XIV. — Boileau a Racine
Bourbon, le 23 août t087.
On me vient avertir que la poste est de ce soir à Bourbon. C’est ce qui fait que je prends la plume à l’heure qu’il est, c’est-à-dire à dix heures du soir, qui est une heure fort extraordinaire aux malades de Bourbon , pour vous dire que , malgré les tragiques remontrances de M. Bourdier, je me suis mis aujourd'hui dans le demi-bain , par le conseil de M. Amiot, et même de M. des Trapières, que j'ai appelé au conseil. Je n'y ai été qu’une heure; cependant j’en suis sorti beaucoup en meilleur état que je n’y étois entré , c’est-à-dire la poitrine beaucoup plus dégagée , les jambes plus légères, l’esprit plus gai : et même mon laquais m’ayant demandé quelque chose, je lui ai répondu un non à pleine voix , qui l'a surpris lui-même , aussi bien qu’une servante qui étoit dans la chambre ; et pour moi , j’ai cru l’avoir prononcé par enchantement. Il est vrai que je n’ai pu depuis rattraper ce ton-là : mais, comme vous voyez, monsieur, c’en est assez pour me remettre le cœur au ventre , puisque c’est une preuve que ma voix n’est pas entièrement perdue, et que le bain m’est très-bon. Je m’en vais piquer de ce côté-là, et je vous manderai le succès. Je ne sais pas pourquoi M. Fagon a molli si aisément sur les objections très-superstitieuses de M. Bourdier. Il y a tantôt six mois que je n’ai eu de véritable joie que ce soir. Adieu , mon cher monsieur. Je dors en vous écrivant. Conservez-moi votre amitié , et croyez que, si je recouvre la voix, je l’emploierai à publier à toute la terre la reconnoissance que j’ai des bontés que vous avez pour moi; et qui ont encore accru de beaucoup la véritable estime et la sincère amitié que j’avois pour vous. J’ai été ravi , charmé , enchanté, du succès du quinquina; et ce qu’il a fait sur notre ami
Hessein m’engage encore plus daus ses intérêts que la guérison de ma fièvre double-tierce.