‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 258 sur 492 · Ville de Thrace. (B · texte numérisé non relu

Ville de Thrace. (B

6, Polycrate étoit un orateur athénien très-pauvre, qui gagnoil sa

fait un discours en forme d’accusation contre Socrate. Il fut appelé le chien de la rhétorique. Voici à peu près sa figure. Il avoit une grande barbe qui lui descendoit sur le menton , mais nul poil à la tête , qu’il se rasoit jusqu’au cuir. Son manteau lui pendoit ordinairement sur ses genoux. Il aimoit à mal parler de tout, et ne se plaisoit qu’à contredire. En un mot, il n’y eut jamais d’homme si hargneux que ce misérable. Un très-savant homme lui ayant demandé un jour pourquoi il s’acharnoit de la sorte à dire du mal de tous les grands écrivains ; « C’est , répliqua- « t-il, que je voudrois bien leur en faire, mais je n’en puis venir « à bout. »

Je n’aurois jamais fait , si je voulois ramasser ici toutes les injures qui lui ont été dites dans l’antiquité, où il étoit partout connu sous le nom de vil esclave de Thrace. On prétend que ce fut l’envie qui l’engagea à écrire contre Homère , et que c’est ce qui a fait que tous les envieux ont été depuis appelés du nom de Zoïles , témoin ces deux vers d’Ovide :

Ingenium magni livor detrectat Homeri :

Quisquis es, ex illo, Zoïle, nomen habes.

Je rapporte ici tout exprès ce passage , afin de faire voir à M. Perrault qu’il peut fort bien arriver, quoi qu’il en puisse dire, qu’un auteur vivant soit jaloux d’un écrivain mort plusieurs siècles avant lui. Et, en effet, je connois plus d’un demi-savant qui rougit lorsqu’on loue devant lui avec un peu d’excès ou Cicéron ou Démosthène, prétendant qu’on lui fait tort.

Mais , pour ne me point écarter de Zoïle , j’ai cherché plusieurs fois en moi-même ce qui a pu attirer contre lui cette animosité et ce déluge d’injures; car il n’est pas le seul qui ait fait des critiques sur Homère et sur Platon. I.ongin, dans ce traité même, comme nous le voyons , en a fait plusieurs ; et Denys d’Halicarnasse n’a pas plus épargné Platon que lui. Cependant on ne voit point que ces critiques aient excité contre eux l’indignation des hommes. D’où vient cela? En voici la raison, si je ne me trompe. C’est qu’outre que leurs critiques sont fort sensées , il paroît visiblement qu’ils ne les font point pour rabaisser la gloire de ces grands hommes , mais pour établir la vérité de quelque précepte important; qu’au fond, bien loin de disconvenir du mérite de ces héros (c’est ainsi qu’ils les appellent) , ils nous font partout comprendre , même en les critiquant , qu’ils les reconnoissent pour leurs maîtres en l’art de parler , et pour les seuls modèles que doit suivre tout homme tjui veut écrire ; que s’ils nous y découvrent quelques taches , ils nous y font voir en même temps un nombre infini de beautés : tellement qu’on sort de la lecture de

vie à Taire des harangues. On a dit qu’il avoit composé celle d’Anytus contre Socrate

SUR LONGIN

leurs critiques convaincu de la justesse d’esprit du censeur , et encore plus de la grandeur du génie de l’écrivain censuré. Ajoutez qu’en faisant ces critiques ils s’énoncent toujours avec tant d’égards , de modestie et de circonspection , qu’il n’est pas possible de leur en vouloir du mal.

11 n’en étoit pas ainsi de Zoïle, homme fort atrabilaire, et extrêmement rempli de la bonne opinion de lui-même; car, autant que nous en pouvons juger par quelques fragmens qui nous restent de ses critiques, et par ce que les auteurs nous en disent, il avoit directement entrepris de rabaisser les ouvrages d’Homère et de Platon , en les mettant l’un et l’autre au-dessous des plus vulgaires écrivains. Il traitoit les fables de l’Iliade et de l’Odyssée de contes d e vieille , appelant Homère un diseur de sornettes Il faisoit de fades plaisanteries des plus beaux endroits de ces deux poèmes , et tout cela avec une hauteur si pédantesque , qu’elle révoltoit tout le monde contre lui. Ce fut, à mon avis, ce qui lui attira cette horrible diffamation, et qui iui fit faire une fin si tragique.

Mais , à propos de hauteur pédantesque , peut-être ne sera-t-il pas mauvais d’expliquer ici ce que j’ai voulu dire par là , et ce que c’est proprement qu’un pédant; car il me semble que M. Perrault ne conçoit pas trop bien toute l’étendue de ce mot. En effet, si l’on en doit juger par tout ce qu’il insinue dans ses Dialogues , un pédant , selon lui , est un savant nourri dans un collège , et rempli de grec et de latin ; qui admire aveuglément tous les auteurs anciens; qui ne croit pas qu’on puisse faire de nouvelles découvertes dans la nature, ni aller plus loin qu’Aristote, Êpicure, Hippocrate, Pline; qui croiroit faire une espèce d’impiété s’il avoit trouvé quelque chose à redire dans Virgile; qui ne trouve pas simplement Térence un joli auteur , mais le comble de toute perfection ; qui ne se pique point de politesse ; qui nonseulement ne blâme jamais aucun auteur ancien , mais qui respecte surtout les auteurs que peu de gens lisent, comme Jason J, Barthole , Lycophron ' , Macrobe * , etc.

Voilà l’idée du pédant qu’il parott que M. Perrault s’est formée. Il sevoit donc bien surpris si on lui disoit qu’un pédant est presque tout le contraire de ce tableau; qu’un pédant est un homme plein de lui-même , qui , avec un médiocre savoir , décide hardiment de toutes choses; qui se vante sans cesse d’avoir fait de nou-

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