XXXIII. — A M. de Losmk de Monchesnai
Sur la comédie.
Puisque vous vous détachez de l'intérêt du ramoneur , je ne vois pas, monsieur, que vous ayez aucun sujet de vous plaindre de moi , pour avoir écrit que je ne pouvois juger à la hâte d’ouvrages comme les vôtres, et surtout à l’égard de la question que vous entamez sur la tragédie et sur la comédie, que je vous ai avoué néanmoins que vous traitiez avec beaucoup d’esprit; car, puisqu’il faut vous dire le vrai , autant que je puis me ressouvenir de votre dernière pièce, vous prenez le change , et vous y confondez la comédienne avec la comédie, que, dans mes raisonnemens avec le père Massillon, j’ai, comme vous savez, exactement séparées.
Du reste ,vous y avancez une maxime qui n’est pas , ce me semble , soutenable ; c’est à savoir , qu’une chose qui peut produire quelquefois de mauvais effets dans des esprits vicieux , quoique non vicieuse d’elle-même, doit être absolument défendue, quoiqu’elle puisse d’ailleurs servirau délassement et à l’instruction des hommes. Si cela est, il ne sera plus permis de peindre dans les églises des vierges Maries, ni des Suzannes, ni des Madeleines agréables de visage, puisqu’il peut fort bien arriver que leur aspect excite la concupiscence d’un esprit corrompu. La vertu convertit tout en bien , et le
< . L'authenticité de cette lettre et des deux lettres précédentes n'est pas incontestable.
2. Jacques de Losme de Monchesnai, auteur du Bolmana , naquit à Paris en (SCO , et mourut à Chartres en <740. 11 a travaillé pour le théâtre italien.
LETTRES DE BOILEAU
vice tout en mal. Si votre maxime est reçue, il ne faudra plus nonseulement voir représenter ni comédie, ni tragédie, mais il n’en faudra plus lire aucune; il ne faudra plus lire ni Virgile, ni Théocrite , ni Térence , ni Sophocle , ni Homère ; et voilà ce que demandoit Julien l’Apostat , et qui lui attira cette épouvantable diffamation de la part des Pères de l’Église. Croyez-moi , monsieur, attaquez nos tragédies et nos comédies, puisqu’elles sont ordinairement fort vicieuses, mais n’attaquez point la tragédie et la comédie en général , puisqu’elles sont d' elles-mêmes indifférentes, comme le sonnet et les odes, et qu’elles ont quelquefois rectifié l’homme plus que les meilleures prédications : et , pour vous en donner un exemple admirable , je vous dirai qu’un grand prince , qui avoit dansé à plusieurs ballets , ayant vu jouer le Britannicus de M. Racine , où la fureur de Néron à monter sur le théâtre est si bien attaquée, il ne dansa plus à aucun ballet, non pas même au temps du carnaval. Il n’est pas concevable de combien de mauvaises choses la comédie a guéri les hommes capables d’être guéris; car j’avoue qu’il y en a que tout rend malades. Enfin, monsieur, je vous soutiens , quoi qu’en dise le père Massillon , que le poème dramatique est une poésie indifférente de soimême, et qui n’est mauvaise que par le mauvais usage qu'on en fait. Je soutiens que l’amour, exprimé chastement dans cette poésie, non-seulement n’inspire point l’amour, mais peut beaucoup contribuer à guérir de l’amour les esprits bien faits , pourvu qu’on n’y répande point d’images ni de sentimens voluptueux; que s’il y a quelqu’un qui ne laisse pas , malgré cette précaution , de s’y corrompre , la faute vient de lui , et non pas de la comédie. Du reste , je vous abandonne le comédien et la plupart de nos poètes, et même M. Racine en plusieurs de ses pièces. Enfin, monsieur , souvenez-vous que l’amour d’Hérode pour Mariamne dans Josèphe, est peint avec tous les traits les plus sensibles de la vérité. Cependant quel est le fou qui a jamais, pour cela, défendu la lecture de Josèphe? Je vous barbouille tout ce canevas de dissertation, afin de vous montrer que ce n’est pas sans raison que j’ai trouvé à redire à votre raisonnement. J'avoue cependant que votre satire est pleine de vers bien trouvés. Si vous voulez répondre à mes objections , prenez la peine de le faire de bouche, parce qu’autrement cela traîneroit à l’infini : mais surtout trêve aux louanges. J’aime qu’on me lise , et non qu’on me loue. Je suis, etc.
XXXIV. — A M. Destouches1, secrétaire de Mgr l’ambassadeur de France en Suisse,
A Soleure.
Paris, 26 décembre 1707.
Si j’étois en parfaite santé , vous n’auriez pas de moi , monsieur, une courte réplique. Je tâcherois, en répondant fort au long à vos magnifiques complimens , de vous faire voir que je sais rendre hyperboles pour hyperboles , et qu’on ne m'écrit pas impunément des lettres aussi spirituelles et aussi polies que la vôtre, mais l’âge et mes infirmités ne permettent plus ces excès à ma plume. Trouvez bon, monsieur, que, sans faire assaut d’esprit avec vous , je me contente de vous assurer que j’ai senti , comme je dois, vos honnêtetés, et que j'ai lu avec un fort grand plaisir l’ouvrage que vous m’avez fait l'honneur de m’envoyer. J’y ai trouvé en effet beaucoup de génie et de feu , et surtout des sentimens de religion, que je crois d’autant plus estimables qu’ils sont sincères , et qu’il me paroît que vous écrivez ce que vous pensez. Cependant, monsieur, puisque vous souhaitez que je vous écrive avec cette liberté satirique que je me suis acquise, soit à droit, soit à tort, sur le Parnasse, depuis très-longtemps, je ne vous cacherai point que j’ai remarqué dans votre ouvrage de petites négligences, dont il y a apparence que vous vous êtes aperçu aussi bien que moi ; mais que vous n’avez pas jugé à propos de réformer, et que pourtant je ne saurois vous passer. Car comment vous passer deux hiatus aussi insupportables que sont ceux qui paroissent dans les mots d’mutenJ et d’enroi'e, de la manière dont vous les employez? Comment souffrir qu’un aussi galant homme que vous fasse rimer terre à colère? Comment?... Mais je m’aperçois qu'au lieu des remercîmens que je vous dois , je vais ici vous inonder de critiques très-mauvaises peut-être. Le mieux donc est de m’arrêter, et de finir en vous exhortant de continuer dans le bon dessein que vous avez de vous élever sur la montagne au double sommet, et d’y cueillir les infaillibles lauriers qui vous y attendent. Je suis avec beaucoup de reconnoissance....