‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 426 sur 492 · XXXIX. — Boileau a Racine · texte numérisé non relu

XXXIX. — Boileau a Racine

Paris, 6 juin 1603.

Je vous écrivis hier, avec toute la chaleur qu’inspire une méchante nouvelle, le refus que fait l’abbé de Paris de se démettre de sa chanoinie. Ainsi vous jugerez bien par ma lettre que ce ne sont pas , à l’heure qu’il est , des remercîmens que je médite , puisque je suis même honteux de ceux que j’ai déjà faits. A vous dire le vrai, le contre-temps est fâcheux; et quand je songe aux chagrins qu’il m’a déjà causés , je voudrais presque n’avoir jamais pensé à ce bénéfice pour mon frère : je n’aurais pas la douleur de voir que vous vous soyez peut-être donné tant de peine si inutilement. Ne croyez pas toutefois, quoi qu’il puisse arriver, que cela diminue en moi le sentiment des obligations que je vous ai. Je sens bien qu’il n’y a qu’une étoile bizarre et infortunée qui pût empêcher le succès d’une affaire si bien conduite, et où vous avez également signalé votre prudence et votre amitié.

Je vous ai mandé par ma dernière lettre ce que M. de Pontchartrain avoit répondu à M. l’abbé Renaudot touchant nos ordonnances. Comme il a fait de la distinction entre les raisons que vous aviez de le presser, et celles quej’avois d’attendre, je men vais ce matin chez Mme Racine , et je lui conseillerai de porter votre ordonnance à M. de Bie , à part : je ne doute point qu’elle ne touche au plus tôt son argent. Pour moi, j’attendrai sans peine la commodité de M. de Pontchartrain : je n’ai rien qui me presse, et je vois bien que cela viendra. J’oubliai hier de vous mander que M. de Pontchartrain , en même temps qu’il parla de nos ordonnances à M. l'abbé Renaudot , le chargea de me féliciter de la chanoinie que Sa Majesté avoit donnée à mon frère.

Je ne doute point, monsieur, que vous ne soyez à la veille de quelque grand et heureux événement : et , si je ne me trompe , le roi va faire la plus triomphante campagne qu’il ait jamais faite. Il fera grand plaisir à M. de La Chapelle , qui , si nous l’en voulions croire, nous engagerait déjà à imaginer une médaille sur la prise de Bruxelles, dont je suis persuadé qu’il a déjà fait le type

CORRESPONDANCE

en lui-même. Vous m’avez fort réjoui de me mander la part qu’a Mme de Maintenon dans notre affaire. Je ne manquerai pas de me donner l’honneur de lui écrire; mais il faut auparavant que notre embarras soit éclairci , et que je sache s’il faut parler sur le ton gai ou sur le ton triste. Voici la quatrième lettre que vous devez avoir reçue de moi depuis six jours.

Trouvez bon que je vous prie encore ici de ne rien montrer à personne du fragment informe que je vous ai envoyé , et qui est tout plein des négligences d’un ouvrage qui n’est point encore digéré. Le mot voir y est répété partout jusqu’au dégoût. La stance , Grands défenseurs de l’Espagne , etc. , rebat celle qui dit ; Approchez, troupes altières, etc. Celle sur la plume blanche du roi est encore un peu en maillot, et je ne sais si je la laisserai avec Mars et sa sœur la Victoire, J’ai déjà retouché à tout cela; mais je ne veux point l’achever que je n’aie reçu vos remarques, qui sûrement m’éclaireront encore l’esprit : après quoi je vous enverrai l’ouvrage complet. Mandez-moi si vous croyez que je doive parler de M. de Luxembourg. Vous n’ignorez pas combien notre maître est chatouilleux sur les gens qu’on associe à ses louanges. Cependant j’ai suivi mon inclination. Adieu, mon cher monsieur; croyez qu’heureux ou malheureux , gratifié ou non gratifié , payé ou non payé, je serai toujours tout à vous.

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