XXII. — Racine a Boileau
Au camp devant Mons, 3 avril <691.
On nous avoit trop tôt mandé la prise de l’ouvrage à cornes : il ne fut attaqué, pour la première fois, qu’avant-hier; encore fut-il abandonné un moment après par les grenadiers du régiment des Gardes , qui s’épouvantèrent mal à propos , et que leurs officiers ne purent retenir, même en leur présentant l’épée nue comme pour les percer. Le lendemain , qui étoit hier, sur les neuf heures du matin, on recommença une autre attaque avec beaucoup plus de précaution que la précédente. On choisit pour cela huit compagnies de grenadiers, tant du régiment du Roi que d’autres régimens, qui tous méprisent fort les soldats des Gardes, qu’ils appellent des Pierrots. On commanda aussi cent cinquante mousquetaires des deux compagnies pour soutenir les grenadiers. L’attaque se fit avec une vigueur extraordinaire, et dura trois bons quarts d’heure; car les ennemis se défendirent en fort braves gens , et quelques-uns d’entre eux se colletèrent même avec quelques-uns de nos officiers. Mais comment auroient-ils pu faire ? Pendant qu’ils étoient aux mains , tout notre canon tiroit sans discontinuer sur les deux demi-lunes qui dévoient les couvrir, et d’où, malgré cette tempête de canon , on ne laissa pourtant pas de faire un feu épouvantable. Nos bombes tomboient aussi à tous momens sur ces demi-lunes, et sembloient les renverser sens dessus dessous. Enfin nos gens demeurèrent les maîtres, et s’établirent de manière qu'on n’a pas même osé depuis les inquiéter. Nous y avons bien perdu deux cents hommes, entre autres huit ou dix mousquetaires, du nombre desquels étoit le fils de M. le prince de Courtenay, qui a été tftuvé mort dans la palissade de la demilune; car quelques mousquetaires poussèrent jusque dans cette demi-lune , malgré la défense expresse de M. de Vauban et de M. de Maupertuis’, croyant faire sans doute la même chose qu’à Valenciennes. Ils furent obligés de revenir fort vite sur leurs pas; et c’est là que la plupart furent tués ou blessés. Les grenadiers, à ce que dit M. de Maupertuis lui-même, ont été aussi braves que les mousquetaires. De huit capitaines, il y en a eu sept tués ou blessés. J’ai retenu cinq ou six actions ou paroles de simples grenadiers, dignes d’avoir place dans l’histoire, et je vous les dirai quand nous nous reverrons. M. de Chasteauvîllain , fils de M. le
<. On n’a point la fin de cette lettre.
2. Louis de Melnn, marquis de Maupertuis, capitaine de la première compagnie des mousquetaires, mort en <724, sans postérité, a l'âge de quatre-vingt-six ans.
grand trésorier de Pologne' , étoit à tout, et est un des hommes de l’armée le plus estimé. La Chesnaye’ a aussi fort bien fait. Je vous les nomme tous deux, parce que vous les connoissez particulièrement: mais je ne vous puis dire assez de bien du premier, qui joint beaucoup d’esprit à une fort grande valeur. Je voyois toute l’attaque fort à mon aise , d’un peu loin à la vérité ; mais j’avois de fort bonnes lunettes, que je ne pouvois presque tenir fermes, tant le cœur me battoit à voir tant de braves gens dans le péril. On fit une suspension pour retirer les morts de part et d’autre. On trouva de nos mousquetaires morts dans le chemin couvert de la demi-lune. Deux mousquetaires blessés s’étoient couchés parmi ces morts, de peur d’être achevés : ils se levèrent tout à coup sur leurs pieds, pour s’en revenir avec les morts qu’on remportoit; mais les ennemis prétendirent qu’ayant été trouvés sur leur terrain , ils dévoient demeurer prisonniers. Notre officier ne put pas en disconvenir; mais il voulut au moins donner de l’argent aux Espagnols, afin de faire traiter ces deux mousquetaires. Les Espagnols répondirent : « Ils seront mieux traités parmi nous que parmi vous, et nous avons de l’argent plus qu’il n'en faut pour nous et pour eux. » Le gouverneur fut un peu plus incivil: car M. de Luxembourg lui ayant envoyé une lettre par un tambour pour s’informer si le chevalier d’Estrades , qui s’est trouvé perdu , n’étoit point du nombre des prisonniers qui ont été faits dans ces deux actions, le gouverneur ne voulut ni lire la lettre, ni voir le tambour.
On a pris aujourd’hui deux manières de paysans qui étoient sortis de la ville avec des lettres pour M. de Castanaga1. Ces lettres portoient que la place ne pouvoit plus tenir que cinq ou six jours. En récompense , comme le roi regardoit de la tranchée tirer dos batteries, un homme, qui apparemment étoit quelque officier ennemi déguisé en soldat avec vin simple habit gris, est sorti , à la vue du roi , de notre tranchée , et , traversant jusqu'à une demi-lune des ennemis , s’est jeté dedans; et on a vu deux des ennemis venir au-devant de lui pour le recevoir. J’étois aussi dans la tranchée dans ce temps-là, et je l’ai conduit de l’œil jusque dans la demi-lune. Tout le monde a été surpris au dernier point de son impudence : mais vraisemblablement il n’empêchera pas la place d’être prise dans cinq ou six jours. Toute la demilune est presque éboulée , et les remparts de ce côté-là ne tiennent plus à rien : on n’a jamais vu un tel feu d’artillerie. Quoique je vous dise que j’ai été dans la tranchée, n’allez pas croire que j'aie été dans aucun péril : les ennemis ne tiroient plus de ce côté-là ;