‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 20 sur 492 · DESCRIPTION D’UN REPAS RIDICULE · texte numérisé non relu

DESCRIPTION D’UN REPAS RIDICULE

A. Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère,

D’où vous vient aujourd’hui cet air sombre et sévère,

Et ce visage enfin plus pâle qu’un rentier A l’aspect d’un arrêt qui retranche un quartier1?

Qu’est devenu ce teint dont la couleur fleurie Sembloit d’ortolans seuls et de bisques nourrie ,

Où la joie en son lustre attiroit les regards ,

Et le vin en rubis brilloit de toutes parts?

Qui vous a pu plonger dans cette humeur chagrine ?

A-t-on par quelque' édit réformé la cuisine?

Ou quelque longue pluie , inondant vos vallons ,

). C’est le fameux Scudéri, auteur de tant d’ouvrages qu'on ne lit plus, et frère de la fameuse Mlle de Scudéri.

2. Le roi, en ce temps-là, aroit supprimé un quartier des rentes. (B).

SATIRE III

A-t-elle fait couler vos vins et vos melons Répondez donc enfin , ou bien je me retire.

P. Ah! de grâce, un moment, souffrez que je respire.

Je sors de chez un fat qui, pour m’empoisonner,

Je pense, exprès chez lui m’a forcé de dîner.

Je l’avois bien prévu. Depuis près d’une année J’éludoi3 tous les jours sa poursuite obstinée.

Mais hier il m’aborde , et me serrant la main , a Ah ! monsieur, m’a-t-il dit, je vous attends demain N’y manquez pas au moins. J’ai quatorze bouteilles D'un vin vieux.... Boucingo ' n’en a point de pareilles;

Et je gagerois bien que, chez le commandeur,

Villandri * priseroit sa sève et sa verdeur.

Molière avec Tartuffe 3 y doit jouer son rôle ;

Et Lambert * , qui plus est , m’a donné sa parole.

C’est tout dire en un mot, et vous le connoissez — Quoi ! Lambert ? — Oui , Lambert. A demain. — C’est assez. »

Ce matin donc séduit par sa vaine promesse ,

J’y cours midi sonnant , au sortir de la messe.

A peine étois-je entré, que, ravi de me voir,

Mon homme, en m’embrassant, m'est venu recevoir;

Et , montrant à mes yeux une allégresse entière ,

« Nous n’avons, m’a-t-il dit, ni Lambert ni Molière;

Mais . puisque je vous vois , je me tiens trop content.

Vous êtes un brave homme ; entrez , on vous attend. »

A ces mots , mais trop tard , reconnoissant ma faute ,

Je le suis en tremblant dans une chambre haute,

Où, malgré les volets, le soleil irrité Formoit un poêle ardent au milieu de l’été.

Le couvert étoit mis dans ce lieu de plaisance ,

Où j’ai trouvé d’abord , pour toute connoissance ,

Deux nobles campagnards grands lecteurs de romans ,

Qui m’ont dit tout Cyrus 1 dans leurs longs complimens. J’enrageois. Cependant on apporte un potage.

Un coq y paroissoit en pompeux équipage,

Qui , changeant sur ce plat et d’état et de nom ,

Par tous les conviés s’est appelé chapon.

Deux assiettes suivoient, dont l’une étoit ornée D’une langue en ragoût, de persil couronnée;

t. Illustre marchand de vins. (B.)

2. Homme de qualité qui alloit fréquemment chez le commandeur de Sourré. (B.)

3. La comédie de Tartuffe avoit été défendue en ce temps-U, et tout le monde vouloit avoir Molière pour la réciter. (B.î

4. Lambert, le fameux musicien, étoit un fort bon homme qui promet- '.oil à tout le monde de venir, mais qui ne venoit jamais. (B.)

a. Roman de dix tomes de Mlle de Scudéri.

SATIRE III

L’autre , d’un godiveau tout brûlé par dehors ,

Dont un beurre gluant inondoit tous les bords.

On s’assied : mais d’abord notre troupe serrée Tenoit à peine autour d’une table carrée ,

Où chacun, malgré soi, l’un sur l’autre porté,

Faisoit un tour à gauche, et mangeoit de côté.

Jugez en cet état si je pouvois me plaire,

Moi qui ne compte rien ni le vin ni la chère ,

Si l’on n’est plus au large assis en un festin Qu’aux sermons de Gassagne 1 , ou de l’abbé Cotin.

Notre hôte cependant, s’adressant à la troupe,

« Que vous semble, a-t-il dit, du goût de cette soupe? Sentez-vous le citron dont on a mis le jus Avec des jaunes d’œuf mêlés dans du verjus?

Ma foi, vive Mignot 1 et tout ce qu’il apprête!»

Les cheveux cependant me dressoient à la tête :

Car Mignot, c’est tout dire; et dans le monde entier Jamais empoisonneur ne sut mieux son métier.

J’approuvois tout pourtant de la mine et du geste ,

Pensant qu’au moins le vin dût réparer le reste.

Pour m’en éclaircir donc, j’en demaude; et d’abord Un laquais effronté m’apporte un rouge-bord D’un Auvemat fumeux qui , mêlé de Lignage 5 ,

Se vendoit chez Crenet* pour vin de l’Ermitage,

Et qui, rouge et vermeil, mais fade et doucereux,

N’avoit rien qu’un goût plat, et qu’un déboire affreux.

A peine ai-je senti cette liqueur traîtresse ,

Que de ces vins mêlés j’ai reconnu l’adresse :

Toutefois avec l’eau que j’y mets à foison J’espérois adoucir la force du poison.

Mais, qui l’auroit pensé? pour comble de disgrâce,

Par le chaud qu’il faisoit nous n’avions point de glace.

Point de glace , bon Dieu ! dans le fort de l’été !

Au mois de juin I Pour moi, j’étois si transporté,

Que , donnant de fureur tout le festin au diable ,

Je me suis vu vingt fois prêt à quitter la table ;

Et , dût-on m’appeler et fantasque et bourru ,

1 . Cas sagne , poète , traducteur, prédicateur, membre de l’Académie des inscriptions , fut si affligé de ce sarcasme , si l’on en croit l’abbé d’Olivet, que sa tête se dérangea. U mourut fou à Saint-Lazare, en 1879, âgé de quarante-trois ans.

2. Mignot étoit pâtissier-traiteur, rue de la Harpe, et officier de la bouche de la reine. Il porta plainte au Parlement, et n’ayant rien obtenu, il vendit ses biscuits enveloppés dans un pamphlet de Cotin contre Boileau.

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