‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 373 sur 492 · XXXII. — Au MARQUIS DE MlMEURE · texte numérisé non relu

XXXII. — Au MARQUIS DE MlMEURE

A Paris, 4 août <708.

Ce n’est point, monsieur, un faux bruit, c’est une vérité trèsconstante , que dans la dernière assemblée qui se tint au Louvre pour l’élection d’un académicien , je vous donnai ma voix , et je vous la donnai avec d’autant plus de raison que vous ne l’aviez point briguée , et que c’étoit votre seul mérite qui m’avoit engagé dans vos intérêts. Je n’étois pas pourtant le premier à qui la pensée de vous élire étoit venue; il y avoit un bon nombre d’acadé- ♦ miciens qui me paroissoient dans la même disposition que moi. Mais je fus fort surpris, en arrivant dans l’assemblée, de 1er trouver tous changés en faveur d’un M. de Saint-Àulaire*, homme , disoit-on , de fort grande réputation , mais dont le nom pourtant , avant cette affaire , n’étoit pas venu jusqu’à moi. Je leur

4. Dans la campagne de 4706, on leva le siège de Barcelone, sans avoir livré d'assaut.

2. Louis de Valon, marquis de Mimeure, mort en 474 9, membre de l'Académie Françoise , auteur de quelques traductions en vers.

3. Le marquis de Saint-Aulaire fut de l’Académie, malgré Boileau.

LETTRES DE BOILEAU

témoignai mon étonnement avec assez d’amertume ; mais ils me firent entendre, d’un air assez pitoyable, qu’ils ètoient liés. Comme la brigue de M. de Saint-Aulaire n'étoit pas médiocre, plusieurs gens de conséquence m’avoient écrit en faveur de cet aspirant à la dignité académique; mais, par malheur pour lui, dans l’intention de me faire mieux concevoir de son mérite , on m’avoit envoyé un poème de sa façon , très-mal versifié , où , en termes assez confus , il conjure la volupté de venir prendre soin de lui pendant sa vieillesse , et de réchauffer les restes glacés de sa concupiscence : voilà en effet le but où il tend dans ce beau poème. Quelque bien qu’on m’eût dit de lui , j’avoue que je ne pus m’empêcher d’entrer dans une vraie colère contre son ouvrage. Je le portai à l’Académie, où je le laissai lire à qui voulut; et quelqu’un s’étant mis en devoir de le défendre , je jouai le vrai personnage du misanthrope dans Molière, ou plutôt j’y jouai mon propre personnage , le chagrin de ce misanthrope contre les méchans vers ayant été, comme Molière me l’a confessé plusieurs fois lui-même , copié sur mon modèle. Ensuite on procéda à l’élection par billets ; et bien que je fusse le seul qui écrivis votre nom dans mon billet , je puis dire que je fus le seul qui ne parus point honteux et déconcerté.

Voilà , monsieur , au vrai toute l’histoire de ce qui s’est passé à votre occasion à l’Académie. Je ne vous en fais pas un plus grand détail , parce que M. Le Verrier m’a dit qu’il vous en avoit déjà écrit fort au long. Tout ce que je puis vous dire , c’est que dans tout ce que j’ai fait, je n’ai songé qu’à procurer l’avantage de la compagnie , et rendre justice au mérite. Cependant je vois que par là je me suis fait une fort grande affaire, non-seulement avec M. de Saint- Aulaire , mais avec vous , et que je suis plutôt l’objet de vos reproches que de vos remercîmens. Vous vous plaignez surtout du hasard où je vous exposois, en vous nommant académicien, à faire une mauvaise harangue. Je suis persuadé que vous ne la pouviez faire que fort bonne; mais quand même elle auroit été mauvaise, n’aviez-vous pas un nombre infini d’illustres exemples pour vous consoler? Et est-ce la première méchante affaire dont vous seriez sorti glorieusement ? Vous dites qu’en vous j’ai prétendu donner un bretteur à l’Académie. Oui, sans doute; mais un bretteur à la manière de César et d’Alexandre. Hé quoi! avez-vous oublié que le bonhomme Horace avoit été colonel d’une légion, et n’étoit pas revenu comme vous d’une grande défaite?

Cum fracta virtus et minaces Turpe solum tetigere mento.

(L. II, od. vu, v. 11 , 12.)

Cependant dans quelle Académie n’auroit-il point été reçu, supposé qu’il n'eût point eu pour concurrent M. de Saint-Aulaire? Enfin , monsieur , vous me faites concevoir que je vous ai en

quelque sorte compromis par trop de zèle , puisque vous n’avez eu pour vous que ma seule voix. Mais si j'ose ici faire le fanfaron, prétendez-vous que ma seule voix non briguée ne vaille pas vingt voix mendiées bassement , et de quel droit prétendezvous qu’il ne soit pas permis à un censeur soit à droit , soit à tort , installé depuis longtemps sur le Parnasse , comme moi , de rendre sans votre congé justice à vos bonnes qualités , et de vous donner son suffrage sur une place qu’il croit que vous méritez? Ainsi , monsieur , demeurons bons amis , et surtout pardonnezmoi les ratures qui sont dans ma lettre, puisqu’elle me coûterait trop à récrire, et que je ne sais si je pourrais venir à bout de la mettre au net. Du«reste croyez qu’il n’y a personne qui vous estime plus que moi, et que je suis très-affectueusement,

Votre très-humble, etc.

Nous avons déjà bu plusieurs fois à votre santé dans l’illustre auberge où l’on boit si souvent gratis , comme vous savez

Page 1