LETTRES DE BOILEAU A BROSSETTE
Paris, 25 mars <699.
La maladie de M. Racine qui est encore en fort grand danger, a été cause, monsieur, que j’ai tardé quelques jours à vous faire réponse. Je vous assure pourtant que j'ai reçu votre lettre avec fort grand plaisir. Mais pour le livre de M. de Bonnecorse, il ne m’a ni affligé , ni réjoui. J’admire sa mauvaise humeur contre moi ; mais que lui a fait la pauvre Terpsichore , pour la faire une Muse de plus mauvais goût que ses autres sœurs? Je le trouve bien hardi d'envoyer un si mauvais ouvrage à Lyon ; ne sait-il pas que c’est la ville où l’on obligeoit autrefois les méchans écrivains à effacer eux-mêmes leurs écrits avec la langue? n’a-t-il point peur que cette mode ne se renouvelle contre lui , et ne le fasse pâlir :
Âut Lugdunensem rhetor dicturut ad aram 3 ?
Je suis bien aise que mon tableau3 y excite la curiosité de tant d'honnêtes gens , et je vois bien qu’il reste encore chez vous beaucoup de cet ancien esprit qui y faisoit haïr les méchans auteurs , jusqu’à les punir du dernier supplice. C’est vraisemblablement ce qui a donné de moi une idée si avantageuse. L’épigramme qu’on a faite pour mettre au bas de ce tableau est fort jolie. Je doute pourtant que mon portrait donnât un signe de vie dès qu’on lui présenteroit un sot ouvrage , et l’hyperbole est un peu forte. Ne seroit-il point mieux de mettre, suivant ce qui est représenté dans cette peinture :
Ne cherchez point comment s’appelle L’écrivain peint dans ce tableau.
A l’air dont il regarde et montre la Pucelle ,
Qui ne reconnoîtroit Boileau 4 ?
Je vous écris tout ceci , monsieur , au courant de la plume ; mais , si vous voulez que nous entretenions commerce ensemble , trouvez bon , s’il vous plaît, que je ne me fatigue point, et hanc veniam pelimusque damusque vicistim , et surtout évitons les cé-
4. Claude Brossette, né & Lyon en 1 07 4 , ami, éditeur et commentateur de Boileau ; commentateur de Regnier.