GÉNÉRAL DES ARMÉES DU ROI
Sur le combat de Crémone , livré en février 1702.
Paris, 47 avril 4702.
Vous ne sauriez vous imaginer, monsieur, combien je vous suis obligé de la bonté que vous avez eue de m’envoyer votre relation du combat de Crémone. Elle a éclairci toutes mes difficultés et elle m’a confirmé dans la pensée où j’ai toujours été , que les belles actions ne sont jamais mieux racontées que par ceux mêmes qui les ont faites. C’est proprement à César qu’il appartient d’écrire les exploits de César. Mais à propos de votre action , que vous dirai-je sinon que je n’en ai jamais vu de pareilles que dans les romans ? Encore faut-il que ce soient des romans de chevalerie , où l’auteur a beaucoup plus songé au merveilleux qu’au vraisemblable. Je ne suis point surpris du remercîment honorable que vous en a fait Sa Majesté Catholique. Eh ! quels remercîmens ne vous doit point un prince à qui , tfh sauvant une seule ville, vous sauvez les deux plus riches diamans de sa couronne, je veux dire le Milanois et le royaume de Naples 1 Mais si les rois et les princes publient si hautement vos louanges , le peuple ici n’est pas moins déclaré en votre faveur. Le roi vous a donné le cordon bleu ; mais il n’y a point de petit bourgeois à Paris qui ne vous donne en son cœur le bâton de maréchal de France , et qui ne soit persuadé comme moi que vous ne tarderez guère à en être honoré.
Avant donc que vous l’ayez, et que nous soyons réduits par une indispensable bienséance à vous appeler monseigneur, trouvez bon, monsieur, que je vous parle encore aujourd’hui sur ce ton familier auquel vous m’aviez autrefois accoutumé chez la célèbre Champmeslé. Vous étiez alors assez épris d’elle, et je doute que vous en fussiez rigoureusement traité. Permettez-moi cependant de vous dire que de toutes les maîtresses que vous avez aimées, celle, à mon avis, dont vous avez le plus sujet de vous louer, c’est la gloire, puisqu’elle vous a toujours comblé de ses faveurs , et qu’elle ne vous a jamais trahi ; car je ne voudrais pas jurer que les autres vous aient gardé ht même fidélité. Continuez donc à la suivre, et soyez bien persuadé que je suis avec toute l’estime et tout le respect que je vous dois, etc.