XXXVII. — Boileau a Racine
I" juin 1693.
Je sors de notre assemblée des inscriptions , où j’ai été principalement pour parler à M. de Toureil; mais il ne s’y est point trouvé, il s’étoit chargé de parler de nos ordonnances à M. de Pontchartrain le père, et il m’en devoit rendre compte aujourd’hui. J’enverrai demain savoir s’il est malade , et pourquoi il n’est pas venu. Cependant M. l’abbé Renaudot m’a promis aussi d’agir très-fortement auprès du même ministre. Cet abbé doit venir dîner jeudi avec moi à Auteuil , et me raconter tout ce qu’il aura fait; ainsi il ne se perdra point de temps.
Mme Racine me fit l’honneur de souper dimanche chez moi , avec toute votre petite et agréable famille. Cela se passa fort gaiement, mon rhume étant presque entièrement guéri. Je n’ai jamais vu une si belle journée. J’entretins fort monsieur votre fils , qui , à mon sens , croît toujours en mérite et en esprit. Il me montra une traduction qu’il a faite d’une harangue de Tite Live, et j’en fus fort content. Je crois non-seulement qu’il sera habile pour les lettres , mais qu’il aura la conversation agréable , parce qu’en effet il pense beaucoup , et qu’il conçoit fort vivement tout ce qu’on lui dit. Je ne saurois trouver de termes assez forts pour vous remercier des mouvemens que vous vous donnez pour M. le doyen de Sens ; et , quand l’affaire ne réussiroit point , je vous puis assurer que je n’oublierai jamais la sensible obligation que je vous ai.
Vous m’avez fort surpris en me mandant l’empressement qu’ont deux des plus grands princes de la terre pour voir des ouvrages que je n’ai pas achevés'. En vérité, mon cher monsieur, je tremble qu’ils ne se soient trop aisément laissé prévenir en ma faveur : car, pour vous dire sincèrement ce qui se passe en moi au sujet de ces derniers ouvrages , il y a des moraens où je crois n’avoir rien fait de mieux -, mais il y en a aussi beaucoup où je n’en suis point du tout content , et où je fais résolution de ne les jamais laisser imprimer. Oh ! qu’heureux est M. Charpentier , qui , raillé , et mettons quelquefois bafoué sur les siens , se maintient toujours parfaitement tranquille , et demeure invinciblement persuadé de l’excellence de son esprit I II a tantôt apporté à l’Académie une médaille de très-mauvais goût ; et , avant que de la laisser lire , il a commencé par en faire l’éloge. Il s’est mis par avance en colère sur ce qu’on y trouveroit à redire , déclarant pourtant que , quelques critiques qu’on y pût faire , il sauroit bien ce qu’il devroit penser là-dessus, et qu’il n’en resteroit pas moins convaincu qu’elle étoit parfaitement bonne. Il a en effet tenu parole; et, tout le monde l’ayant généralement désapprouvée , il a querellé tout le monde , il a rougi et s’est emporté : mais il s'en est allé
I. La Satire contre les femmes et l 'Ode sur la frise de Namur.
satisfait de lui-même. Je n’ai point , je l’avoue , cette force d’âme , et si des gens un peu sensés s’opiniâtroient de dessein formé à blâmer la meilleure chose que j’aie écrite . je leur résisterois d’abord avec assez de chaleur; mais je sens bien que peu de temps après je eonclurois contre moi , et que je me dégoûterois de mon ouvrage. Ne vous étonnez donc point si je ne vous envoie point encore par cet ordinaire les vers que vous me demandez , puisque je n’oserois presque me les présenter à moi-même sur le papier. Je vous dirai pourtant que j’ai en quelque sorte achevé l’Ode sur fiamur, k quelques vers près, où je n’ai point encore attrapé l’expression que je cherche. Je vous l’enverrai un de ces jours; mais c’est â la charge que vous la tiendrez secrète , et que vous n’en lirez rien â personne que je ne l’aie entièrement corrigée sur vos avis.
Il n’est bruit ici que des grandes choses que le roi va faire : et, à vous dire le vrai, jamais commencement de campagne n’eut un meilleur air. J’ai bien vu dans les livres des exemples de grandes félicités; mais, au prix de la fortune du roi, à mon sens, tout est malheur. Ce qui m’embarrasse , c’est qu’ayant épuisé pour Namur toutes les hyperboles et toutes les hardiesses de notre langue, où trouverai-je des expressions pour le louer, s’il vient k faire quelque chose de plus grand que la prise de cette ville? Je sais bien ce que je ferai; je garderai le silence, et vous laisserai parler. C’est le meilleur parti que je puisse prendre. Spcciatut salit, et donalut jam rude, etc. Je vous prie de bien témoigner à M. de Chamlai combien je lui suis obligé des bons offices qu'il rend à mon frère1 2; je vois bien que la fortune n’est pas capable de l’aveugler, et qu’il voit toujours ses amis avec les mêmes yeux qu’auparavant. Adieu, mon cher monsieur, soyez bien persuadé que je vous aime et que je vous estime infiniment. Dans le temps que j’allois finir cette lettre, H. l’abbé Dongoisest entré dans ma chambre avec le petit mot de lettre que vous écrivez à Urne Racine , et où vous mandez l'heureux , surprenant , incroyable succès de votre négociation1. Que vous dirai-je là-dessus? Cela demande une lettre toute entière que je vous écrirai demain. Cependant souvenez-vous de l'état de Pamphile à la fin de 1 ’Andrienne , Nune est quum me interfici paliar-, voilà à peu près mon état. Adieu encore un coup, mon cher, illustrissime, effectif, ou, puisque la passion permet quelquefois d'inventer des mots , mon effectissime ami.