XXIV. — A M. de La Chapeli.e, à Versailles
Paria, 13 mars 4703.
Je vous renvoie , mon très-cher neveu , votre papier avec les changemens bons ou mauvais que j’y ai faits. Vous n’avez qu’à vous en servir comme vous jugerez à propos. Il me semble surtout qu’il faut prendre garde à l’article de Vigo', qui est délicat à traiter. J’y ai mis ce qui m’est venu sur-le-champ. Le neveu de M. de Château-Renaud, qui m’a apporté votre lettre, me paroît un très-galant homme , et je vous prie de lui témoigner combien je suis plein de lui. C’est lui qui a mis à la marge les petits anachronismes de l’histoire de monsieur son oncle. Je ne sais si ce que j’ai changé les rectifie assez bien, parce que je ne suis pas fort dressé au style des lettres et des ordonnances royales , ou plutôt royaux ; car tel est le plaisir de ces lettres et de ces ordonnances de vouloir être masculins, dérogeant en cela à toutes les règles de la grammaire. Que si , en travaillant sur un sujet si peu de mon genre, je vous ai fait un petit plaisir, je vous supplie, en récompense, de m’en faire un fort grand; c’est de vouloir bien témoigner de ma part à Mgr de Pontchartrain la part que je prends aux intérêts du fils de M. Cartigny, nouvel acquéreur d’une charge de commissaire de la marine. Je le prie de se ressouvenir que c’est le père de ce commissaire qui m a donné le premier la connoissance de Mgr de Pontchartrain, et que c’est lui qui a accompagné à Auteuil cet illustre ministre d'Êtat, la première fois qu’il me fit l’honneur de m’y venir voir, et que je lui donnai ce fameux repas qui me coûta huit livres dix sous. Je vous conjure, mon très-cher neveu, de lui vouloir bien représenter tout cela , et que la sollicitation que je lui fais n’est point de ces sollicitations mendiées auxquelles il suffit de répondre : Je verrai. Du reste , soyez bien persuadé que c'est du fond du cœur que je suis , etc.
XXY. — A M. Le Verrier.
N’êtes-vous plus fâché, monsieur, du peu de complaisance que j’eus hier pour vous? Non, sans doute, vous ne l’êtes plus; et je suis persuadé qu’à l’heure qu’il est vous goûtez toutes mes raisons. Supposez pourtant que votre colère dure encore, je m’offre d’aller aujourd’hui chez vous à midi et demi vous prouver, le verre à la main, par plus d’un argument en forme, qu’un homme comme moi n’est point obligé de préférer son plaisir à sa santé, ni de demeurer à souper, même avec la meilleure compagnie du monde , quand il sent que cela le pourroit incommoder , et
4 . Lieu où la (lotte du comte de Château-Renaud fut battue, en 4702, par les Angloia et les tlollandois.
LETTRES DE BOILEAU
quand il a pour s’en excuser soixante et six raisons, aussi bonnes et aussi valables que celles que la vieillesse avec ses doigts pesans m’a jetées sur la tête. Et, pour commencer ma preuve, je vous dirai ces vers d’Horace à Mécénas :
Quam mihi das ægro, dabis xgrolare timenti ,
Mxcenas , veniam.
En cas- donc que vous vouliez que j’achève ma démonstration , mandez-moi
Si validus , ri lætus eris , ri denique posces.
Autrement ordonnez qu’on ne m’ouvre point chez vous. J’aime encore mieux n’y point entrer que d’y être mal reçu. Au reste , j’ai soigneusement relu votre plainte contre les Tuileries : j’y ai trouvé des vers si bien tournés , que franchement en les lisant je n’ai pu me défendre d’un mouvement de jalousie poétique contre vous; de sorte qu’en la remaniant j'ai plutôt songé à vous surpasser qu’à vous réformer. C’est cette jalousie qui m’a fait mettre la pièce dans l’état où elle est. Prenez la peine de la lire.
Plainte contre les Tuileries.
Agréables jardins où les Zéphyrs et Flore, etc.
Je ne sais , monsieur , si dans tout cela vous reconnoîtrez votre ouvrage . et si vous vous accommoderez des nouvelles pensées que je vous prête. Quoi qu’il en soit , faites-en tel usage que vous jugerez à propos ; car pour moi , je vous déclare que je n’y travaillerai pas davantage. Je ne vous cacherai pas même que j’ai une espèce de confusion d’avoir , par une molle complaisance pour vous , employé quelques heures à un ouvrage de cette nature, et d'être moi-même tombé dans le ridicule dont j’accuse les autres, et dont je me suis si bien moqué par ces vers de la satire A mon esprit ' :
Faudra-t-il de sang-froid , et sans être amoureux ,
Pour quelque Iris en l’air faire le langoureux,
Lui prodiguer les noms de soleil et d’aurore,
Et, toujours bien mangeant, mourir par métaphore?
Ce qu’il y a de sûr , c’est que je ne retomberai plus dans une pareille faiblesse , et que c’est à ces vers d’amourettes , bien plus jus tement qu’à ceux de ma pénultième épître , qu’aujourd’hui je dis très-sérieusement :
Adieu , mes vers , adieu pour la dernière fois.
Du reste , je suis parfaitement votre , etc