‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 58 sur 492 · Les plus exquis citrons confits se font à Rouen. (B · texte numérisé non relu

Les plus exquis citrons confits se font à Rouen. (B

SATIRE X

L’œil à peine soutient l’éclat de vos rubis;

Dieu veut-il qu’on étale un luxe si profane?

Oui, lorsqu’à l’étaler notre rang nous condamne.

Mais ce grand jeu chez vous comment l’autoriser?

Le jeu fut de tout temps permis pour s’amuser;

On ne peut pas toujours travailler, prier, lire :

Il vaut mieux s’occuper à jouer qu’à médire.

Le plus grand jeu, joué dans cette intention,

Peut même devenir une bonne action :

Tout est sanctifié par une âme pieuse.

Vous êtes , poursuit-on , avide , ambitieuse ;

Sans cesse vous brûlez de voir tous vos parens Engloutir à la cour charges, dignités, rangs. .

Votre bon naturel en cela pour eux brille;

Dieu ne nous défend point d’aimer notre famille.

D’ailleurs tous vos parens sont sages , vertueux :

Il est bon d’empêcher ces emplois fastueux D’être donnés peut-être à des âmes mondaines,

Eprises du néant des vanités humaines.

Laissez là , croyez-moi , gronder les indévots ,

Et sur votre salut demeurez en repos.

.Sur tous ces points douteux c’est ainsi qu’il prononce.

Alors, croyant d’un ange entendre la réponse,

Sa dévote s’incline, et, calmant son esprit,

A cet ordre d’en haut sans réplique souscrit.

Ainsi, pleine d’erreurs qu’elle croit légitimes,

Sa tranquille vertu conserve tous ses crimes;

Dans un cœur tous les jours nourri du sacrement Maintient la vanité, l’orgueil, l’entêtement,

Et croit que devant Dieu ses fréquens sacrilèges Sont pour entrer au ciel d’assurés privilèges.

Voilà le digne fruit des soins de son docteur.

Encore est-ce beaucoup si ce guide imposteur,

Par les chemins fleuris d’un charmant quiétisme ,

Tout à coup l'amenant au vrai molinosisme 1 ,

Il ne lui fait bientôt , aidé de Lucifer ,

Goûter en paradis les plaisirs de l’enfer.

Mais dans ce doux état , molle , délicieuse ,

La hais-tu plus , dis-moi , que cette bilieuse Qui , follement outrée en sa sévérité ,

Baptisant son chagrin du nom de piété,

Dans sa charité fausse où l’amour-propre abonde,

4. Miguel Molinos, né dans le diocèse de Saragosse en <6*7, mourut à Rome, dans la prison de l’inquisition, en 169(1. On avoil condamné soixante-buit propositions extraites de son livre intitulé, la Guide spirituelle . Molinos est le chef de la secte des quiétistes.

SATIRE X

Croit que c’est aimer Dieu que haïr tout le monde"

Il n’est rien où d’abord son soupçon attaché Ne présume du crime et ne trouve un péché.

Pour une fille honnête et pleine d’innocence Croit-elle en ses valets voir quelque complaisance?

Réputés criminels, les voilà tous chassés.

Et chez elle à l’instant par d’autres remplacés.

Son mari, qu’une affaire appelle dans la ville,

Et qui chez lui sortant a tout laissé tranquille,

Se trouve assez surpris, rentrant dans la maison,

De voir que le portier lui demande son nom;

Et que, parmi ses gens, changés en son absence,

Il cherche vainement quelqu’un de connoissance.

Fort bien! le trait est bon! dans les femmes, dis-tu,

Enfin vous n’approuvez ni vice ni vertu.

Voilà le sexe peint d’une noble manière :

Et Théophraste même , aidé de La Bruyère ' ,

Ne m'en pourroit pas faire un plus riche tableau.

C’est assez : il est temps de quitter le pinceau;

Vous avez désormais épuisé la satire.

Épuisé, cher Alcippe! Ah! tu me ferois rire!

Sur ce vaste sujet si j’allois tout tracer,

Tu verrois sous ma main des tomes s’amasser.

