‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 397 sur 492 · XVII. — Boileau a Racine · texte numérisé non relu

XVII. — Boileau a Racine

Bourbon, le 2 septembre 1687.

Ne vous étonnez pas, monsieur, si vous ne recevez pas des réponses à vos lettres aussi promptement que peut-être vous souhaitez , parce que la poste est fort irrégulière à Bourbon , et qu’on ne sait pas trop bien quand il faut écrire. Je commence à songer à ma retraite. Voilà tantôt la dixième fois que je me baigne; et, à ne vous rien celer, ma voix est tout au même état que quand je suis arrivé. Le monosyllabe que j’ai prononcé n’a été qu’un effet de ces petits tons que vous savez qui m’échappent quelquefois quand j’ai beaucoup parlé, et mes valets ont été un

CORRESPONDANCE

peu trop prompts à crier miracle. La vérité est pourtant que le bain m’a renforcé les jambes et fortifié la poitrine : mais, pour ma voix, ni le bain, ni la boisson des eaux, ne m’ont de rien servi. Il faut donc s’en aller de Bourbon aussi muet que j’y suis arrivé. Je ne saurais vous dire quand je partirai ; je prendrai brusquement mon parti , et Dieu veuille que le déplaisir ne me tue pas en chemin 1 Tout ce que je vous puis dire, c'est que jamais exilé n’a quitté son pays avec tant d’affliction que je retournerai au mien. Je vous dirai encore plus, c'est que, sans votre considération, je ne crois pas que j’eusse jamais revu Paris, où je ne conçois aucun autre plaisir que celui de vous revoir. Je suis bien fâché de la juste inquiétude que vous donne la fièvre de monsieur votre jeune fils. J’espère que cela ne sera rien : mais si quelque chose me fait craindre pour lui , c’est le nombre de bonnes qualités qu’il a , puisque je n’ai jamais vu d’enfant de son âge si accompli en toutes choses. M. Marchand est arrivé ici samedi. J’ai été fort aise de le voir; mais je ne tarderai guère à le quitter. Nous faisons notre ménage ensemble. Il est toujours aussi bon et aussi méchant homme que jamais. J’ai su par lui tout ce qu’il y a de mal à Bourbon , dont je ne savois pas un mot à son arrivée. Votre relation de l’affaire de Hongrie m’a fait un trèsgrand plaisir, et m’a fait comprendre en très-peu de mots ce que les plus longues relations ne m’auraient peut-être pas appris. Je l’ai débitée à tout Bourbon , où il n’y avoit qu’une relation d’un commis de M. Jacques 1 , où , après avoir parlé du grand vizir , on ajoutoit, entre autres choses, que ledit vizir, roulant réparer le grief qui lui avoit été fait, etc. Tout le reste étoit de ce style. Adieu , mon cher monsieur ; aimez-moi toujours , et croyez que vous êtes seul ma consolation .

Je vous écrirai en partant de Bourbon , et vous aurez de mes nouvelles en chemin. Je ne sais pas trop le parti que je prendrai à Paris. Tous mes livres sont à Auteuil, où je ne puis plus désormais aller les hivers. J’ai résolu de prendre un logement pour moi seul. Je suis las franchement d’entendre le tintamarre des nourrices et des servantes. Je n’ai qu’une chambre, et point de meubles au cloître. Tout ceci soit dit entre nous-, mais cependant je vous prie de me mander votre avis. N’ayant point de voix , il me faut du moins de la tranquillité. Je suis las de me sacrifier au plaisir et à la commodité d’autrui. Il n’est pas vrai que je ne puisse bien vivre et tenir seul mon ménage : ceux qui le croient se trompent grossièrement. D’ailleurs, je prétends désormais mener un genre de vie dont tout le monde ne s’accommodera pas. J'avois pris des mesures que j’ aurais exécutées, si ma voix ne s’étoit point éteinte. Dieu ne l’a pas voulu. J’ai honte de moi-même ,

t . Entrepreneur des vivres dans l'armée du duc de Lorraine.

Dp BOILEAU ET DE RACINE. 557

et je rougis des larmes que je répands en vous écrivant ces derniers mots.

XV11I. — Racine a Boileau.

Paris, 5 septembre <887.

J’avois destiné cette après-dlnée à vous écrire fort au long; mais

Un cousin abusant d’un fâcheux parentage

est venu malheureusement me voir , et il ne fait que de sortir de chez moi. Je ne vous écris donc que pour vous dire que je reçus avant-hier une lettre de vous. Le père Bouhours et le père Rapin étoient dans mon cabinet quand je la reçus. Je leur en fis la lecture en la décachetant, et je leur fis un fort grand plaisir. Je regardois pourtant de loin, à mesure que je la lisois, s’il n’y avoit rien dedans qui fût trop janséniste. Je vis vers la fin le nom de M. Nicole, et je sautai bravenjènt, ou, pour mieux dire lâchement, par dessus. Je n’osai m’exposer à troubler la grande joie et même les éclats de rire que leur causèrent plusieurs choses fort plaisantes que vous me mandiez. Nous aurions été tous trois les plus contens du monde, si nous eussions trouvé à la fin de votre lettre que vous parliez à votre ordinaire, comme nous trouvions que vous écriviez avec le même esprit que vous avez toujours eu. Ils sont, je vous assure, tous deux fort de vos amis, et même de fort bonnes gens. Nous avions été le matin entendre le père de Villiers, qui faisoit l’oraison funèbre de M. le Prince grand-père de M. le Prince d’aujourd’hui. 11 y a joint les louanges du dernier mort, et il s’est enfoncé jusqu’au cou dans le combat de Saint- Antoine * : Dieu sait combien judicieusement ! En vérité il a beaucoup d’esprit; mais il auroit bien besoin de se laisser conduire1 2 3. J’annonçai au père Bouhours un nouveau livre qui excita fort sa curiosité; ce sont les Remarques de M. de Paugelas. avec les noies de Thomas Corneille. Cela est ainsi affiché dans Paris depuis quatre jours. Auriez-vous jamais cru voir ensemble M. de Vaugelas et M. de Corneille le jeune donnant des règles sur la langue?

J’eusse bien voulu vous pouvoir mander que M. de Louvois est guéri , en vous mandant qu’il a été malade ; mais ma femme , qui

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