‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 336 sur 492 · VII. — A Madame Manchon, sceur de Boileau · texte numérisé non relu

VII. — A Madame Manchon, sceur de Boileau

Bourbon, 31 juillet 1687.

C’est aujourd’hui le dixième jour que je prends des eaux , et pour tous dire l’effet qu’elles ont produit en moi . elles m’ont causé de fort grandes lassitudes dans les jambes , excité des envies de dormir, et produit beaucoup d’effets qui ont contenté de reste les médecins, mais qui ont jusqu’ici très-peu satisfait le malade, puisque je demeure toujours sans voix, avec très-peu d’appétit, et une assez grande foiblesse de corps, quoiqu’on m’eût dit d'a bord qu’à peine j’aurois goûté des eaux , que je me trouverois tout renouvelé, et avec plus de force et de vigueur qu’à l’âge de vingtcinq ans. Voilà au vrai, ma chère sœur, l’état où je me trouve, et si je n’avois fait provision , en partant , d’un peu de piété et de vertu, je vous avoue que je serois fort désolé; mais je vois bien que c’est Dieu qui m’éprouve, et je ne sais même si je lui dois demander de me rendre la voix , puisqu’il ne me l’a peut-être ôtée que pour mon bien , et pour m’empêcher d’en abuser. Ainsi , je m’en vais regarder dorénavant les eaui et les médecines que j’avalerai comme des pénitences qui me sont imposées , plutôt que comme des remèdes qui doivent produire ma santé corporelle . et certainement je doute que je puisse mieux faire voir que je suis résigné à la volonté de Dieu , qu’en me soumettant au joug de la médecine , qui est ici toute la même qu’à Paris . excepté que les médecins y sont un peu plus appliqués à leurs malades , et pensent au moins à leurs maladies dans le temps qu’ils sont avec eux. Je ne nierai pas pourtant que les eaux ne m’aient déjà fait du bien , puisqu’ayant eu cette nuit la respiration fort embarrassée, ce matin , aussitôt après avoir pris mes eaux , je me suis trouvé fort dégagé. Il faut donc aller jusqu’au bout, et, si je ne puis guérir, ne pas donner du moins occasion aux hommes de dire que je n’ai pas fait ce qu’il falloit pour me guérir. J’ai lié, depuis que je suis ici. une très-étroite connoissance avec M. l’abbé de Sales, trésorier de la Sainte-Chapelle de Bourbon. Je ne sais comment je pourrai reconnoître les bontés qu’il a pour moi. 11 me tient lieu ici de frères, de parens et d’amis par les soins qu’il prend de tout ce qui me regarde. C’est un ami intime de M. de Lamoignon ffils du premier président), et qui seroit assurément digne trésorier de la Sainte-Chapelle de Paris.

Il est arrivé ici depuis cinq ou six jours un pauvre homme paralytique de la moitié du corps, avec une recommandation de Mme de Montespan pour être reçu à la Charité qu’on y a établie. La recommandation étoit écrite et signée par Mme de Jussac , et

LETTRES DE BOILEAU

j'ai attesté aux maîtres et aux dames de la Charité qu’il ne venoit point à fausses enseignes ; mais ni cette recommandation , ni toutes mes prières ne les ont pu obliger à le recevoir Ils ont pris pour prétexte que la Charité ne devoit s’ouvrir qu’à la fin du mois prochain. Je me suis réduit à leur demander seulement qu’ils le logeassent , et que du reste je ferois toute la dépense qu’il faudrait pour le nourrir et pour le faire panser; mais ils m’ont encore impitoyablement refusé cela. De sorte qu’à la fin ne pouvant me résoudre à le voir peut-être mourir sur le pavé, je lui ai fait donner une chambre dans la maison que j’occupe , où il est traité et servi comme moi. Il y a peut-être dans ce que je vous dis là une petite vanité pharisienne. Je vous prie de le faire savoir à M. Racine, afin que dans l’occasion il témoigne à M. et Mme de Jussac 1 que leur nom n’a pas peu contribué en cette rencontre à exciter ma pitié. Je suis tout à vous.

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