Vers 420 et suivans. (B
SUR LONGIN
vage qui sortoit du haut du rocher , où il s’attacha comme une chauve-souris, et où il attendit, ainsi suspendu, que son mal qui étoit allé à fond , revînt sur l’eau ; » ajoutant que , « lorsqu’il le vit revenir, il fut aussi aise qu’un juge qui se lève de dessus son siège pour aller dîner, après avoir jugé plusieurs procès. » M. l’abbé insulte fort à M. le président sur cette comparai- ‘ son bizarre du juge qui va dîner; et voyant le président embarrassé, « Est-ce, ajoute-t-il, que je ne traduis pas fidèlement le texte d’Homère? » ce que ce grand défenseur des anciens n’oseroit nier. Aussitôt M. le chevalier revient à la charge , et sur ce que le président répond que le poète donne à tout cela un tour si agréable qu’on ne peut pas n’en être point charmé , « Vous vous moquez, poursuit le chevalier. Dès le moment qu’Homère, tout Homère qu’il est , veut trouver de la ressemblance entre un homme qui se réjouit de voir son mât revenir sur l’eau , et un juge qui se lève pour aller dîner après avoir jugé plusieurs procès, il ne sauroit dire qu’une impertinence. »
Voilà donc le pauvre président fort accablé; et cela, faute d’avoir su que M. l’abbé fait ici une des plus énormes bévues qui aient jamais été faites , prenant une date pour une comparaison. Car il n’y a en effet aucune comparaison en cet endroit d’Homère. Ulysse raconte que voyant le mât et la quille de son vaisseau , sur lesquels il s’ étoit sauvé, qui s’engloutissoient dans la Charybde , il s’accrocha comme un oiseau de nuit à un grand figuier qui pendoit là d’un rocher , et qu’il y demeura longtemps attaché , dans l’espérance que , le reflux venant , la Charybde pourrait enfin revomir les débris de son vaisseau ; qu’en effet ce qu’il avoit prévu arriva ; et qu’environ vers l’heure qu’un magistrat , ayant rendu la justice , quitte sa séance pour aller prendre sa réfection , c’est-à-dire environ sur les trois heures après midi, ces débris parurent hors de la Charybde , et qu’il se remit dessus. Cette date est d’autant plus juste qu’Eustathius aqpure que c’est le temps d’un des reflux de la Charybde , qui en a trois en vingt-quatre heures, et qu’autrefois en Grèce on datoit ordinairement les heures de la journée par le temps où les magistrats entraient au conseil, par celui où ils y demeuraient, et par celui où ils en sortoient. Cet endroit n’a jamais été entendu autrement par aucun interprète, et le traducteur latin l’a fort bien rendu. Par là on peut voir à qui appartient l’.impertinence de la comparaison prétendue, ou à Homère qui ne l’a point faite, ou à M. l’abbé qui la lui fait faire si mal à propos.
Mais avant que de quitter la conversation de ces trois messieurs ,
M. l’abbé trouvera bon que je ne donne pas les mains à la réponse décisive qu'il fait à M. le chevalier, qui lui avoit dit ; « Mais à propos de comparaisons, on dit qu’Homère compare Ulysse qui se tourne dans son lit, au boudin qu’on rôtit sur le gril. » A quoi M. l’abbé répond : « Cela est vrai; » et à quoi je réponds : « Cela
est si faux , que môme le mot grec qui veut dire boudt'n n’étoit point encore inventé du temps d’Homère , où il n’y avoit ni boudins ni ragoûts. » La vérité est que, dans le vingtième livre de Y Odyssée 1 , il compare Ulysse qui se tourne çà et là dans son lit, brûlant d’impatience de se soûler, comme dit Eustathius, du sang des amans de Pénélope , à un homme affamé , qui s’agite pour faire cuire sur un grand feu le ventre sanglant et plein de graisse d’un animal dont il brûle de se rassasier , le tournant sans cesse de côté et d’autre.
En effet, tout le monde sait que le ventre de certains animaux, chez les anciens , étoit un de leurs plus délicieux mets ; que le sumen , c’est à-dire le ventre de la truie , parmi les Romains , étoit vanté par excellence , et défendu même par une ancienne loi censorienne , comme trop voluptueux. Ces mots « plein de sang et de graisse , * qu’Homère a mis en parlant du ventre des animaux . et qui sont si vrais de cette partie du corps , ont donné occasion à un misérable traducteur’ qui a mis autrefois l’Odyssée en françois , de se figurer qu’Homère parloit là de boudin, parce que le boudin de pourceau se fait communément avec du sang et de la graisse ; et il l’a ainsi sottement rendu dans sa traduction. C’est sur la foi de ce traducteur que quelques ignorans , et M. l’abbé du dialogue , ont cru qu’Homère comparoit Ulysse à un boudin , quoique ni le grec ni le latin n’en disent rien , et que jamais aucun commentateur n’ait fait cette ridicule bévue. Cela montre bien les étranges inconvéniens qui arrivent à ceux qui veulent parler d’une langue qu’ils ne savent point.