Térence, Andrienne, acte 1, scène i, vers
Boileau 24
CORRESPONDANCE
fluxion sur la poitrine , mais qu’il me l’a même fort soulagée , et que, s’il ne m’a rendu la voix, il m’a du moins en partie rendu la santé. Je ne l’ai encore essayé que quatre fois, et M. Amiot prétend le pousser jusqu’à dix. Après quoi, si la voix ne me revient, il m’assure qu’il me donnera mon congé. Je conçois un fort grand plaisir à vous revoir et à vous embrasser ; mais vous ne sauriez croire pourtant tout ce qui se présente d’affreux à mon esprit, quand je songe qu’il me faudra peut-être repasser muet par ces mêmes hôtelleries , et revenir sans voix dans ces mêmes lieux, où l’on m’avoit tant de fois assuré que les eaux de Bourbon me guériroient infailliblement. Il n’y a que Dieu et vos consolations qui me puissent soutenir dans une si juste occasion de désespoir.
J’ai été fort frappé de l’agréable débauche de Monseigneur chez Mme la princesse de Conti : mais ne songe-t-il point àl’insulte qu’il a faite par là à tous messieurs de la Faculté ? Passe pour avaler le quinquina sans avoir la fièvre : mais de le prendre sans s’être préalablement fait saigner et purger, c’est une chose qui crie vengeance , et il y a une espèce d’effronterie à ne se point trouver mal après un tel attentat contre toutes les règles de la médecine. Si Monseigneur et toute sa compagnie avoient avant tout pris une dose de séné dans quelque sirop convenable, cela lui auroit à la vérité coûté quelques tranchées, et l’auroit mis. lui et tous les autres, hors d’état de dîner; mais il y auroit eu au moins quelques formes gardées, et M. Bachot1 auroit trouvé le trait galant ; au lieu que, de la manière dont la chose s’est faite, cela ne sauroit jamais être approuvé que des gens de cour et du monde, et non point des véritables disciples d’Hippocrate, gens à barbe vénérable , et qui ne verront point assurément ce qu’il peut y avoir eu de plaisant à tout cela. Que si personne n’a été malade, ils vous répondront qu’il y a eu du sortilège; et en effet, monsieur, de la manière dont vous me peignez Marly, c’est un véritable lieu d’enchantement. Je ne doute point que les fées n’y habitent. En un mot, tout ce qui s’y dit et ce qui s’y fait me paroît enchanté; mais surtout les discours du maître du château ont quelque chose de fort ensorcelant, et ont un charme qui se fait sentir jusqu’à Bourbon. De quelque pitoyable manière que vous m'ayez conté la disgrâce des comédiens, je n’ai pu m’empêcher d’en rire. Mais, dites-moi, monsieur, supposé qu’ils aillent habiter où je vous ai dit , croyez-vous qu’ils boivent du vin du cru ? Ce ne seroit pas une mauvaise pénitence à proposer à M. de Champmeslé’, pourtant de bouteilles de vin de Champagne qu’il a bues, vous savez aux dépens de qui. Vous avez raison de dire qu’ils auront là un merveilleux théâtre pour jouer les pièces de M. Pradon; et d’ailleurs ils y auront une commodité, c'est que,
4 Apothicaire. — 2. Le mari de la Champmeslé.
quand le souffleur aura -oublié d’apporter la copie de ses ouvrages, il en retrouvera infailliblement une bonne partie dans les précieux dépôts qu’on apporte tous les matins en cet endroit. M. Fagon n’a point écrit à M. Bourdier. Faites bien des complimens pour moi à M. Roze. Les gens de son tempérament sont de fort dangereux ennemis; mais il n’y a point aussi de plus chauds amis, et je sais qu’il a de l’amitié pour moi. Je vous félicite des conversations fructueuses que vous avez eues avec M. de Louvois , d’autant plus que j’aurai part à votre récolte. Ne craignez point que M. Marchand m’arrête à Bourbon. Quelque amitié que j’aie pour lui, il n’entre point en balance avec vous, et l’Andrienne n’apportera aucun mal. Je meurs d’envie de voir les Réflexions de M. Nicole, et je m’imagine que c’est Dieu qui me prépare ce livre à Paris , poür me consoler de mon infortune. J’ai fort ri de la raillerie que vous me fhités sur les gens à qui j’ai pardonné. Cependant savez-vous bien qu’il y â à cela plus de mérite que vous ne croyez, si le proverbe italien est véritable , que , Chi ofjende non perdona ?
L’action de M. de Lorraine ne me pâroît point si inutile qu’on se veut imaginer, puisque rien ne peut mieux confirmer l’assurance de ses troupes que de voir que les Turcs n’ont osé sortir de leurs retranchemens , ni même donner sur son arrière-garde dans sa retraite; et il faut en effet que ce soient de grands coquins pour l’avoir ainsi laissé repasser la Drave. Croyez-moi, ils seront battus; et la retraite de M. de Lorraine a plus de rapport à la retraite de César, quand il décampa devant Pompée, qu’à l’affaire de Philisbourg. Quand vous verrez M. Hessein, faites-le ressouvenir que nous sommes frères en quinquina, puisqu’il nous a sauvé la vie à l’un et à l’autre. Vous pensez vous moquer; mais je ne sais pas si je n’en essayerai point pour le recouvrement de ma voix. Adieu, mon cher monsieur; aimez-moi toujours, et croyez qu’il n’y arien au monde que j’aime plus que vous. Je ne sais où vous vous êtes mis en tête que vous m’a- -viez écrit une longue lettre , car je n’en ai jamais trouvé une si courte.