Dans le sexe j’ai peint la piété caustique :

Et que seroit-ce donc si, censeur plus tragique,

J’allois t’y faire voir l’athéisme établi ,

Et. non moins que l’honneur, le ciel mis en oubli;

Si j’allois t’y montrer plus d’une Capanée 1 Pour souveraine loi mettant la destinée ,

Du tonnerre dans l’air bravant les vains carreaux ,

Et nous parlant de Dieu du ton de Desbarreaux3?

Mais sans aller chercher cette femme infernale,

T’ai-je encor peint, dis-moi, la fantasque inégale Qui, m’aimant le matin, souvent me hait le soir?

T’ai-je peint la maligne aux yeux faux . au cœur noir ?

T’ai-je encore exprimé la brusque impertinente?

T’ai-je tracé la vieille à morgue dominante,

Qui veut, vingt ans encore après le sacrement,

Exiger d’un mari les respects d’un amant?

T’ai-je fait voir de joie une belle animée,

Qui souvent d'un repas sortant toute enfumée ,

t. La Bruyère a traduit les Caractères de Théophraste, cl a fait ceux de son siècle. (B.)

2. Capanée étoit un des sept chefs de l’aimée qui mit le siégo devant Thèhes. Les poêles ont dit que Jupiter le foudroya à cause de son impiété. (B.)

3, On dit qu’il se convertit avant que de mourir. (B,)

SATIRE X

Fait, même à ses amans, trop foibles d’estomac,

Redouter ses baisers pleins d’ail et de tabac?

T’ai-je encore décrit la dame brelandière Qui des joueurs chez soi se fait cabaretière 1 ,

Et souffre des affronts que ne souffriroit pas L’hôtesse d’une auberge à dix sous par repas?

Ai-je offert à tes yeux ces tristes Tisiphones,

Ces monstres pleins d’un fiel que n’ont point les lionnes.

Qui, prenant en dégoût les fruits nés de leur fiauc,

S’irritent sans raison contre leur propre sang ;

Toujours en des fureurs que les plaintes aigrissent,

Battent dans leurs enfans l’époux qu’elles haïssent;

Et fout de leur maison, digne de Phalaris1,

Un séjour de douleur, de larmes et de cris?

Enfin t’ai-je dépeint la superstitieuse ,

La pédante au ton fier, la bourgeoise ennuyeuse,

Celle qui de son chat fait son seul entretien ,

Celle qui toujours parle et ne dit jamais rien?

Il en est des milliers; mais ma bouche enfin lasse Des trois quarts pour le moins veut bien te faire grâce.

J’entends, c’est pousser loin la modération.

Ah! finissez, dis-tu, la déclamation.

Pensez-vous qu’ébloui de vos vaines paroles,

J’ignore qu’en effet tous ces discours frivoles Ne sont qu’un badinage , un simple jeu d’esprit D’un censeur dans le fond qui folâtre et qui rit,

Plein du môme projet qui vous vint dans la tète Quand vous plaçâtes l'homme au-dessous de la bête?

Mais enfin vous et moi c’est assez badiner,

Il est temps de conclure; et, pour tout terminer,

Je ne dirai qu’un mot. La fille qui m’enchante.

Noble, sage, modeste, humble, honnête, touchante.

N’a pas un des défauts que vous m’avez fait voir.

Si, par un sort pourtant qu’on ne peut concevoir,

La belle, tout à coup rendue insociable,

D’ange, ce sont vos mots, se transformoit en diable,

Vous me verriez bientôt , sans me désespérer,

Lui dire : Eh bien! madame, il faut nous séparer;

Nous ne sommes pas faits, je le vois, l’un pour l’autre.

Mon bien se monte à tant : tenez, voilà le vôtre.

Partez : délivrons-nous d’un mutuel souci.

Alcippe, tu crois donc qu’on se sépare ainsi?

Pour sortir de chez toi sur cette offre offensante

t. Il y a des femmes qui donnent à souper aux joueurs, de peur do ne les plus revoir s'ils sorloienl de leurs maisons. (U )

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