XXVII. — Racine a Boileau
Au camp de Gévries, 24 mai 1692.
Il faut que j’aime M. Vigan’ autant que je fais pour ne lui pas vouloir beaucoup de mal du contre-temps dont il a été cause. Si je n’avois pas eu des embarras tels que vous pouvez vous imaginer , je vous aurois été chercher à Auteuil. Je ne vous^ai pas écrit pendant le chemin, parce que j’étois chagrin au dernier point d’un vilain clou qui m’est venu au menton , qui m’a fait de fort grandes douleurs, jusqu’à me donner la fièvre deux jours et deux nuits. Il est percé, Dieu merci, et il ne me reste plus qu’un emplâtre qui me défigure, et dont je me consolerois volontiers, sans toutes les questions importunes que cela m’attire à tout moment.
Le roi fit hier la revue de son armée et de celle de M. de Luxem-
4 . M. de Chevreuse étoit consulté secrètement sur toutes les affaires d’État , sans avoir le titre de ministre. Pontchartrain étoit contrôleur général. Il fut chancelier en 4 699.
2. Ami de Racine, cher lequel le Bis atné du poète rccevoit l’hospitalité i Versailles.
bourg. C’étoit assurément le plus grand spectacle qu’on ait vu depuis plusieurs siècles. Je ne me souviens point que les Romains en aient vu un tel; car leurs armées n’ont guère passé, ce me semble, quarante, ou tout au plus cinquante mille hommes; et il y avoit hier six vingt mille hommes ensemble sur quatre lignes. Comptez qu’à la rigueur il n’y avoit pas là-dessus trois mille hommes à rabattre. Je CQmmençai à onze heures du matin à marcher; j’allai toujours au grand pas de mon cheval , et je ne finis qu’à huit heures du soir : enfin on étoit deux heures à aller du bout d’une ligne à l’autre. Mais , si on n’a jamais vu tant de troupes ensemble, assurez-vous que jamais on n’en a vu de si belles. Je vous rendrois un fort bon compte des deux lignes de l’armée du roi, et de la première de l’armée de M. de Luxembourg; mais, quant à la seconde ligne, je ne vous en puis parler que sur la foi d’autrui. J’étois si las, si ébloui de voir briller des épées et des mousquets, si étourdi d’entendre des tambours, des trompettes et des timbales, qu’en vérité je me laissois conduire par mon cheval, sans plus avoir d’attention à rien ; et j’eusse voulu de tout mon cœur que tous les gens que je voyois eussent été chacun dans leur chaumière, ou dans leur maison, avec leurs femmes et leurs enfans; et moi dans ma rue des Maçons , avec ma famille. Vous avez peut-être trouvé dans les poèmes épiques les revues d’armée fort longues et fort ennuyeuses ; mais celle-ci m’a paru tout autrement longue , et même , pardonnez-moi cette espèce de blasphème , plus lassante que celle de la Pucelle. J’étois, au retour, à peu près dans le même état que nous étions, vous et moi, dans la cour de l’abbaye de Saint-Amand '. A cela près , je ne fus jamais si charmé et si étonné que je le fus de. voir une puissance si formidable. Vous jugez bien que tout cela nous prépare de belles matières. On m’a donné un ordre de bataille des deux armées. Je vous l’aurois volontiers envoyé; mais il y en a ici mille copies, et je ne doute pas qu’il n’y en ait bientôt autant à Paris. Nous sommes ici campés le long de la Trouille, à deux lieues de Mons. M. de Luxembourg est campé près de Binche, partie sur le ruisseau qui passe aux Estines, et partie sur la Haisne, où ce ruisseau tombe. Son armée est de soixante-six bataillons et de deux cent neuf escadrons; celle du roi, de quarante-six bataillons et de quatre-vingtdix escadrons. Vous voyez par là que celle de M. de Luxembourg occupoit bien plus de terrain que celle du roi. Son quartier général , j’entends celui de M. de Luxembourg , est à Thieusies. Vous trouverez tous ces villages dans la carte. L’une et l’autre se mettent en marche demain. Je pourrai bien n’être pas en état de vous écrire de cinq ou six jours ; c’est pourquoi je vous écris aujourd'hui une si longue lettre. Ne trouvez point étrange le peu d’ordre que vous y trouverez ; je vous écris au bout d’une table environnée
< . Près de Tournai , en <678.
CORRESPONDANCE
de gens qui raisonnent de nouvelles, et qui veulent à tous momens que j’entre dans la conversation. Il vint hier de Bruxelles un rendu, qui dit que M. le prince d’Orange assembloit quelques troupes à Anderlgck, qui en est à trois quarts de lieue. On demanda au rendu ce qu’on disoit à Bruxelles. Il répondit qu’on y étoit fort en repos, parce qu’on étoit persuadé qu’il n’y avoit à Mons qu’un camp volant , que le roi n’étoit point en Flandre , et que M. de Luxembourg étoit en Italie.
Je ne vous dis rien de la marine ; vous êtes à la source , et nous ne savons qu’après vous. Vraisemblablement j’aurai bientôt de plus grandes choses à vous mander qu’une revue, quelque grande et quelque magnifique qu’elle ait été. M. dç Cavoie vous baise les mains. Je ne sais ce que je ferois sans lui; il faudroit en vérité que je renonçasse aux voyages, et au plaisir de voir tout ce que je vois. M. de Luxembourg, dès le premier jour que nous arrivâmes, envoya dans notre écurie un des plus commodes chevaux de la sienne , pour m’en servir pendant la campagne. Vous n’avez jamais vu homme de cette bonté et de cette magnificence : il est encore plus à ses amis et plus aimable à la tète de sa formidable armée qu’il n’est à Paris et â Versailles. Je vous nommerois au contraire certaines gens qui ne sont pas reconnoissables dans ce pays- ci, et qui , tout embarrassés de la figure qu’ils y font , sont à peu près comme vous dépeigniez le pauvre M. Jeannart quand il commençoit une courante. Adieu , mon cher monsieur : voilà bien du verbiage ; mais je yous écris au courant de ma plume , et me laisse entraîner au plaisir que j’ai de causer avec vous comme si j’étois dans vos allées d’Auteuil. Je vous prie de vous souvenir de moi dans la petite académie , et d’assurer M. de Poniehartain de mes très-humbles respects. Faites aussi mille compiimens pour moi à M. de La Chapelle. Je prévois qu’il y aura bientôt matière à des types plus magnifiques qu’il n’en a encore imaginé. Ecrivez-moi le plus souvent que vous pourrez, et forcez votre paresse. Pendant que j’essuie de longues marches et des campemens fort incommodes, serez-vous fort à plaindre quand vous n’aurez que la fatigue d'écrire des lettres bien à votre aise dans votre cabinet?