5.

4 . George, pour Gorge, fameux traitant qui acheta le comté de Médian et le marquisat d’Enlragues, et dont le fils fut créé duc de Phalaris par le pape. La duchesse de Phalaris fut maîtresse du régent.

2. Boileau, pour dépayser le lecteur, avoit mis en note, dans l’édition de 4667 : a C’est un hôiclier du pays blaisois. » En 4 743, il écrivit la note suivante : « Procureur très-décrié, qui a été dans la suite condamné à faire amende honorable et banni à perpétuité. »

3. L’abbé de La Rivière, en ce temps-là, fut fait évêque de Langres;

Boileau 2

SATIRE I

Ainsi de la vertu la fortune se joue :

Tel aujourd’hui triomphe au plus haut de sa roue,

Qu’on verroit , de couleurs bizarrement orné ,

Conduire le carrosse où Ton le voit traîné ,

Si dans les droits du roi sa funeste science Par deux ou trois avis n’eût ravagé la France.

Je sais qu’un juste effroi l’éloignant de ces lieux L’a fait pour quelques mois disparoître à nos yeux Mais en vain pour un temps une taxe l’exile ,

On le verra bientôt , pompeux en cette ville .

Marcher encor chargé des dépouilles d’autrui ,

Et jouir du ciel même irrité contre lui;

Tandis que Colletet1, crotté jusqu’à l'échine,

S’en va chercher son pain de cuisine en cuisine ,

Savant en ce métier, si cher aux beaux esprits.

Dont Montmaur’ autrefois lit leçon dans Paris.

« Il est vrai que du roi la bonté secourable Jette enfin sur la muse un regard favorable;

Et, réparant du sort l’aveuglement fatal,

Va tirer désormais Phébus de l’hôpital5.

On doit tout espérer d’un monarque si juste,

Mais sans un Mécénas à quoi sert un Auguste?

Et fait comme je suis , au siècle d’aujourd’hui ,

Qui voudra s’abaisser à me servir d’appui ?

Et puis, comment percer cette foule effroyable De rimeurs affamés dont le nombre l’accable;

Qui , dès que sa main s’ouvre , y courent les premiers ,

Et ravissent un bien qu’on devoit aux derniers;

Comme on voit les frelons , troupe lâche et stérile ,

Aller piller le miel que l’abeille distille?

Cessons donc d’aspirer à ce prix tant vanté Que donne la faveur à l’importunité.

Saint-Amant4 n’eut du ciel que sa veine en partage :

L’habit qu’il eut sur lui fut son seul héritage ;

Un lit et deux placets composoient tout son bien ;

Ou , pour en mieux parler , Saint- Amant n’avoit rien.

il avoit été régent dans un collège. (B). — Cet abbé de La Rivière se nommoit Louis Barbier. C’est lui qui fut si connu comme confident de Gaston, duc d'Orléans. L’évèque de Langres éloit duc et pair.

t . Il y a eu deux Colletet, tous deux poêles, Guillaume, et son fils François, dont il s'agit ici, auteur de la Muse coquette, etc. Boileau aroit rais d’abord Pelletier au lieu de Co'letet.

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