‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 394 sur 492 · XV. — Racine a Boileau · texte numérisé non relu

XV. — Racine a Boileau

Paris, 21 août <687.

Je vous dirai, avant toutes choses, que M. Hessein, excepté quelque petit reste defoiblesse, est entièrement hors d’affaire, et ne prendra plus que huit jours du quinquina , à moins qu’il n’en prenne pour son plaisir; car la chose devient à la mode, et on commencera bientôt, à la fin des repas, à le servir comme le café et le chocolat. L’autre jour, à Marly , Monseigneur, après un fort grand déjeuner avec Mme la princesse de Conti 1 et d’autres dames, en envoya quérir deux bouteilles chez les apothicaires du roi , et en but le premier un grand verre ; ce qui fut suivi par toute la compagnie , qui , trois heures après , n’en dîna que mieux : il me semble même que cela leur avoit donné un plus grand air de gaieté ce jour-là ; et , à ce même dîner , je contai au roi votre embarras entre vos deux médecins , et la consultation très-savante de M. Bourdier. Le roi eut la bonté de me demander ce qu'on vous répondoit là-dessus , et s’il y avoit à délibérer, a Oh ! pour moi, s’écria naturellement Mme la princesse de Conti, qui étoit à table à côté de Sa Majesté, j’aimerois mieux ne parler de trente ans que d’exposer ainsi ma vie pour recouvrer la parole. » Le roi , qui venoit de faire la guerre à Monseigneur sur sa débauche de quinquina, lui demanda s’il ne voudroit point aussi tâter des eaux de Bourbon. Vous ne sauriez croire combien cette maison de Marly est agréable : la cour y est , ce me semble , toute autre qu’à Versailles. Il y a peu de gens, et le roi nomme tous ceux qui l’y doivent suivre. Ainsi tous ceux qui y sont, se trouvant fort honorés d’y être , y sont aussi de fort bonne humeur. Le roi même y est fort libre et fort caressant. On diroit qu’à Versailles il est tout entier aux affaires, et qu’à Marly il est tout à lui et à son plaisir Il m’a fait l'honneur plusieurs fois de me parler, et j’en suis sorti à mon ordinaire, c’est-à-dire fort charmé de lui , et au désespoir contre moi : car je ne me trouve jamais si peu d’esprit que dans ces momens où j’aurois le plus d’envie d’en avoir.

Du reste, je suis devenu riche de bons mémoires. J’y ai entretenu tout à mon aise les gens qui pouvoient me dire le plus de choses de la campagne de Lille. J’eus même l’honneur de demander cinq ou six éclaircissemens à M. de Louvois, qui me parla avec beaucoup de bonté. Vous savez sa manière, et comme toutes ses paroles sont pleines de droit sens et vont au fait. En un mot, j’en sortis très-savant et très-content. Il me dit que , tout autant de difficultés que nous aurions, il nous écouteroit avec plaisir.

4 . Mlle de Blois , fille de Louis XIV et de Mme de La Vallièrc.

CORRESPONDANCE

Les questions que je lui fis regardoient Charleroi et Douai. J’étois en peine pourquoi on alla d’abord à Charleroi, et si on avoit déjà nouvelle que les Espagnols l’eussent rasé : car, en voulant écrire, je me suis trouvé arrêté tout à coup, et par cette difficulté, et par beaucoup d'autres que je vous dirai. Vous ne me trouverez peut être, à cause de cela, guère plus avancé que vous, c’est-àdire beaucoup d’idées et peu d’écritures. Franchement je vous trouve fort à dire , et dans mon travail et dans mes plaisirs. Une heure de conversation m’étoit d'un grand secours pour l’un et d’un grand accroissement pour les autres.

Je viens de recevoir une lettre de vous. Je ne doute pas que vous n’ayez présentement reçu celle où je vous mandois l’avis de M. Fagou; et que M. Bourdier n’ait reçu des nouvelles de M. Fagon même , qui ne serviront pas peu à le confirmer dans son avis. Tout ce que vous m’écrivez de votre peu d’appétit et de votre abattement est très-considérable, et marque toujours de plus en plus que les eaux ne vous conviennent point. M. Fagon ne manquera pas de me répéter encore qu’il les faut quitter, et les quitter au plus vite; car, je vous l’ai mandé, il prétend que leur effet naturel est d’ouvrir l'appétit et de rendre les forces. Quand elles font le contraire, il y faut renoncer. Je ne doute donc pas que vous ne vous remettiez bientôt en chemin pour revenir. Je suis persuadé comme vous que la joie de revoir un prince qui témoigne tant de bonté pour vous , vous fera plus de bien que tous les remèdes. M. Roze m’avoit déjà dit de vous mander de sa part qu’après Dieu le roi étoit le plus grand médecin du monde , et je fus même fort édifié que M. Roze voulût bien mettre Dieu avant le roi. Je commence à soupçonner qu'il pourroit bien être en effet dans la dévotion. M. Nicole a donné depuis deux jours au public deux tomes de Réflexions sur les épttres et sur les évangiles , qui me semblent encore plus forts et plus édifians que tout ce qu’il a fait. Je ne vous les envoie pas, parce que j’espère que vous serez bientôt de retour, et vous les trouverez infailliblement chez vous. Il n’a encore travaillé que sur la moitié des épîtres et des évangiles de l’année, j’espère qu’il achèvera le reste, pourvu qu’il plaise à Dieu et au révérend père de La Chaise de lui laisser encore un an de vie.

Il n’y a point de nouvelles de Hongrie que celles qui sont dans la gazette. M. de Lorraine, en passant la Drave, a fait, ce me semble, une entreprise de fort grand éclat, et fort inutile. Cette expédition a bien l’air de celle qu’on fit pour secourir Philisbourg. Il a trouvé au delà de la rivière un bois, et au delà de ce bois les ennemis retranchés jusqu’aux dents. M. de Termes est du nombre de ceux que je vous ai mandé qui avoient l’estomac farci de quinquina. Croyez-vous que le quinquina , qui vous a sauvé la vie, ne vous rendroit point la voix? Il devroit du moins vous être plus favorable qu’à un autre, vous qui vous êtes enroué tant

de fois à le louer. Les comédiens, qui vous font si peu de pitié, sont pourtant toujours sur le pavé; et je crains comme vous qu'ils ne soient obligés de s’aller établir auprès des vignes de feu monsieur votre père 1 ; ce seroit un digne théâtre pour les œuvres de M. Pradon : j’allois ajouter de M. Boursault; mais je suis trop touché des honnêtetés que vous avez tout nouvellement reçues de lui. Je ferai tantôt à M. Quinault celles que vous me mandez de lui faire. Il me semble que vous avancez furieusement dans le chemin de la perfection. Voilà bien des gens à qui vous avez pardonné.

On m'a dit, chez Mme Manchon, que M. Marchand partoit lundi prochain pour Bourbon, llei! vereor ne quid Andria apporte! malt'5! Franchement, j’appréhende un peir qu’il ne vous retienne. Il aime fort son plaisir. Cependant je suis assuré que M. Bourdier même vous dira de vous en aller. Le bien que les eaux vous pourroient faire est peut-être fait ; elles auront mis votre poitrine en bon train. Les remèdes ne font pas toujours surle-champ leur plein effet, et mille gens qui étoient allés à Bourbon pour des foiblesses de jambes n’ont commencé à bien marcher que lorsqu’ils ont été de retour chez eux. Adieu, mon cher monsieur : vous me demandez pardon de m’avoir écrit une lettre trop courte, et vous avez raison de le demander; et moi, je vous le demande d’en avoir écrit une trop longue, et j’ai peut-être aussi raison.

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