‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 436 sur 492 · XLVII. — Racine a Boileau · texte numérisé non relu

XLVII. — Racine a Boileau

Fontainebleau, 3 octobre 1894.

Je vous suis bien obligé de la promptitude avec laquelle vous m’avez fait réponse. Comme je suppose que vous n’avez pas perdu les vers que je vous ai envoyés5, je vais vous dire mon sentiment sur vos difficultés , et en même temps vous dire plusieurs changemens que j’avois déjà faits de moi-même; car vous savez qu'un homme qui compose fait souvent son thème en plusieurs façons.

Quand, par une fin soudaine,

Détrompés d’une ombre vaine Qui passe et ne revient plus...

J’ai choisi ce tour, parce qu’il est conforme au texte, qui parle de la fin imprévue des réprouvés; et je voudrois bien que cela fût bon, et que vous pussiez passer et approuver par une (in soudaine, qui dit précisément la même chose. Voici comme j’avois mis d'abord :

Quand , déchus d’un bien frivole Qui comme l’ombre s’envole,

Et ne revient jamais plus....

i. Libraire de Boileau — î. Son fils aîné.

3. Cantique Sur le hoakeur des justes et sus le malheur des réprouvés.

Mais ce jamais me parott un peu mis pour remplir le vers: an lieu que g ut passe et ne revient plus me semble assez plein et assez vif. D’ailleurs j’ai mis à la troisième stance 1 * * * pour trouver un bien fragile , et c’est la même chose que un bien frivole. Ainsi tâchez de vous accoutumer à la première manière , ou trouvez quelque autre chose qui vous satisfasse. Dans la seconde stance 5 ,

Misérables que nous sommes,

Où s’égaroient nos esprits I

infortunés m’étoit venu le premier ; mais le mot de misérables , que j’ai employé dans Phidre , à qui je l’ai mis dans la bouche5, et que l’on a trouvé assez bien , m’a paru avoir de la force en le mettant aussi dans la bouche des réprouvés, qui s’humilient et se condamnent d’eux-mêmes. Pour le second vers , j’avois mis :

Diront-ils avec des cris....

Mais j'ai cru qu’on pourroit leur faire tenir tout ce discours sans mettre diront-ils, et qu’il suffisoit de mettre à la fin oins» d'une voix plaintive , et le reste , par où on fait entendre que tout ce qui précède est le discours des réprouvés. Je crois qu’il y en a des exemples dans les odes d’Horace.

Et voilà que triomphans....

Je me suis laissé entraîner au texte, Ecce quomodo compulati sunt inter füios Dei* ! et j’ai cru que ce tour marquoit mieux la passion; car j’aurois pu mettre et maintenant triomphans , etc. Dans la troisième stance 5 ,

Qui nous montroit la carrière

De la bienheureuse paix.

On dit la carrière de la gloire , la carrière de l'honneur , on dit même la carrière de la vertu. Voyez si l’on ne pourroit pas dire de même la carrière de la bienheureuse paix. Du reste, je ne devine pas comment je le pourrois mieux dire. 11 reste la quatrième stance*. J’avois d’abord mis le mot de repentance : mais, outre qu’on ne diroit pas bien les remords de la repentance , au lieu qu’on dit les remords de la pénitence , ce mot de pénitence , en le joignant avec tardive , est assez consacré dans 1a langue de l’Écriture, sero pœnitentiam agentes. On dit la pénitence d’Antiochus , pour dire une pénitence tardive et inutile ; on dit aussi dans ce sens la pénitence des damnés. Pour la fin de cette stance , je l’avois

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