Auteur des Mémoires sur lis cour de Louis XI f
SATIRE V
Mais la postérité d’Alfane 1 et de Bayard 1 ,
Quand ce n’est qu’une rosse, est vendue au hasard.
Sans respect des aïeux dont elle est descendue ,
Et va porter la malle , ou tirer la charrue.
Pourquoi donc voulez-vous que, par un sot abus,
Chacun respecte en vous un honneur qui n’est plus?
On ne m’éblouit point d’une apparence vaine :
La vertu , d’un cœur noble est la marque certaine.
Si vous êtes sorti de ces héros fameux,
Montrez-nous cette ardeur qu’on vit briller en eux,
Ce zèle pour l’honneur, cette horreur pour le vice. Respectez-vous les lois? fuyez-vous l’injustice?
Savez-vous pour la gloire oublier le repos,
Et dormir en plein champ le harnois sur le dos?
Je vous connois pour noble à ces illustres marques.
Alors soyez issu des plus fameux monarques,
Venez de mille aïeux; et, si ce n’est assez,
Feuilletez à loisir tous les siècles passés;
Voyez de quel guerrier il vous plaît de descendre;
Choisissez de César, d’Achille, ou d’Alexandre :
En vain un faux censeur voudroit vous démentir.
Et si vous n’en sortez , vous en devez sortir.
Mais, fussiez-vous issu d’Hercule en droite ligne,
Si vous ne faites voir qu’une bassesse indigne,
Ce long amas d’aïeux que vous diffamez tous ,
Sont autant de témoins qui parlent contre vous ;
Et tout ce grand éclat de leur gloire ternie Ne sert plus que de jour à votre ignominie.
En vain , tout fier d’un sang que vous déshonorez ,
Vous dormez à l’abri de ces noms révérés ;
En vain vous vous couvrez des vertus de vos pères •
Ce ne sont à mes yeux que de vaines chimères;
Je ne vois rien en vous qu’un lâche, un imposteur,
Un traître, un scélérat, un perfide, un menteur,
Un fou dont les accès vont jusqu’à la furie ,
Et d’un tronc fort illustre une branche pourrie.
Je m’emporte peut-être, et ma muse en fureur Verse dans ses discours trop de fiel et d’aigreur:
Il faut avec les grands un peu de retenue.
Eh bien ! je m’adoucis. Votre race est connue ,
Depuis quand? répondez. Depuis mille ans entiers;
Et vous pouvez fournir deux fois seize quartiers.
C’est beaucoup. Mais enfin les preuves en sont claires,
{ . Cheval du roi Bradasse dans l’Ariosle (B.)
2. Cheval des quatre fils Aimon. (B.) — Ou de l’alné d’entre eux Renaud de Montauban.
SATIRE V
Tous les livres sont pleins des titres de vos pères;
Leurs noms sont échappés du naufrage des temps.
Mais qui m’assurera qu’en ce long cercle d’ans ,
A leurs fameux époux vos aïeules fidèles,
Aux douceurs des galans furent toujours rebelles?
Et comment savez-vous si quelque audacieux N’a point interrompu le cours de vos aïeux ;
Et si leur sang tout pur, ainsi que leur noblesse,'
Est passé jusqu’à vous de Lucrèce en Lucrèce?
Que maudit soit le jour où cette vanité Vint ici de nos mœurs souiller la pureté 1 Dans les temps bienheureux du monde en son enfance.
Chacun mettoit sa gloire en sa seule innocence ;
Chacun vivoit content, et sous d’égales lois,
Le mérite y faisoit la noblesse et les rois;
Et, sans chercher l’appui d’une naissance illustre,
Un héros de soi-même empruntoit tout son lustre.
Mais enfin par le temps le mérite avili Vit l’honneur en roture, et le vice ennobli;
Et l’orgueil, d’un faux titre appuyant sa foiblesse,
Maîtrisa les humains sous le nom de noblesse.
De là vinrent en foule et marquis et barons :
Chacun pour ses vertus n’offrit plus que des noms.
Aussitôt maint esprit fécond en rêveries Inventa le blason avec les armoiries;
De ses termes obscurs fit un langage à part;
Composa tous ces mots de Cimier et d’Êcart,
De Pal , de Contrepal , de Lambel et de Fasce ,
Et tout ce que Segoing 1 dans son Mercure entasse.
Une vaine folie enivrant la raison,
L’honneur triste et honteux ne fut plus de saison.
Alors, pour soutenir son rang et sa naissance,
Il fallut étaler le luxe et la dépense;
Il fallut habiter un superbe palais,
Faire par les couleurs distinguer ses valets,
Et, traînant en tous lieux de pompeux équipages, ’
Le duc et le marquis se reconnut aux pages’.
Bientôt , pour subsister, la noblesse sans bien Trouva l’art d’emprunter , et de ne rendre rien ;
Et , bravant des sergens la timide cohorte ,
Laissa le créancier se morfondre à sa porte :
Mais, pour comble, à la fin le marquis en prison Sous le faix des procès vit tomber sa maison.
Alors le noble altier, pressé de l’indigence,
(. Auteur qui a fait le Mercure armorial (B.) — 2. Tous les gentils hommes considérables, en ce temps-là , avoient des pages. (B.)
SATIRE V
Humblement du faquin rechercha l’alliance;
Avec lui trafiquant d’un nom si précieux ,
Par un lâche contrat vendit tous ses aïeux ;
Et , corrigeant ainsi la fortune ennemie ,
Rétablit son honneur à force d’infamie.
Car , si l’éclat de l’or ne relève le sang ,
Eu vain l’on fait briller la splendeur de son rang;
L’amour de vos aïeux passe en vous pour manie ,
Et chacun pour parent vous fuit et vous renie.
Mais quand un homme est riche il vaut toujours son prix; Et , l’eût-on vu porter la mandille 1 à Paris ,
N’eût-il de son vrai nom ni titre ni mémoire,
D’Hozier’ lui trouvera cent aïeux dans l’histoire.
Toi donc, qui, de mérite et d’honneurs revêtu,
Des écueils de la cour as sauvé ta vertu,
Dangeau, qni, dans le rang où notre roi t’appelle,
Le vois, toujours orné d’une gloire nouvelle,
Et plus brillant par soi que par l’éclat des lis,
Dédaigner tous ces rois dans la pourpre amollis;
Fuir d’un honteux loisir la douceur importune;
A ses sages conseils asservir la fortune;
Et , de tout son bonheur ne devant rien qu’à soi ,
Montrer à l’univers ce que c’est qu’être roi :
Si tu veux te couvrir d’un éclat légitime ,
Va par mille beaux faits mériter son estime;
Sers un si noble maître ; et fais voir qu’aujourd’hui Ton prince a des sujets qui sont dignes de lui.
SATIRE YI.
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