‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 25 sur 492 · Infâme débordée, connue de tout le monde. (B · texte numérisé non relu

Infâme débordée, connue de tout le monde. (B

SATIRE IV

Mais , quoi que sur ce point la satire publie ,

Chacun veut en sagesse ériger sa folie Et , se laissant régler à son esprit tortu ,

De ses propres défauts se fait une vertu.

Ainsi , cela soit dit pour qui veut se connoître ,

Le plus sage est celui qui ne pense point l’être :

Qui , toujours pour un autre enclin vers la douceur ,

Se regarde soi-même en sévère censeur,

Rend à tous ses défauts une exacte justice,

Et fait sans se flatter le procès à son vice.

Mais chacun pour soi-même est toujours indulgent.

Un avare , idolâtre et fou de son argent ,

Rencontrant la disette au sein de l’abondance,

Appelle sa folie une rare prudence ,

Et met toute sa gloire et son souverain bien A grossir un trésor qui ne lui sert de rien.

Plus il le voit accru , moins il en sait l’usage.

Sans mentir , l’avarice est une étrange rage ,

Dira cet autre fou non moins privé de sens,

Qui jette , furieux , son bien à tous venans ,

Et dont l’âme inquiète, à soi-même importune,

Se fait un embarras de sa bonne fortune.

Qui des deux en effet est le plus aveuglé?

L’un et l’autre , à mon sens , ont le cerveau troublé , Répondra , chez Fredoc , ce marquis sage et prude ,

Et qui sans cesse au jeu, dont il fait son étude, Attendant son destin d’un quatorze ou d’un sept,

Voit sa vie ou sa mort sortir de son cornet.

Que si d’un sort fâcheux la maligne inconstance Vient par un coup fatal faire tourner la chance,

Vous le verrez bientôt , les cheveux hérissés ,

Et les yeux vers le ciel de fureur élancés ,

Ainsi qu’un possédé que le prêtre exorcise,

Fêter dans ses sermens tous les saints de l’Église. Qu’on le lie ; ou je crains , à son air furieux ,

Que ce nouveau Titan n’escalade les cieux.

Mais laissons-le plutôt en proie à son caprice Sa folie , aussi bien , lui tient lieu de suppliée Il est d’autres erreurs dont l’aimable poison D’un charme bien plus doux enivre la raison :

L’esprit dans ce nectar heureusement s’oublie.

Chapelain veut rimer, et c’est là sa folie.

Mais bien que ses durs vers , d’épithètes enflés ,

(. Fredoc tenoit une salle de jeu au Palais-Royal.

2. Cet auteur, avant que son poème de la Pucelle fût imprimé, passoit pour le premier auteur du siècle. L’impression gâla tout. (B.’

SATIRE IV

Soient des moindres grimauds chez Ménage sifflés' ,

Lui-même il s’applaudit, et, d’un esprit tranquille,

Prend le pas au Parnasse au-dessus de Virgile.

Que feroit-il , hélas ! si quelque audacieux Àlloit pour son malheur lui dessiller les yeux ,

Lui faisant voir ses vers et sans force et sans grâces,

Montés sur deux grands mots, comme sur deux échasses;

Ses termes sans raison l’un de l’autre écartés,

Et ses froids ornemens à la ligne plantés?

Qu’il maudiroit le jour où son âme insensée Perdit l’heureuse erreur qui charmoit sa pensée!

Jadis certain bigot, d’ailleurs homme sensé,

D’un mal assez bizarre eut le cerveau blessé ,

S’imaginant sans cesse, en sa douce manie,

Des esprits bienheureux entendre l’harmonie.

Enfin un médecin fort expert en son art Le guérit "par adresse , ou plutôt par hasard -,

Mais voulant de ses soins exiger le salaire,

Moi vous payer ! lui dit le bigot en colère ,

Vous dont l’art infernal , par des secrets maudits ,

En me tirant d’erreur m’ôte du paradis !

J’approuve son courroux; car, puisqu’il faut le dire,

Souvent de tous nos maux la raison est le pire.

C’est elle qui , farouche au milieu des plaisirs ,

D’un remords importun vient brider nos désirs.

La fâcheuse a pour nous des rigueurs sans pareilles;

C’est un pédant qu’on a sans cesse à ses oreilles ,

Qui toujours nous gourmande, et, loin de nous toucher, Souvent, comme Joli’, perd son temps à prêcher.

En vain certains rêveurs nous l’habillent en reine ,

Veulent sur tous nos sens la rendre souveraine ,

Et , s’en formant en terre une divinité ,

Pensent aller par elle à la félicité :

C’est elle , disent-ils, qui nous montre à bien vivre.

Ces discours, il est vrai, sont fort beaux dans un livre :

Je les estime fort; mais je trouve en effet Que le plus fou souvent est le plus satisfait.

4. On tenoit chez Ménage toutes les semaines une assemblée où alloient beaucoup de petits esprits. (B.)

2. Illustre prédicateur, alors curé de Saint-Nicolas des Champs, i Paris, et depuis évéquo d’Agen. (B.)

SATIRE V

SATIRE V

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