V. — Au DUC DS VlVONNE
A Messine.
Monseigneur,
Sans une maladie très-violente qui m’a tourmenté pendant quatre mois , et qui m’a mis très-longtemps dans un état moins glorieux à la vérité , mais presque aussi périlleux que celui où vous êtes tous les jours, vous ne vous plaindriez pas de ma paresse.
Avant ce temps-là je me suis donné l’honneur de vous écrire plusieurs fois; et si vous n'avez pas reçu mes lettres, c’est la faute de vos courriers, et non pas la mienne. Quoi qu'il en soit, me voilà guéri ; je suis en état de réparer mes fautes , si j’en ai commis quelques-unes ; et j’espère que cette lettre-ci prendra une route plus sûre que les autres. Mais dites-moi , monseigneur , sur quel ton faut-il maintenant vous parler? Je savois assez bien autrefois de quelair il falloit écrire à Monseigneur de Vivonne , général desgalères de France; mais oseroit-on se familiariser de même avec le libérateur de Messine , le vainqueur de Ruyter , le destructeur de la flotte espagnole 1 ? Seriez-vous le premier héros qu’une extrême prospérité ne pût enorgueillir? Etes-vous encore ce même grand seigneur qui venoit souper chez un misérable poète , et y porteriez-vous sans honte vos nouveaux lauriers au second et troisième étage ? Non , non , monseigneur , je n’oserois plus me flatter de cet honneur. Ce seroit assez pour moi que vous fussiez de retour à Paris; et je me tiendrois trop heureux de pouvoir grossir les pelotons de peuple qui s'amasseroient dans les rues pour vous voir passer. Mais je n’oserois pas même espérer cette joie: vous vous êtes si fort habitué à gagner des batailles , que vous ne voulez plus faire d’autre métier; il n’y a pas moyen de vous tirer de la Sicile. Cela accommode fort toute la France ; mais cela ne m’accommode point du tout. Quelque belles que soient vos victoires , je n’en saurois être content , puisqu’elles vous rendent d’autant plus nécessaire au pays où vous êtes , et qu’en avançant vos conquêtes, elles reculent votre retour. Tout passionné que je suis pour votre gloire , je chéris encore plus votre personne , et j’aimerois encore mieux vous entendre parler ici de Chapelain et de Quinault , que d’entendre la renommée parler si avantageusement de vous. Et puis, monseigneur, combien pensez- vous que votre protection m’est nécessaire en ce pays, dans les démêlés que j’ai incessamment sur le Parnasse? Il faut que je vous en conte un, pour vous faire voir que je ne mens pas. Vous saurez donc , mon-
4. La défaite et la mort de Ru|ler sont du ‘.ta avril 1678 : le 2 juin suivant, la floue espagnole et hollandoise fut battue dans la Méditerranée.
seigneur, qu’il y a un médecin à Paris, nommé M. Perrault1, trèsennemi de la santé et du bon sens , mais en récompense fort grand ami de M. Quinault. Un mouvement de pitié pour son pays, ou plutôt le peu de gain qu’il faisoit dans son métier, lui en a fait à la fin embrasser un autre. Il a lu Vitruve, il a fréquenté M. I.e Vau et M. Ratabon’, et s’est enfin jeté dans l’architecture, où l’on prétend qu’en peu d'années il a autant élevé de mauvais bàtimens , qu’étanfmédecin il avoit ruiné de bonnes santés. Ce nouvel architecte , qui veut se mêler aussi de poésie , m’a pris en haine sur le peu d’estime que je faisois des ouvrages de son cher Quinault. Sur cela il s’est déchaîné contre moi dans le monde : je l’ai souffert quelque temps avec assez de modération ; mais enfin la bile satirique n'a pu se contenir , si bien que dans le quatrième chant de ma Poétique , à quelque temps de là , j’ai inséré la métamorphose d’un médecin en architecte. Vous l’y avez peut-être vue ; elle finit ainsi :
Notre assassin renonce à son art inhumain1 3;
Et , désormais la règle et l’équerre à la main ,
Laissant de Galien la science suspecte ,
De méchant médecin devient bon architecte.
Il n’avoit pourtant pas sujet de s’offenser, puisque je parle d’un médecin de Florence, et que d’ailleurs il n’est pas le premier médecin qui, dans Paris ait quitté sa robe pour la truelle4 5. Ajoutez que si en qualité de médecin il avoit raison de se fâcher , vous m’avouerez qu’en qualité d’architecte il me devoit des remercîmens. Il ne me remercia pas pourtant; au contraire, comme il a un frère ‘chez M. Colbert, et qu’il est lui-même employé dans les bâtimens du roi , il cria fort hautement contre ma hardiesse ; jusque-là que mes amis eurent peur que cela ne me fît une affaire auprès de cet illustre ministre. Je me rendis donc à leurs remontrances , et , pour raccommoder toutes choses , je fis une réparation sincère au médecin par l’épigramme que vous allez voir :
Oui , j’ai dit dans mes vers qu’un célèbre assassin , Laissant de Galien la science infertile,
D’ignorant médecin devint maçon habile.
Mais de parler de vous je n’eus jamais dessein:
Lubin, ma muse est trop correcte.