Voyez la comédie des Précieuses. (B
SATIRE X
A quoi bon m’étaler cette bizarre école Du mauvais sens, dis-tu, prêché par une folle?
De livres et d’écrits bourgeois admirateur,
Vais-je épouser ici quelque apprentive auteur?
Savez-vous que l’épouse avec qui je me lie Compte entre ses parens des princes d’Italie;
Sort d’aïeux dont les noms....? Je t’entends, et je voi D’où, vient que tu t’es fait secrétaire du roi :
Il falloit de ce titre appuyer ta naissance.
Cependant (t’avouerai-je ici mon insolence? ).
Si quelque objet pareil chez moi, deçà les monts.
Pour m’épouser entroit avec tous ces grands noms .
Le sourcil rehaussé d’orgueilleuses chimères;
Je lui dirois bientôt : Je connois tous vos pères;
Je sais qu’ils ont brillé dans ce fameux combat1 Où sous l’un des Valois Enghien sauva l’État.
D’Hozier n’en convient pas; mais, quoi qu’il en puisse être.
Je ne suis point si sot que d’épouser mon maître.
Ainsi donc , au plus tôt délogeant de ces lieux ,
Allez , princesse, allez, avec tous vos aïeux,
Sur le pompeux débris des lances espagnoles ,
Coucher, si vous voulez, aux champs de Cérisoles ;
Ma maison ni mon lit ne sont point faits pour vous.
J’admire, poursuis-tu, votre noble courroux.
Souvenez-vous pourtant que ma famille illustre De l’assistance au sceau ne tire point son lustre1;
Et que, né dans Paris de magistrats connus,
Je ne suis point ici de ces nouveaux venus,
De ces nobles sans nom, que, par plus d’une voie,
La province souvent en guêtres nous envoie.
Mais eussé-je comme eux des meuniers pour parens,
Mon épouse vînt-elle encor d’aïeux plus grands,
On ne la verroit point, vantant son origine,
A sou triste mari reprocher la farine.
Son cœur, toujours nourri dans la dévotion,
De trop bonne heure apprit l’humiliation :
Et , pour vous détromper de la pensée étrange Que l’hymen aujourd’hui la corrompe et la change,
Sachez qu’en notre accord elle a, pour premier point,
Exigé qu’un époux ne la contraindroit point A traîner après elle un pompeux équipage ,
Ni surtout de souffrir, par un profane usage,
Qu’à l’église jamais devant le Dieu jaloux ,
t . Combat de Cérisoles , gRgné par le due d’Enghicn , en Italie , le t4 avril 1544 (B.)
2. Les secrétaires du roi nouvellement établis assistoient au sceau.
SATIRE X
Un fastueux carreau soit vu sous ses genoux.
Telle est l’humble vertu qui, dans son âme empreinte....
Je le vois bien , tu vas épouser une sainte ,
Et dans tout ce grand zèle il n’est rien d’affecté Sais-tu bien cependant, sous cette humilité,
L’orgueil que quelquefois nous cache une bigote ,
Alcippe , et connois-tu la nation dévote ?
Il te faut de ce pas en tracer quelques traits ,
Et par ce grand portrait finir tous mes portraits.
A Paris, à la cour, on trouve, je l’avoue,
Des femmes dont le zèle est digne qu’on le loue ,
Qui s’occupent du bien, en tout temps, en tout lieu.
J’en sais une chérie et du monde et de Dieu,
Humble dans les grandeurs, sage dans la fortune,
Qui gémit, comme Esther, de sa gloire importune,
Que le vice lui-même est contraint d’estimer,
Et que sur ce tableau d’abord tu vas nommer1.
Mais pour quelques vertus si pures, si sincères,
Combien y trouve-t-on d’impudentes faussaires.
Qui , sous un vain dehors d’austère piété ,
De leurs crimes secrets cherchent l’impunité;
Et couvrent de Dieu même , empreint sur leur visage ,
De leurs honteux plaisirs l’affreux libertinage !
