CHAPITRE XXVI
discours , portent toujours les choses dans l’excès , c’est ce que l’on remarque assez sans que je le dise. Et c’est pourquoi Platon même 1 n’a pas été peu blâmé de ce que souvent , comme par une fureur de discours, il se laisse emporter à des métaphores dures et excessives , et à une vaine pompe allégorique. «On ne concevra pas aisément, dit-il en un endroit, qu’il en doit être de même d’une ville comme d’un vase où le vin qu’on verse , et qui est d’abord bouillant et furieux , tout d’un coup entrant en société avec une autre divinité sobre qui le châtie , devient doux et bon à boire. ® D’appeler l’eau une divinité sobre , et de se servir du terme de châtier pour tempérer; en un mot , de s’étudier si fort à ces petites finesses , cela sent , disent-ils , son poète , qui n’est pas lui-même trop sobre. Et c’est peut-être ce qui adonné sujet à Céciliusde décider si hardiment, dans ses commentaires sur Lysias, que Lysias valoit mieux en tout que Platon, poussé par deux sentimens aussi peu raisonnables l’un que l’autre; car, bien qu’il aimât Lysias plus que soi-même, il haïssoit encore plus Platon qu’il n’airaoit Lysias J; si bien que , porté de ces deux mouvemens, et par un esprit de contradiction, il a avancé plusieurs choses de ces deux auteurs , qui ne sont pas des décisions si souveraines qu’il s’imagine. De fait , accusant Platon d’être tombé en plusieurs endroits , il parle de l’autre comme d’un auteur achevé et qui n’a point de défauts ; ce qui , bien loin d’être vrai , n’a pas même une ombre de vraisemblance. Et , en effet , où trouveronsnous un écrivain qui ne pèche jamais , et où il n’y ait rien à reprendre ?
Chap. XXVII. — Si l’on doit préférer le médiocre parfait au sublime qui a quelques défauts.
Peut-être ne sera-t-il pas hors de propos d’examiner ici cette question en général; savoir, lequel vaut mieux, soit dans la prose , soit dans la poésie , d’un sublime qui a quelques défauts , ou d’une médiocrité parfaite et saine en toutes ses parties , qui ne tombe et ne se dément point; et ensuite lequel, à juger équitablement des choses, doit emporter le prix , de deux ouvrages dont l’un a un plus grand nombre de beautés , mais l’autre va plus au grand et au sublime; car ces questions étant naturelles à notre sujet, il faut nécessairement les résoudre. Premièrement donc je tiens, pour moi, qu’une grandeur au-dessus de l’ordinaire n’a point naturellement la pureté du médiocre. En effet, dans un discours si poli et si limé , il faut craindre la bassesse. Il en est de même du sublime que d’une richesse immense . où l’on ne peut pas prendre garde à tout de si près, et où il faut, malgré qu’on en ait , négliger quelque chose. Au contraire , il est presque im-
(. Des Lois, liv. VI, page 773, édition de H. Estienne. (B.)
2. Orateur grec qui mourut octogénaire vers l’an 380 avaul J. C
TRAITÉ DU SUBLIME
possible pour l'ordinaire qu’un esprit bas et médiocre fasse des fautes : car comme il ne se hasarde et ne s’élève jamais, il demeure toujours en sûreté; au lieu que le grand, de soi-même et par sa propre grandeur , est glissant et dangereux. Je n’ignore pas pourtant ce qu’on me peut objecter d’ailleurs, que naturellement nous jugeons des ouvrages des hommes par ce qu’ils ont de pire , et que le souvenir des fautes qu’on y remarque dure toujours et ne s’efface jamais ; au lieu que tout ce qui est beau passe vite , et s’écoule bientôt de notre esprit : mais bien que j’aie remarqué plusieurs fautes dans Homère et dans tous les plus célèbres auteurs , et que je sois peut-être l’homme du monde à qui elles plaisent le moins, j’estime, après tout, que ce sont des fautes dont ils ne se sont pas souciés, et qu’on ne peut appeler proprement fautes, mais qu’on doit simplement regarder comme des méprises et de petites négligences qui leur sont échappées, parce que leur esprit, qui ne s’étudioit qu’au grand, ne pouvoit pas s’arrêter aux petites choses. En un mot, je maintiens que le sublime, bien qu’il ne se soutienne pas également partout , quand ce ne seroit qu’à cause de sa grandeur, l’emporte sur tout le reste. En effet Apollonius1 , par exemple , celui qui a composé le poème des 4rgonautes, ne tombe jamais; et dans Théocrite, ôtez quelques endroits où il sort un peu du caractère de l’églogue , il n’y a rien qui ne soit heureusement imaginé. Cependant aimeriez -vous mieux être Apollonius ou Théocrite qu’Homère? L’Érigone d’Ératosthène* est un poème où il n’y a rien à reprendre. Direzvous pour cela qu’Ératosthène est plus grand poète qu’Archiloque , qui se brouille à la vérité , et manque d’ordre et d’économie en plusieurs endroits de ses écrits, mais qui ne tombe dans ce défaut qu’à cause de cet esprit divin dont il est entraîné et qu’il ne sauroit régler comme il veut? Et même, pour le lyrique, choisiriez-vous plutôt d’être Bacchylide s que Pindare ? ou , pour la tragédie, Ion4, ce poète de Chio, que Sophocle? En effet, ceux-là ne font jamais de faux pas, et n’ont rien qui ne soit écrit avec beaucoup d’élégance et d’agrément. Il n’en est pas ainsi de Pindare et de Sophocle; car au milieu de leur plus grande violence, durant qu’ils tonnent et qu’ils foudroient, pour ainsi dire, souvent leur ardeur vient mal à propos à s’éteindre, et ils tombent malheureusement. Et toutefois y a-t-il un homme de bon sens qui daignât comparer tous les ouvrages d’ion ensemble au seul Œdipe de Sophocle ?