N’attends pas qu’à tes yeux j’aille ici l’étaler;
Il vaut mieux le souffrir que de le dévoiler.
De leurs galans exploits les Bussys, les Brantômes’,
Pourroient avec plaisir te compiler des tomes s Mais pour moi, dont le front trop aisément rougit,
Ma bouche a déjà peur de t’en avoir trop dit.
Rien n’égale en fureur , en monstrueux caprices .
Une fausse vertu qui s’abandonne aux vices.
De ces femmes pourtant l’hypocrite noirceur Au moins pour un mari garde quelque douceur.
Je les aime encor mieux qu’une bigote altière,
Qui, dans son fol orgueil, aveugle et sans lumière,
A peine sur le seuil de la dévotion ,
Pense atteindre au sommet de la perfection ;
Qui du soin qu’elle prend de me gêner sans cesse Va quatre fois par mois se vanter à confesse ;
Et, les yeux vers le ciel, pour se le faire ouvrir,
Offre à Dieu les tourmens qu’elle me fait souffrir.
Sur cent pieux devoirs aux saints elle est égale ;
1. La lettre de Racine à Boileau du 3) mai 1603 montre assez qu’il s'agit jci de Mme de Maintenon.
2. Pierre Bourdeillc de Brantême, né en Périgord vers 1527, mort en 1611, auteur des Mémoires sur les dames galantes, etc.
SATIRE X
Elle lit Rodriguez1 , fait l’oraison mentale,
Va pour les malheureux quêter dans les maisons,
Hante les hôpitaux, visite les prisons,
Tous les jours à l’église entend jusqu’à six messes :
Mais de combattre en elle et dompter ses foiblesses,
Sur le fard , sur le jeu , vaincre sa passion ,
Mettre un frein à son luxe, à son ambition,
Et soumettre l’orgueil de son esprit rebelle,
C’est ce qu’en vain le ciel voudroit exiger d’elle.
Et peut-il , dira-t-elle , en effet l’exiger ?
Elle a son directeur, c’est à lui d’en juger :
11 faut sans différer savoir ce qu’il en pense.
Bon ! vers nous à propos je le vois qui s’avance.
Qu’il paroît bien nourri! Quel vermillon! quel teint!
Le printemps dans sa fleur sur son visage est peint.
Cependant, à l’entendre, il se soutient à peine;
Il eut encore hier la fièvre et la migraine;
Et, sans les prompts secours qu’on prit soin d’apporter,
Il seroit sur son lit peut-être à trembloter.
Mais de tous les mortels , grâce aux dévotes âmes ,
Nul n’est si bien soigné qu’uu directeur de femmes.
Quelque léger dégoût vient-il le travailler.
Une foible vapeur le fait-elle bâiller ,
Un escadron coiffé d’abord court à son aide :
L’une chauffe un bouillon , l’autre apprête un remède ;
Chez lui sirops exquis , ratafias vantés ,
Confitures surtout , volent de tous côtés :
Car de tous mets sucrés , secs , en pâte , ou liquides ,
Les estomacs dévots toujours furent avides :
Le premier massepain pour eux, je crois, se fit,
Et le premier citron * à Rouen fut confit.
Notre docteur bientôt va lever tous ses doutes ,
Du paradis pour elle il aplanit les routes;
Et, loin sur ses défauts de la mortifier,
Lui-même prend le soin de la justifier.
Pourquoi vous alarmer d’une vaine censure ?
Du rouge qu’on vous voit on s’étonne , on murmure :
Mais a-t-on, dira-t-il, sujet de s’étonner?
Est-ce qu’à faire peur on veut vous condamner?
Aux usages reçus il faut qu’on s’accommode :
Une femme surtout doit tribut à la mode.
L’orgueil brille , dit-on , sur vos pompeux habits ;
4 Alfonse Rodriguez, jésuite espagnol, mort en 4GtG à l’âge de quatre-vingt-dix ans , a composé un Traité sur U perfection chrétienne! , traduit en françois par Regnier Desmarais.